Roberto Alagna dans Adrienne Lecouvreur, la création d’un opéra : les répétitions à Monte-Carlo, novembre 2017

En novembre 2017, l’Opéra de Monte-Carlo donne Adriana Lecouvreur, de Francesco Cilea. Neuf répétitions, du lundi 6 au jeudi 16, et trois représentations. Pour la Première, le dimanche 19, jour de la Fête nationale monégasque, impossible d’entrer sans invitation du Palais et interdiction d’assister au spectacle en coulisses, le Prince sera dans la salle, alerte maximum pour le service d’ordre. Les deux autres représentations sont publiques, le jeudi 23, en soirée, et le dimanche 26, l’après-midi.

De toutes les pièces tirées de la vie d’Adrienne Lecouvreur, on ne donne plus celle d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé longtemps célèbre, qui a inspiré l’opéra. Sans l’ouvrage lyrique, qui connaîtrait aujourd’hui le nom d’une comédienne illustre qui aidait à financer les campagnes du comte de Saxe pour conquérir le trône de Pologne et qui mourut d’une manière étrange ? Cilea l’a maintenue en vie, la mise en scène de Davide Livermore la ressuscite avec éclat, Maurizio Benini à la tête de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo lui apporte son ardeur ; une distribution prestigieuse réunit autour de Roberto Alagna, interprète de Maurizio, comte de Saxe, Barbara Frittoli dans le rôle titre, Marianne Cornetti, la princesse de Bouillon, Michonnet, régisseur de la Comédie-Française, Alberto Mastromarino.

LUNDI 6 NOVEMBRE  2017

Premier jour de répétition. Loges -7 GF. 10.00-11.00. Essayages costumes solistes (R. Alagna). Studio -3 GF. 11.00-13.00. Scénique piano, R. Alagna + solistes. Grimaldi Forum. 14.30-19.30. Scénique piano solistes, ballet, figuration, sans chœur.

Le Grimaldi Forum fait le gros dos sous la même pluie qu’à Bilbao lorsque Roberto Alagna répétait Werther. Il a la même casquette et le même sourire quand il récupère son badge à l’entrée des artistes pour retrouver dans une nouvelle production ce personnage qu’il a longtemps désiré avant que le Liceu de Barcelone ne le lui propose, il y a cinq ans, pour la première fois.

Du niveau zéro, le seul au-dessus de la mer, jusqu’au septième sous-sol où se font les essayages, il a le temps de raconter que le spectacle est transposé pendant la Première Guerre mondiale et que Barbara Frittoli interprète Sarah Bernhardt jouant le rôle d’Adrienne avec, à la fin, une jambe de bois, ce qui, pour être surprenant n’a rien d’invraisemblable. Lorsqu’elle dirigeait la Comédie-Française, la grande Sarah a écrit et interprété un drame en six actes sur la vie et la mort d’Adrienne Lecouvreur et on peut voir au musée Carnavalet un portrait d’elle dans ce rôle, signé Louise Abbéma. C’est en 1915, à soixante-neuf ans, qu’on lui coupe la jambe. Elle continue de triompher sur son pilon. Elle a tourné un film (muet) sur Adrienne dont la disparition a inspiré au metteur en scène des vidéos. Les vidéos, parfois, on s’en dispenserait lorsqu’elles provoquent  un effet d’écrasement du spectacle, mais Alagna sourit : « Tu verras! ». Il n’a rien vu encore, mais il ne semble pas inquiet, alors qui le serait?

 

Il est dix heures, niveau -7, salle des essayages. Ce n’est pas vraiment permis d’entrer là, mais il sourit à la ronde et désigne une place au fond : « Mets-toi là».  La pièce est vaste, les murs tapissés de miroirs entourés de lumières, des spots au plafond, des portants avec des costumes. Il enfile le sien ; d’un regard dans les miroirs, il a repéré ce qu’il faut rectifier. Les couturiers, un homme et trois femmes, s’affairent autour de lui avec leurs épingles.

Le pantalon à bretelles monte au-dessus de la taille selon la mode d’avant la Première guerre mondiale ; il est trop large. Alagna explique comment le reprendre, si quelqu’un doute : « Je me connais », dit-il, « je sais ce qui me va ! ». Après chaque répétition en costumes, il faudra resserrer ce pantalon toujours trop large, le tissu de détend à chaque fois et Roberto veut un tomber impeccable pour la Première, d’autant que lors qu’Adrienne meurt,  Maurizio est en chemise et pantalon.
Le manteau porte encore les fils blancs du faufilage ; il lui va bien. Il le retire : «Viens voir ! » À mi-chemin : « Ne bouge plus, attrape-le ! » Il le lance. Mais qu’est-ce qui pèse tant ? De la pure laine, madame ! Et magnifique, ne gratte pas, ne pique pas. Roberto va chanter avec ce poids sur les épaules ? Il sourit : « Je le mets, j’entre en scène et je l’enlève tout de suite ! » De toute manière, sur scène, il ne sent plus ni le chaud ni le froid et portera allègrement le manteau de Maurizio, mais il s’étonne que, si souvent, les costumes soient pesants « alors qu’on est au théâtre, dans l’illusion ». Celui de Cyrano, c’était velours sur velours, épais comme un rideau de scène. Ça ne l’empêchait pas de s’en tirer dans le duel, aussi agile qu’en chemise, même si une fois la garde de son épée s’est embarrassée dans l’attache du manteau qu’il enlevait de l’autre main, le public ne s’en est pas aperçu.

En sortant de l’essayage, où tout le monde s’adressait à lui en italien, quelqu’un lui demande s’il parle français. Devant l’ascenseur, pour aller au studio du niveau -3, où il va répéter pendant deux heures, il rencontre une jeune femme qui a travaillé sur son Orphée de Bologne, mis en scène par son frère David. Dans le studio, d’un côté, un rideau rouge cache sans doute une scène, au pied du mur d’en face des tables alignées tout le long, des chaises, la place du chef et de la pianiste. Entre les deux, plusieurs rangées de chaises et de lutrins. Il pose sa partition sur l’un d’eux. Il vient de Paris, comme souvent, il n’a dormi que deux heures cette nuit. Sa voix, dont il dit qu’elle dort parfois le matin, ne manifeste pas d’ensommeillement, pas plus que celle de Barbara Frittoli, pas davantage celle de Marianne Cornetti, qui les rejoint un peu plus tard, direct d’Amérique, sa valise à la main. C’est comme un concert, ce concentré de duos, ces prémisses déjà tellement aboutis, où Alagna, comme d’habitude, n’attend pas d’être sur scène pour vivre avec Maurizio. Si on coupait le son d’accord on serait fou, mais rien qu’à voir son visage on saurait s’il déclare son amour, se défend d’être infidèle, si Adriana meurt entre ses bras, s’il se laisse séduire ou implore la pitié, l’âme harassée.

Au bout de deux heures, interruption d’une heure et demi, et la répétition reprend dans la salle des Princes que nous allons découvrir pour la première fois. Il regrette de ne pas chanter à Garnier, miniature de celui de Paris, où il a fait ses débuts monégasques, mais la salle est petite, cinq cents spectateurs et, pour la Fête nationale, la réception princière a lieu chaque année au Grimaldi Forum, qui en contient beaucoup plus. La première fois qu’il est venu ici, c’était (il compte dans sa tête), c’était il y a vingt-neuf ans, en 88-89. Après avoir remporté le concours Pavarotti à Philadelphie et interprété son premier opéra à Glyndebourne, La Traviata, il était de retour chez lui. Il n’a pas eu le temps de jouer longtemps au baby-foot ; Monte-Carlo cherchait un Alfredo : il a couru retrouver  sur le Rocher son personnage qu’il venait de quitter. Depuis, il y a donné des concerts, il y a fait des enregistrements, un Noël pour la télé, le Ben-Hur du père de Robert Hossein et sa version concert, il y a chanté Cyrano, il y a fait des prises de rôle : Le Touvère, La Bohème, L’Ami Fritz, Robert Devereux et des tournées au Japon, en Sicile

Arrivés au niveau -5, où tout va se passer, répétitions et spectacles, l’ascenseur s’ouvre sur une pièce carrefour qui donne sur l’arrière-coulisses et le couloir des loges : les poumons d’un théâtre. Il y a une table, des chaises, l’écran qui transmet en continu les images de la scène et deux machines d’une manipulation pas si facile – et  on trouve autour des gobelets remplis de café abandonnés par les chanteurs qui ne sont pas arrivés à le sucrer. Le distributeur de nourritures contenait des pommes qu’Alagna trouvait bonnes et fraîches,  le deuxième jour, plus de pommes. On les a eues en arrivant, c’est-à-dire que lui les a eues, trouvant comment les extirper.

« Va dans la salle maintenant », dit-il, « ça va commencer. » En quittant la loge, on passe par la pièce aux machines, on franchit la porte des coulisses pour entrer dans l’arrière-scène obscure d’où on voit le décor de la scène à l’envers, là commence la traversée des mystères, parcours où tout est poésie et métamorphose. Tout le long du plateau, on  remonte un passage étroit et sombre, côté cour, il y a le même côté jardin. À gauche, au pied du mur, des tables couvertes d’accessoires que la lumière basse bleuit : clefs, lettre, éventail, bougeoir, flacon, verres, ne vous y fiez pas, ne tendez pas la main : ce ne sont ni verres ni bougeoirs ordinaires, mais les véhicules du rêve, hors de toucher des mains ordinaires, réservés aux servants et célébrants du rite. Pour les prendre, il faut être dans l’aigle à deux têtes : Alagna/Maurizio. À droite, le rideau qui cache la scène,laisse entrevoir dans les intervalles des fragments de décors qui semblent du vrai stuc et du vrai bois, ce sera beau sur les photos. Parfois, par ces entrebâillements subreptices, un projecteur vous aveugle que les chanteurs vont avoir dans les yeux, pas tout le temps, rassure un machiniste. Si on lève la tête, ce sont quarante mètres de cintres qui vous dominent de leurs entrecroisements de métal. À l’extrémité, près des écrans des techniciens, une porte, la première de trois, permet de quitter les coulisses par une chicane sans marcher sur la scène, et on se retrouve sur une passerelle au-dessus de la fosse occupée pour le moment par un seul piano. Quatre marches permettent de descendre dans la salle aux fauteuils de velours rouge. Un autre itinéraire évite les coulisses, mais qui se priverait de cette traversée  ?

 

Comme le matin, l’après-midi, répétition des duos. Duos d’amour ou de refus d’amour, ils tiennent leur caractéristique singulière, mélange de vocabulaire sentimental et militaire, de la personnalité de Maurizio, qui veut la couronne et l’amour, et de la situation dans laquelle il s’embrouille, épris d’Adrienne et se laissant séduire par la princesse de Bouillon pour obtenir son appui dans sa guerre de conquête. Aux deux femmes, il tient des propos héroïques, mais avec l’une et l’autre, les mêmes mots ont un sens opposé, exploit du librettiste pour échapper aux critères du genre et du compositeur qui crée une musique tendre et vaillante pour ce Maurizio éperdu d’amour et d’enthousiasme patriotique. Il aime la dolcissima effigie et lui livre son cœur, où il y a sa mère et son désir de conquête, avec tant d’ardeur qu’il ne la voit plus, elle, qui passe derrière lui et tend la main sans oser le toucher tout le temps qu’Alagna, emporté par le rêve de Maurizio, tient les notes altières de m’apri la mente et de promessa al vincitor avec la fougue d’un Bonaparte brandissait son drapeau sur le pont d’Arcole. De plus en plus fougueux, il continue de s’emballer, de s’affirmer  brûlant d’un sincere amor tout en rêvant de gloire et avouant en même temps que l’amour le transforme, ce qu’il prouve à la fin, amor mi fa poeta. Il veut tout, dit tout, mélange tout comme un enfant. Qui pourrait résister à sa voix tour à tour suave et guerrière : tu sei la mia vittoria, la mia corona d’oro,… l’incorrotta palmala ragion suprema, la somma poesia ? Ni Adriana ni le public. Et dire qu’on peut tout décrire au monde, sauf une note lancée par cette voix !

Ci-dessous, duos avec Barbara Frittoli:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La journée terminée (essayage, studio, salle, sans avoir vu d’autre lumière qu’électrique, de toute manière, dehors il pleut), il rentre seul, sans ralentir devant  une vitrine remplie de Ferrari : « Je n’ai jamais eu envie de ces choses-là… si on m’en donnait une, je la mettrais dans le salon et ça ferait une cabane pour Malèna! »

 

MARDI 7 NOVEMBRE

Deuxième jour de répétition. Grimaldi Forum. 14.30-19.30. Scénique piano, solistes, chœur, ballet, figuration.

Ci-dessous, l’air du russe Menchikoff, autour du cou, Alagna porte son badge.

On ne s’aperçoit jamais, quand ce ténor est sur les planches, de ce qui peut lui troubler la vie. Au Grimaldi Forum, lorsqu’on descend dans les étages, c’est sous la mer, sans hublot, depuis qu’il est arrivé, il a du mal à respirer. Il manque dans sa loge la soufflerie d’humidité qu’il avait à Madrid pour le concert Roméo et Juliette et au MET où, lorsqu’il coiffait le grand chapeau à plumes il paraissait, comme le vrai Cyrano, descendre de la lune entouré d’un élément bizarre mi-eau mi-air. Jeudi, deuxième représentation publique, il est aphone depuis lundi, trachéite. Il suffisait de voir le visage de ses parents et de sa sœur pour savoir dans quel état il se trouvait.  D’une voix qui faisait mal à entendre, il a fait remarquer à la maquilleuse qu’elle forçait sur les couleurs, elle a dit non bien entendu ; mais c’était vrai. S’il chantait, il fallait bien cacher l’étrange grisaille qui sourdait sous son hâle. Il a enfilé son uniforme aux épaulettes d’argent sans savoir s’il parviendrait à chanter. Il a demandé qu’on fasse une annonce au public pour l’informer qu’il n’était pas au meilleur de sa forme et que le baryton Dmitri Hvorostovsky, qu’il connaissait depuis trente ans, venant d’être emporté par la maladie, l’Opéra était en deuil, qu’on chanterait ce soir en son honneur, à sa mémoire. Salle Pleyel, en 2014, ils avaient donné un Otello somptueux. Le prochain Iago d’Alagna devait être Hvorostovsky,  à Vienne, dans quelques mois. Ce jeudi soir, trachéite ou pas, Alagna a chanté tout l’opéra. Ce n’est pas la première fois qu’il le fait dans ces conditions qui détruiraient n’importe qui. Il se surpasse ces soirs-là, ses partenaires en font autant, le chef le soutient, le public est liée à lui dans une émotion intense, les acclamations éclatent, il continue après l’entracte, sans une défaillance, très impressionnant, plus intériorisé, presque secret, donnant à l’air de Menchikoff de tragiques résonances, révélant le personnage sous un éclairage plus dramatique. C’est plus tard qu’on a honte de s’être délecté de ce chant qu’il faisait resplendir à travers sa souffrance qui est aussi son bonheur.

Hier, ils ont réglé les baisers,  il y en a plusieurs, sans parler des mains embrassées, il y a les baisers debout, les baisers assis, les baisers devant la cheminée, sur le canapé, sur un fauteuil, un lit, des baisers lancés de loin, du bout des doigts, il ne faut pas qu’ils se ressemblent, mais trouver chaque fois le geste qui les différencie, l’attitude qui les rend beaux, plus beaux, élégants, raffinés, ardents que dans la réalité, et qui sera le mieux accordée et aux mots et aux notes. Parfois, entre deux « prises de vue », Barbara et Roberto se sourient ou étouffent un rire avant de reprendre leur étreinte où ils l’avaient laissée.

Les bouteilles d’eau minérale circulent. Le seul moment où Roberto ne boit pas, c’est quand Maurizio le fait, chez la princesse de Bouillon. Au début, leverre est vide. Taillé hier, rond aujourd’hui, vide toujours, il s’attire un drôle de regard du ténor. Dans deux jours, il aura la couleur du rubis mâtiné de whisky et coca, et là, ce sera l’évidence : il fallait que le verre fût gros et rond entre ses doigts pour que la couleur éclatante dans le contre-jour soit vue de la salle (qui a eu l’idée de changer le verre ?), alors il peut commencer à jouer vraiment avec, le faire tourner, le humer, s’en délecter. Mais, même au téléobjectif, impossible de se rendre compte s’il avale le breuvage ou une goulée d’air.

 

 

 

Avec Mariane Cornetti, interprète de la princesse de Bouillon.

Engagé par intérêt politique dans une histoire avec la princesse de Bouillon, Maurizio n’arrive pas à s’en tirer sans lui offrir le bouquet qu’Adrienne lui a donné, fatal mazetto dont la Bouillon fera un instrument de mort. En prenant les violettes, la dévoratrice le traite de perfetto seduttor avec tant d’équivoque rouerie qu’elle change un reproche en invite. Le vocabulaire militaire qu’il utilisait avec Adrienne pour partager avec elle son rêve de gloire, il s’en sert avec la princesse comme d’un refuge pour échapper à un marivaudage. Il évoque les musiche di gloria, imagine que se lève l’astro della vittoria, proclame que la gloria m’invita, m’invite l’onore pour fuir ses avances, mais il est piégé et avoue la détresse de son âme dans l’anima ho stanca, qu’il chante d’abord les mains sur la paroi et le front sur les mains, puis adossé au mur, cloué par le jet du projecteur. C’est un air de cinq lignes à peine. À la fin de la troisième, avec l’interminable « che » de che m’accora le souffle d’Alagna devient inépuisable, sa voix ne cesse plus de monter, tenant les notes de plus en plus longtemps jusqu’à l’apogée du in cor mi fiorirà. La salle frémit et ovationne.

 

Ci-dessous : fin de « l’anima ho stanca. »

Le décor pivote, d’un côté, l’appartement d’Adriana, de l’autre, le théâtre de la Comédie-Française. Une bande du plateau tourne, avec des personnages, figés ou non. Dans le duo Adriana/princesse de Bouillon, Livermore utilise ce mouvement pour créer des images d’une esthétique splendide soutenues par la sobriété des couleurs et l’élégance d’un clair-obscur aux lumières rasantes qu’on doit à Nicolas Bovey, attaché à souligner la beauté des chanteurs par ses lumières, comme à la fin lorsque le plateau tournant emporte Maurizio pétrifié par la mort d’Adriana, de la lumière déclinante à la ténèbre, et on aimerait voir l’image à la fois du premier rang, côté cour, en contre-plongée et du fond de la salle ou du balcon.

Pour la fête donnée par le prince de Bouillon, la chorégraphie d’Eugénie Andrus se souvient des ballets russes et les costumes évoquent le souvenir de Jean Cocteau et Picasso. À la fin de ce spectacle dans le spectacle, les danseurs  achèvent leurs évolutions au milieu des invités et Alagna doit reculer sa chaise pour leur faire de la place. Exception faite de cet imprévu qui l’a fait sourire, et à chaque répétition ce sera pareil, il est entièrement Maurizio, son expression et son regard sont ceux d’un grand seigneur sur des saltimbanques à qui l’époque refuse de reposer en terre chrétienne (Adrienne sera ensevelie à la sauvette par des amis de Voltaire et du comte de Saxe) : impassibilité, intérêt poli, lueur d’amusement et petite étincelle secrète ; s’il était Roberto, on saurait en le regardant s’il aime ou pas, s’ennuie ou s’intéresse. Lui qui qui n’a pas l’habitude d’être un spectateur, il a froid et va chercher sa veste gris-bleu aux motifs jacquard avant l’air de Menchikoff pendant lequel apparaît un accessoire spectaculaire : un immense drapeau bleu, blanc, rouge.

Le soir, avant de rentrer,  il appelle sa femme, la soprano Aleksandra Kurzak, elle est en scène depuis dix minutes à Paris au moment où il termine sa journée à Monte-Carlo.

 

 

 

 

 

MERCREDI 8 NOVEMBRE

Troisième jour de répétition. Grimaldi Forum. 14.30-19.30. Scénique piano, solistes, chœur, ballet, figuration.

Barbara Frittoli et Roberto Alagna commencent une heure plus tôt aujourd’hui pour travailler les duos avec le metteur en scène.

Le premier matin, dans le studio, assis ou debout devant leurs lutrins, plongés dans leurs partitions, ils étaient chacun en face de son personnage comme s’ils n’avaient jamais chanté le rôle. Ils l’apprivoisent chaque jour davantage. Avant la répétition, Barbara travaille sa voix, ample et souple, à laquelle se mêlent d’autres voix venant des loges voisines.

On entend rarement celle de Roberto à ce moment. Il attend que le couloir soit vide, les chanteurs sur scène et les intervenants sur le spectacle dans la salle. Alors, il lance des Si bémol qu’il marquera peut-être un moment plus tard, puisqu’il les tient, qu’ils sont là, dans sa gorge, qu’ils sont à lui.

Depuis, le premier jour, il chante, dit qu’il ne chante pas et accepte d’expliquer cette contradiction : « Je ne chante pas à pleine voix, mais je chante. Aleksandra aussi m’a dit que c’était beau. »

 

Ci-dessous : il russo Mèncikov.

 

 

 

 

 

Il explique que l’air de Menchikoff est l’un des plus difficiles, c’est l’un des plus beaux. Maurizio raconte comment il a repoussé l’ennemi à un contre quinze. Deux brèves acclamations du chœur exaltent la montée du chant victorieux qui s’élève en trois paliers jusqu’au sommet. Par la vaillance de sa voix, sa puissance de tragédien, la jeunesse de ses traits, l’allégresse de ses gestes, Alagna donne à voir le combat, l’explosion, le feu dans un crescendo qui le conduit au triomphe vocal et gestuel. Pareil à La Marseillaise de la place de l’Étoile lorsqu’il s’empare de l’immense drapeau, les deux poings fermés pour  le tenir contre lui, sa voix monte, les notes s’étendent à travers l’espace comme un rouleau du Pacifique, aigües, amples, rondes et longues, et ses yeux fulgurent, rétrécis entre les paupières tendues comme des lignes, ou agrandis. Aux derniers mots, e qui la storia possso ridir, il fait tournoyer les trois couleurs qui se déploient autour de lui dans un mouvement dont la beauté répond à la magnificence de son chant. Le public sera fasciné.

Dehors, à la fin de la journée, il prend sa première bouffée d’air frais comme un fumeur de cigarette qu’on aurait fait attendre trop longtemps. Il suit un chemin mouillé qui devrait être en bord de mer, mais on construit une presqu’île de luxe et la plage est cachée par une longue une palissade peinte qui représente la mer, dressée tout le long. Il fait nuit, c’est mouillé. S’il n’y avait pas ici ce ténor, avec son jean, sa casquette et son sac à dos, le trajet serait sinistre.

Ci-dessous, de gauche à droite, le metteur en scène, Daniele Livermore, Barbara Frittoli et Roberto Alagna.

JEUDI 9 NOVEMBRE 2017

Quatrième jour. Grimaldi Forum. 15.00-19.00. Piano générale. Costumes, maquillages, vidéo.

Devant les machines à café, en ce premier jour où chanteurs, choristes et danseurs découvrent leurs maquillages et les costumes de Gialuca Falaschi, c’est l’effervescence. Ceux qui sont déjà habillés, maquillés, grimés croisent ceux qui ne le sont pas encore. Ils se dévisagent, s’interrogent, s’étonnent. Une danseuse, les joues d’un rouge éclatant, les yeux comme sertis de charbon, une perruque d’un blond vif à bouclettes serrées, ne se reconnait pas ; une autre, sous un casque de perles noir de jais qui s’incurvent jusqu’à sa bouche, n’ose pas sortir acheter un paquet de cigarettes jusqu’à ce qu’un camarade, de blanc enfariné, propose de l’accompagner. Des pantalons bouffants côtoient des redingotes, des chapeaux huit-reflets défient des gilets clinquants, des plumes d’autruche aux couleurs chatoyantes ornent de hautes coiffures, des jupes à volants évoquent le dix-huitième siècle et le french-cancan. Pour habiller les comédiens du Théâtre-Français et les danseurs du prince de Bouillon, le cirque et le music-hall ont inspiré des costumes éclatants, pailletés, emplumés, burlesques qui contrastent avec les vêtements austères des militaires et des infirmières de la Première Guerre, les tenues d’une élégance raffinée de la haute société, déclinées en gris, noir et blanc et les somptueuses toilettes d’Adriana et de la princesse de Bouillon. Comme il existe des couleurs éclatantes dans la voix d’Alagna, il y a des musiques complexes dans les couleurs ;  la rencontre des unes et des autres peut convaincre ceux qui doutent de leur apparence que le contexte les sert. L’air crépite d’excitation, mélange de joie et d’inquiétude.

Alberto Mastromarino, qui interprète Michonnet, le régisseur de la Comédie-Française amoureux d’Adriana, que Roberto connaît et estime depuis qu’ils ont chanté ensemble Pagliacci de Bologne, inquiet, se demande comment il va inspirer la compassion avec sa tête de clown : « Vous allez y arriver, le public ne « verra » que votre voix et ce sera encore mieux et vous serez plus émouvant et votre amour sera encore plus touchant, puisque, de toute manière, c’est toujours ridicule d’aimer une étoile ! ». Là, il a presque un sourire.

Pendant que l’effervescence s’accroît devant les machines à café où c’est presque la bousculade, on maquille Alagna dans sa loge. Les gros pinceaux tournent autour de son visage et caressent ses joues. Il demande si ce n’est pas trop, la maquilleuse dit non, il faut qu’on puisse le voir de loin, mais il fait chaud, la couleur fond.

Il enfile son uniforme gris, en tissu épais et chaud, sur une chemise à col dur qui lui entre dans le cou. Il remplace la chemise par un tee-shirt et réenfile l’uniforme. Le col dur ne le suffoque plus, mais le liseré d’argent de la veste est une râpe, ça ne sera pas très confortable non plus.

On savait que le spectacle commençait à la Déclaration de guerre, on avait vu la scène en noir et blanc. Achevée, c’est du cinémascope ! Le mur couvert d’affiches s’ouvre sur un bouquet d’hommes vêtus de couleurs éclatantes qui jaillit vers le spectateur comme un feu d’artifice humain, hurlant, trépignant de joie et d’insouciance, pendant que, dans l’obscurité, des soldats en armes convergent vers eux en tenaille. La fin d’un monde est annoncée, l’hécatombe qui fera six millions de tués, détruisant ce que la France avait de plus précieux, les jeunes hommes les plus nobles, les plus courageux, les plus doués, les plus brillants artistes. On entre dans un spectacle qui ne ressemble pas aux autres sans plus se poser de questions sur l’âge réel de Sarah Bernardt jouant Adrienne.

Minuscule au pied de deux vidéos géantes d’Adriana, lorsqu’Alberto Mastromarino chante le monologue de Michonnet, son amour paraît d’autant plus impossible que l’image de celle qu’il aime est démesurée, entièrement hors de sa portée, comme l’amour devient tout aussi inaccessible, à un Maurizio pétrifié au pied de la vidéo qui craque, déjà usée, déjà rayée, tandis que le corps sans vie de celle qui resplendit sur écran géant git par terre.

Le costume d’Alagna est beau, ceux de Barbara Frittoli et Marianne Cornetti,  magnifiques. Les  scènes de groupe sont traitées comme des tableaux qui s’animent. Dans la rencontre d’éléments hétéroclites, qui ne semblaient pas faits pour se mêler et qui le font avec bonheur, c’est toute une société que montre Livermore, revisitant l’œuvre dans l’amour de la musique et la glorification des chanteurs dont il exalte la beauté (tous sont beaux, il suffit de trouver comment) et met le talent en valeur. Le travail en profondeur qu’il a réclamé de chaque chanteur est celui qu’Alagna fait seul, depuis toujours, il leur a fait chercher la vérité de leurs personnages et ils sont heureux d’avoir renoncé à la facilité des stéréotypes. Alessandro Spina, qui interprète le prince de Bouillon, dit que « dans son refus du cliché, Daniele a demandé à chacun de faire ce travail, qui est exceptionnel. »

Il reste à répéter les saluts.

Ci-dessous, à droite, de trois quart dos, le metteur en scène règle les saluts. À la droite de Roberto Alagna, Barbara Frittoli, à sa gauche, Marianne Cornetti qui a déjà retiré son costume.

Dans la loge d’Alagna, il y a le livret d’Adriana à côté de celui de Lohengrin qu’il travaille pour Bayreuth.

 

VENDREDI 10 NOVEMBRE

Cinquième jour de répétition. Grimaldi Forum. 14.30-17.30. Italienne avec surtitrage.

Avant la répétition, Barbara devant les machines à café. Belle, vivante, spontanée, un teint crémeux, de la grâce et ce moelleux des mouvements qui fait qu’elle est bien accordée avec son partenaire sur le plan esthétique et vocal. Le premier jour, au studio, elle aurait pu détester la présence d’une inconnue, même travaillant avec Roberto Alagna, elle m’a permis de la photographier, le lendemain elle m’a dit qu’elle était contente que je sois là. Elle extirpe deux cafés de la machine. Elle sourit, on peut parler, enregistrer même.

« À Barcelone, la mise en scène était classique. Ici, où Daniele Livermore a repensé l’opéra de fond en comble, vous interprétez Sarah Bernhardt jouant Adrienne. C’est un rôle de poupée russe, un personnage en contient un autre, votre travail de tragédienne est donc plus difficile.
– Mais j’aime beaucoup mieux cela ! C’est tellement plus intéressant ! Entrer dans un personnage comme Sarah Bernhardt m’a fait étudier une gestuelle baroque, ces attitudes si recherchées, ces gestes si lents, si dramatiques, et il y a des vidéos, je suis très curieuse voir les projections.
– Je ne vous aurais pas reconnue tellement vous êtes changée sur scène.
– Ah, dit-elle en riant, je le sais, ma mère me l’a dit, elle ne me reconnait pas. Mais c’est ce que j’aime, travailler en profondeur un personnage. Roberto aussi travaille de cette manière, il va au fond des choses comme je veux y aller, c’est pour ça que nous nous entendons bien. Je fais quelque chose, il me comprend, il fait quelque chose, je le comprends. »

L’italienne commence, l’opéra en entier du début à la fin, les chanteurs tous sur scène avec une chaise et un lutrin, Roberto et Barbara au centre, rejoints par Marianne, se lèvent pour chanter quand c’est leur tour ; lorsqu’il ne chante pas, Roberto suit sur la partition. L’orchestre est là pour la première fois. C’était beau au piano, mais d’une répétition à l’autre, l’envie montait, d’avoir l’orchestre, il arrive qu’il tonitrue en écrasant les voix, et c’est dommage.

Pendant la pause, Marianne Cornetti, dont la puissance vocale que le chef lui a demandé de ne pas économiser, attirera des applaudissements, vient dans la salle. Spontanément, elle raconte son personnage qu’elle aime visiblement:

« Pourtant vous êtes une méchante, princesse de Bouillon !
– Bien sûr ! Heureusement qu’il y en a ! Sans les méchantes, rien ne bougerait. Regardez Azucena, c’est la même chose, et puis la princesse de Bouillon aime, elle a des mots très beaux, voyez son aria. »

Il s’est produit ce qui se passe chaque fois, à toutes les répétitions, dans tous les pays. À chaque air d’Alagna, l’orchestre applaudit avec les mains ou en frappant les instruments. Les autres solistes aussi sont applaudis, et dans la salle, si peu nombreux, on fait de notre mieux pour leur adresser cette admiration et ces remerciements dont forcément ils ont besoin, s’étant donnés dans ce qu’ils ont de meilleur.

 

SAMEDI 11 NOVEMBRE

Sixième jour de répétition. Grimaldi Forum. Scène orchestre + lumières + vidéos+ surtitrage.

Quatre-vingt-dix-neuvième anniversaire de l’Armistice de la Première Guerre mondiale.

Personne n’est en costume, mais Alagna fait son entrée, casquette militaire à la main, le manteau sur ses épaules, oui, le grand et lourd manteau, mais si bien coupé, pour le premier duo avec Adriana. Il aime s’emparer d’un accessoire dès qu’il le peut, si l’accessoire lui plaît car il y a des mises en scènes où il n’est pas pressé de devancer, mais il se plantait le petit chapeau de Nemorino sur la tête dans l’Elisir d’Amore, il emportait la plume avec laquelle il signe son engagement dans sa loge et, dans un studio de répétition, pendant Carmen, il a enfilé la veste d’uniforme de don José qui se balançait sur un portant.

 

DIMANCHE 12 NOVEMBRE

Repos 

 

LUNDI 13 NOVEMBRE

Septième jour de répétition. Grimaldi Forum. 14.30-17.30 Scène orchestre + lumières + vidéos+ surtitrage.

Commémoration des attentats de Paris et Saint-Denis, le 13 novembre 2015. Pendant trois jours de deuil, tous les spectacles ont été annulés. La cinquième représentation de l’Elisir d’Amore n’a pas été donnée. Avant celle du 18, solistes et chœurs ont chanté La Marseillaise devant le public debout qui pleurait. Alagna était blanc, la main de sa femme polonaise (Adina), qui tenait le texte de notre air national, tremblait d’émotion.

Après un dimanche de repos, dans sa loge, personne, c’est le bon jour pour lui demander quelque chose à quoi il a déjà dit une fois « pas maintenant » ; s’il le dit de nouveau, ce sera comme un refus définitif, il a toutes les raisons pour le dire de nouveau, mais il pose sa mandarine près de la partition. Efficace et franc comme toujours, ce qu’il dit de Maurizio séducteur, on ne l’a pas souvent entendu. D’abord publié à part, voici cet entretien :

« Ne jugeons pas, aimons ! »

 

« Je suis tout le temps en train de défendre mes personnages parce qu’on ne peut juger personne, il faut être dans la même situation pour comprendre les choses. Ne jugeons pas, aimons ! »
– D’accord, mais Maurizio est-il tellement sympathique ?  La princesse de Bouillon l’appelle un « parfait séducteur » et Michonnet tente de décourager Adriana de l’aimer. Michonnet est jaloux, bien sûr, mais il n’a pas tellement tort de lui conseiller de se tenir à l’écart des grands puisqu’elle en mourra. Et lui, Maurizio, s’il est à ce point désespéré par la mort d’Adriana, n’est-ce pas parce que c’est lui qui a donné le bouquet que lui avait donné Adrienne à la princesse de Bouillon ?
– Il n’est séducteur que pour défendre sa cause et parvenir à monter sur le trône de Pologne. Il charme la princesse pour trouver les appuis qui lui permettront de conquérir sa couronne ; il la séduit, mais cela lui pèse, puisqu’à un moment, il dit : Maudite politique…

Maledetta politica ! …
Maledetto il momento
Che accettai quei favori !…
Perder l’appuntamento con Adriana ? Mai !…

… qui m’oblige à accepter ses faveurs, car en les acceptant je manque mon rendez-vous avec Adriana.

Il séduit les hommes aussi, par son courage. Il n’hésite pas à défier le prince qui, pour l’apaiser, prétend l’avoir provoqué pour rire. Et lui : Vous voulez rire de moi ?…

Maurizio (gravamente) : Principe, se ciò v’accora…
Sono agli ordini vostri…
Il principe (meravigliato) : Un duello ?
L’abbate (atterito) : A quest’ora ?
Il principe : Ridere noi vogliamo.
Maurizio : Ridereste di me ?
Il principe : Creditor mio voi siete…

… Dans la réalité, Maurizio est un  bâtard du roi. Il part avec ce handicap dans la course au trône, mais c’est peut-être ce qui fait qu’il n’hésite pas à quitter son milieu, à offrir sa gloire à une comédienne et à lui proposer de l’épouser. Il n’est pour rien dans l’histoire du bouquet empoisonné, c’est la vengeance d’une femme jalouse. Il le lui a donné pour se défendre d’avoir été retardé par un rendez-vous galant alors que des suiveurs cherchaient peut-être à le tuer et qu’il est arrivé à les mettre en fuite. Il est courageux, c’est un vaillant. S’il est séducteur, d’ailleurs d’un certain niveau, d’une certaine galanterie, c’est parce qu’il est diplomate ; il n’est pas un goujat puisque toutes les femmes l’adorent. Les hommes aussi. Il est aimé par tout le monde. La référence à Sarah Bernhardt rend Adriana encore plus touchante quand elle s’en va sur cette musique tellement nostalgique, tellement triste avec cette canne et cette jambe de bois, et Maurizio est plus noble encore puisqu’il lui propose de l’épouser malgré cette mutilation. Il est très noble, dans le vrai sens du terme, c‘est un vrai héros.

– Vocalement, quelle est la plus grande difficulté du rôle?
– Comme tous les ouvrages véristes, puisque Cilea appartient encore au vérisme, les difficultés vocales résident dans le fait qu’il faille mettre énormément d’émotion dans certains passages et montrer des sentiments très forts, très dramatiques qui usent vocalement. Si on se laisse aller complètement, on risque de mettre la voix à rude épreuve. La musique demande que les chanteurs habitent leurs rôles et se laissent aller je ne dirais pas au cri, au hurlement, mais on n’est pas loin, et ces cris intérieurs, il faut les donner en gardant un certain contrôle.

Il y a des passages difficiles comme l’air du russe Menchikoff …

Il russo Mèncikoff
Riceve l’ordine di côrmi in trappola
Nel mio palagio…Era un esercito
Contro un manipolo, un contro quindici…
Ma, come à Bèndera Carlo duodecimo,
Nemici o soci contar non so…

…cet air-là, qui n’a l’air de rien, est d’une difficulté rare par le rythme, par la tessiture, par la fin qui se termine avec des aigus impressionnants qui s’enchainent et montent jusqu’au Si bémol. C’est peut-être un des airs les plus difficiles de l’œuvre. Jusqu’à del Monaco, on ne l’a pas chanté, ensuite il a été rétabli. Les duos sont dramatiques, ils s’envolent vers un aigu, en même temps, il faut que tout cela soit aisé et reste beau. Il y a un côté poète quelque part chez Maurizio, comme cette entrée : La dolcissima effigie…

La dolcissima effigie sorridente…
In te rivedo della madre cara ;
Nel tuo cor delle mia patria, dolce, preclara,
L’aura ribevo, che m’aprì la mente,
Bella tu sei, come la mia bandiera,
delle pugne fiammante entro i vapo,
tu sei gioconda, come la chimera
della Gloria, promessa al vincitor…
Bella tu sei, tu sei gioconda.…

C’est curieux, pour un séducteur, de parler de sa mère et de son drapeau au moment où il veut faire la conquête d’une femme, c’est plutôt maladroit, c’est là qu’on voit qu’il n’est pas un vrai séducteur, mais sincère avec Adrienne. Les difficultés sont là, mais la musique est très belle et nous porte. Les rôles sont magnifiques. Celui d’Adriana, mais aussi la princesse, un des rôles les plus importants pour mezzo-soprano, celui du baryton est très émouvant, cet homme qui aime cette comédienne depuis des années, qui n’ose pas le lui dire et, quand il touche un héritage, il va presque tenter de lui proposer de se marier, mais revient en arrière dès qu’il s’aperçoit qu’elle aime quelqu’un d’autre. Les petits rôles de caractère aussi sont très bien définis. Il y a un plaisir de plus à savoir que l’histoire est tirée de faits historiques, transformés par les librettistes et Cilea pour en faire un opéra assez éloigné de la pièce, mais ce n’est pas grave et cette œuvre devient peut-être plus forte encore que la pièce dont elle est tirée parce que la musique embellit tout. »

Fin de l’entretien

 

Je lui avais promis de ne pas lui prendre beaucoup de temps, l’entretien a duré dix minutes. Je lui ai fait signe d’arrêter lorsqu’il a dit : « la musique embellit tout ». Il a paru un peu surpris que je ne cherche pas à prolonger, alors que je le tenais sur mon écran, mais je ne veux pas le tromper : « Ma générosité doit répondre à la tienne », c’est dans Corneille. Il sourit et récupère sa mandarine. Grâce au pied, l’image n’a pas bougé, de temps en temps, je surveillais l’écran, s’il est content, on pourra recommencer.

Il porte un tee-shirt qui le dessine des épaules à la taille, pas comme celui de samedi qui godaillait, et ça, ce n’est pas bon pour la photo, il le dit lui-même. Pas bon…, en principe, parce que le capter quand il lance sa voix dans les sommets de l’héroïsme et de l’amour avec un petit pull tortillé au lieu d’un superbe uniforme, c’est quelque chose aussi. Son chant alors l’habille de splendeur, et ce n’est qu’en triant les photos, après, qu’on s’aperçoit de défauts vestimentaires invisibles tout le temps qu’il chantait.

Barbara était moulée de noir, avec une longue veste très souple, ouverte, qui devenait transparente dans les contre-jours, lui dessinant une silhouette voluptueuse et douce. Son visage, qui peut l’être aussi, voluptueux et doux, devient tragique quand Adriana doute de l’amour de Maurizio.

Ce soir, où ils ne sont pas costumés, on mesure l’impact de la jambe de bois, qu’on a vue le 9 pendant la première répétition en costumes. Cette jambe ne permet pas qu’on oublie la transposition pendant la guerre de Quatorze, époque des Gueules cassées présente dans l’art encore aujourd’hui dans Au revoir là-haut, chef-d’œuvre de Pierre Lemaitre dont Albert Dupontel vient de tirer un autre chef-d’œuvre au cinéma. Jusque dans les scènes d’intimité, elle rappelle les blessures atroces reçues sur le front. Le spectateur, qui s’intéresse difficilement à des histoires de Courlande au dix-huitième siècle, voit ici, au-delà des blessés de la Première Guerre, ceux de tous les massacres contemporains, et il est pris au cœur. La jambe de bois, bien qu’elle ne soit pas la conséquence d’un assaut dans les tranchées, rappelle des mutilations que les attentats terroristes rendent si universelles que chacun se sent concerné par la tragédie passée et par ce qui peut lui arriver. Les personnages deviennent si proches, si remarquablement présents. Adriana y gagne en pathétique et l’amour que lui porte Maurizio devient sublime quand il renonce à tout pour une estropiée, fût-elle la grande Sarah Bernhardt.

Comme il avait su mélanger conquête amoureuse et militaire au début pour donner de l’exceptionnel à ses duos, le librettiste ne se contente pas de faire mourir Adrienne, il fait entrer Maurizio chez elle alors qu’elle se croit trahie par lui. À partir de perdona jusqu’au final, pendant trois scènes donc, une déchirante explication, à l’ombre de l’empoisonnement d’Adriana, ajoute à la tension dramatique et relègue (presque) la mort à l’arrière-plan, d’autant que la comédienne a déjà voulu mourir par désespoir d’amour, et n’a continué de vivre que pour remonter sur les planches. C’est à une femme mutilée qu’un Maurizio poignant déclare qu’elle est son salut, l’angelo mio. C’est à elle qu’il offre le mariage. C’est pour elle, plus noble qu’une reine, qu’il méprise le trône qu’il désirait si ardemment et renonce à une couronne d’erbe intessuta. Alors, leurs deux voix se mélangent, leur amour croit défier le sort, vince la morte nel sogno d’or, et c’est à ce moment de félicité suprême qu’Adriana tremble entre ses bras, elle va mourir, les deux hommes qui l’ont aimée près d’elle, car Michonnet assiste à la fin.

Ce duo du renoncement à la gloire est la réponse à celui du début. La musique, comme un écho inversé, au lieu de resplendir dans les évocations guerrières, épouse étroitement les mouvements des âmes, les suit dans leurs contractions, leurs élans impétueux, leurs doutes, leur union. Pour enlacer la voix de Barbara Frittoli qui, du désespoir au bonheur, s’élance sur toute la gamme des passions qu’elle fait resplendir, Alagna déploie des draperies vocales de somptueux velours.

 

Photos ci-dessous : derniers duos, et la mort d’Adriana.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’est plus seul dans sa loge, des amies monégasques lui rendent visite et deux proches parents sont venus de Paris. Demain, il y aura une surprise, demain, on verra dans la salle, avant le début de la répétition, Maurizio en grand uniforme tenant sa fille dans ses bras tandis qu’Aleksandra pose sa joue sur son épaule.

 

MARDI 14 NOVEMBRE

Huitième répétition. Grimaldi Forum. 15.000-19.00. Pré-générale, avec hymne. Costumes, maquillages/perruques, vidéos.

Ils possèdent leur personnage ou ils sont possédés par lui. Les voix s’élancent. La sienne, radieuse. Dans la salle, sa femme et sa fille assistent à la première partie du spectacle. La petite Malèna, si petite, si exquise, avec son visage aux yeux immenses de sa mère qui va retourner chanter à Paris le lendemain, et ses boucles de princesse de conte de fées, parce qu’elle a deux parents chanteurs, qu’elle connait les salles, les loges et les coulisses et qu’elle a un caractère adorable, est capable de rester deux actes d’affilée à sa place, sans bouger. Il y a six mois déjà, pour Cyrano, elle était dans la salle, on s’en apercevait quand la lumière revenait… si petite, si sage dans une salle d’Opéra, alors qu’elle n’a rien de ces enfants paisibles qu’on pose quelque part et qui ne bougent plus. Sur les vidéos, elle est toujours en mouvement, en train de danser, le corps fragile et élastique comme devait l’être celui de son père au même âge puisqu’on voulait l’engager dans un cirque.

C’est un hasard de se retrouver ce soir, en partant, dans le même ascenseur que Daniele Livermore. Contrairement au chef qui vient souvent devant les machines à café, lui non. Les chanteurs lui reconnaissent du génie, mais si on lui demande comment lui est venue l’idée de Sarah Bernardt, il répond simplement qu’il a des amis.

« Vous avez été chanteur, c’est vrai ?
– C’est vrai !
– C’est pour cette raison que vous les aimez et que vous les mettez en valeur, en magnifiant leurs gestes et en soulignant leur beauté?
– C’est parce que j’aime la musique ! On ne peut pas être metteur en scène d’opéra sans aimer la musique. À la Scala, il y a un chef qui voulait enlever une cabaletta dans Rossini sous prétexte que c’est de la pornographie musicale, mais qu’il s’en aille ! Il y a d’autres métiers ! »

On s’est quitté devant le passage piéton.

 

MERCREDI 15 NOVEMBRE 2017

Relâche

« Dans ma maison, il y a le lit de l’acte IV, exactement le même que celui où vous chantez votre dernier duo, c’est l’oncle de mon grand-père qui l’a fait, c’est lui qui, avec ses amis, à Marseille, dételait la voiture de Caruso.
– Ce n’était pas Caruso, il n’a jamais chanté à Marseille, il a chanté une fois à Paris.
– C’était Georges Thill, peut-être Luccioni ? J’ai une photo de mon grand-père, en Quatorze. Il est en uniforme, comme Maurizio, pas le même uniforme, celui de mon grand-père, dans un tissu foncé. Il avait un casque en cuivre et une épée. Il a été gazé, toute sa vie il a porté un corset, comme une coquille. Il avait un Rigoletto en plâtre peint, qui me faisait peur quand j’étais petite et d’autres personnages d’opéra en bronze. On a tout volé, y compris les masques à gaz.
– Pourquoi ne racontes-tu pas cette histoire dans l’article ?
– Parce que c’est personnel !- Je trouve que tu devrais la raconter ! Et mettre la photo de ton grand-père ! »

Voilà, c’est fait, Maestro ! L’histoire est racontée et j’ajoute la photo. Georges Dauxois, c’est le troisième en partant de la droite.

 

 

JEUDI 16 NOVEMBRE 2017

Neuvième et dernière répétition. Grimaldi Forum. 20.00. Générale avec hymne.

Deux jours plus tôt, devant la salle vide de la pré-générale, Roberto Alagna a chanté de tout son être. Les solistes en ont fait autant, les chœurs, sous la direction de Stefano Visconti, et les ballets se sont donnés à fond. Les quelques spectateurs qui ont travaillé pendant les répétitions étaient comblés. Deux jours plus tard, pour la générale ouverte, devant une salle bondée et tout de suite dans l’enthousiasme, c’est l’éblouissement de nouveau.

Il y a dans ce spectacle un élan qui était perceptible dès la première répétition, c’était physique, presque palpable, ce sentiment qu’une œuvre est en train de se créer sous vos yeux. Pour les chanteurs, les choristes, les danseurs, les figurants et tout le personnel de l’Opéra, ce devait être ressenti au centuple ; c’est peut-être pourquoi tous ont accueilli la créature étrangère qu’est un écrivain sans la traiter en corps étranger ; des machinistes au chef de scène, des maquilleuses au metteur en scène, des danseurs au chef, des couturières aux solistes, des solistes aux étoiles, des étoiles à l’Étoile, ils ont été chaleureux. C’est un signe, une façon de travailler, une manière d’être, un choix.

Ce choix est celui d’Alagna.

Il n’est pas celui qui a le plus de pouvoir dans la machine opératique, mais il a ce pouvoir que lui donne, dans une équipe, son charme et son charisme, son élégance, celle de Cyrano, sa gentillesse, sa générosité. Ce n’est pas dire qu’il est un saint et ne se fâche jamais, s’il le fait, c’est sans crier (ce qui d’ailleurs est pire), par égard pour sa voix, il ne se met pas en colère, ne hausse pas le ton à cause d’elle, ne prend aucun risque pour ne pas abîmer la coulée d’or qui lui ruisselle de la gorge. Il se présente toujours de bonne humeur au premier jour d’une série de répétitions, sourire aux lèvres, saluant tout le monde, se souvenant de personnes qu’il n’a pas vues depuis des années. Il facilite le travail de ses partenaires et intervient pour eux. Qu’un chef interrompe un de ses camarades avec trop d’insistance ou de brusquerie, il va trouver le chef. Le soir d’une générale, lorsqu’il en a fini avec les entretiens aux journalistes, sa loge est ouverte à tous, on frappe, on ouvre, une tête se montre, un technicien demande si sa petite cousine escortée de sa maman peut entrer, qu’elle entre, elle veut chanter et aimerait une photo (il en accorde plusieurs, c’est le rite, si elle n’a pas d’appareil, il fait lui-même des selfies pour elle, tête contre tête), elle demande des conseils au Maître :
« Pas de conseils », dit-il, « on chante, on suit sa voix, c’est elle qui dirige, c’est elle qui décide, elle qui sait si on est chanteur ou pas. »

D’autres, qui n’ont pas le prétexte du chant, viennent aussi, il n’a pas eu le temps de se doucher, de se changer, il les reçoit, le défilé continue et s’épuise. Il parvient à recevoir ses proches, des fidèles qui le suivent dans le monde entier, dont plusieurs travaillent avec lui depuis des années. Il manque ici un mot à notre langue, fan est péjoratif, groupie est pire, alors ? alors il n’y a pas à hésiter, j’invente « fid », le laudatif, tiré de fidèle et pas de fanatique, définition : « admire, aime et respecte l’objet de son admiration », reste à lancer le mot…

Au moment de lui dire au revoir et de le laisser avec ses amis, le pied de l’appareil de photos manque à l’appel du matériel. Galopade dans les coulisses. Le spectacle est fini, les machinistes s’étonnent : « Vous avez vu mon pied ? » Ils brandissent en riant la jambe bois : « Le voilà ! » L’autre était sur le fauteuil. Il a bien servi, il a aidé à en prendre des photos. Certaines uniques. Les éclairages ont changé. Je les ai tous. Le metteur en scène a modifié la fin. J’ai les deux versions. Dans la première, après la mort d’Adriana, Maurizio se tourne pour regarder son image géante sur les vidéos, elle est morte, mais il vit et regarde le film où elle joue. Dans la version finale, figé devant la projection, face à la salle, éclairé en contre-jour pour transformer son visage en bloc de marbre travaillé au ciseau sans lissage, tout en lui signifie qu’il est mort lui aussi ; et c’est ainsi pétrifié que le plateau tournant l’emporte lentement dans les ténèbres, lui qui est vivant mais semble mort, partir la rejoindre dans l’éternité des amants.

La salle retient son souffle devant cet achèvement dans la poésie pure.

 

Ci-dessous : les photos de la première version du final.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ci-dessous: Version définitive du final.

La salle est vide. Sa voix s’est tue pour ce soir, à moins qu’il n’aille chanter quelque part avec ses amis. En fermant les yeux, on le réentend dans l’écrin d’une mise en scène qui exalte tout ce qu’il est. Les bruits du plateau attaquent ces airs qui se chantent encore dans une tête, il faut grimper se cacher dans les cintres et ne plus redescendre jusqu’à la représentation interdite du 19 ou s’enfuir dans la nuit retrouver les accents de ce timbre qui est un prodige, les gens le disaient dans la salle et acclamaient.

 

Les photos ont été prises pendant les répétitions.

© texte et photos Jacqueline Dauxois

 

 

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Roberto Alagna dans Adrienne Lecouvreur, la création d’un opéra : les répétitions à Monte-Carlo, novembre 2017

  1. Quel travail! Rien n’échappe à Mme Dauxois. Dans 2 jours nous serons à Monaco, encore plus impatients de voir cette Adrienne.

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