Aleksandra Kurzak, une partenaire particulière de Roberto Alagna

À un journaliste qui n’avait pas l’air de connaître la réponse et qui lui demandait sérieusement ce qu’elle désirait chanter avec Roberto Alagna, elle a répondu : « Tout ! » ; sa bouche retenait un sourire et ses yeux laissaient échapper des scintillements.

 

Ci-dessus : à Monaco pendant les répétitions du réveillon de Noël sur France3.

Ils se sont rencontrés en 2012 sur les planches de l’Elisir d’Amore à Londres. Elle était Adina. et lui Nemorino. Irrésistibles tous les deux dans une production de Laurent Pelly, qui avait fait beaucoup bâiller lors de sa création, ils en ont révélé la cocasserie, le charme, l’humour et la tendresse saisie à cet instant magique où elle se fait amour.

Ci-dessous, dans les coulisses de l’Elisir d’Amore, Paris, 2015 .

 

 

 

Photos ci-dessous :  Milan, 2014, Aleksandra  interprète Le Conte Ory, Roberto Alagna vient de chanter la dernière Tosca de la saison, à Londres, il prépare Otello à Paris et Orange et porte la barbe de son héros.

 

Lui, Roberto Alagna, elle, Aleksandra Kurzak, soprano polonaise, parents d’une petite fille, Malèna, née en Pologne pendant qu’Alagna chantait Werther à Paris. En général, on vous le fait payer d’approcher quelqu’un comme lui. Elle l’a pourtant rencontré sur les planches, en travaillant avec lui, mais on imagine sans mal ce qu’elle a dû entendre et supporter depuis son mariage. Mais elle, si elle veut « tout » chanter avec lui, c’est qu’elle veut faire comme lui : se surpasser avec et pour lui avec son aide à lui, inutile de les interroger sur le sujet, il suffit d’ouvrir les oreilles. En peu de temps auprès de lui, elle a franchi tant d’étapes qu’ils sont deux maintenant à se surpasser ensemble sur scène pour nous. Ils veulent chanter ensemble, ils  essayent de mêler leurs carrières, ils y arrivent parfois, mais fin 2017, il chantait Adrienne Lecouvreur à Monte-Carlo pendant qu’elle interprétait La Clemenza di Tito au Palais Garnier, venant d’un saut d’avion, entre deux représentations, lui amener leur fille, en attendant de se retrouver ensemble pour I Pagliacci au Metropolitan Opera de New York à la fin de l’année..

Issue d’une famille de musiciens, elle était violoniste et on imagine, en plus du don reçu qu’est le talent, le travail, la persévérance, l’acharnement qu’il faut pour sauter de la fosse d’orchestre sur la scène. Cette histoire en rappelle une autre, celle d’un chanteur des cabarets propulsé par son seul génie des boites de Montmartre sur les scènes des plus grands Opéras du monde. Ils ont bien d’autres points communs.

Comme Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak brûle les planches, elle est une de ces créatures exceptionnelles que le spectateur ne peut s’empêcher de suivre des yeux dès qu’ils mettent le pied sur une scène, ils aimantent les regards. Ils sauvent des spectacles par leur seule présence. A La Scala, dans Le Comte Ory, avec un partenaire malade qui ne pouvait lui apporter aucun soutien, c’est elle qui a tenu tout l’opéra à bout de… chant, la mise en scène a été sifflée et elle applaudie à tout rompre. Une fois, elle a répondu aux habituelles huées milanaises en disant : « Mais moi aussi, je sais siffler ! » On aurait voulu être là, la voir courageuse et déterminée, avec son humour et son piquant, affronter les loggionisti qui ont découragé Pavarotti de venir chanter le second acte de Don Carlo et jeté des légumes à Maria Callas, se sont privés de Roberto Alagna . On imagine assez Aleksandra, à la place de La Callas, récupérant cette ratatouille crue annonçant qu’on lui évitait un marché ou renvoyant les projectiles d’où ils venaient. À Milan, dès qu’elle n’était plus sur scène, la salle sombrait dans l’ennui, les spectateurs s’en allaient sans respect pour les chanteurs en scène, elle apparaissait, ils regagnaient leurs places. On connaît bien ce phénomène avec Alagna. Si la mise en scène est médiocre, on passe le temps à attendre qu’il revienne. Aleksandra aussi, on attend qu’elle revienne.

Maria Stuarda, Théâtre des Champs-Elysées, 2015.

Dans le rôle titre de Maria Stuarda, au Théâtre des Champs-Élysées, elle a été bouleversante. Comme lui, elle possède à la fois les qualités vocales et scéniques qui transportent les spectateurs. Sa voix, qu’elle a évidemment travaillé dans la bonne direction, a changé. En conservant les aigus inoubliables qu’elle avait dans Chopin, avec toujours cette clarté de cristal qui s’envole avec une facilité éperdue, elle a pris de l’ampleur et son jeu d’actrice arrache des larmes.

Ci-dessous : Marie Stuarda. Les saluts.

 

A la sortie du TCE.

Dans La Juive, à Munich, ils les ont arrachées ensemble. Aleksandra dans le rôle titre, Roberto Alagna, créant un stupéfiant Eléazar, vieilli pour rendre crédible le rapport père/fille, tremblotant, serrant son porte-document contre sa poitrine. Une autre ressemblance dont ils se passeraient, on les bouscule touts les deux sur scène, lui, c’était à Berlin qu’on lui avait abîmé les avant-bras pendant la scène de torture ; à Munich, c’est elle qui a gardé plusieurs jours des marques au bras et dans le dos. Il faudrait peut-être expliquer à ces bizarres partenaires qui les blessent, qu’on est au théâtre, que l’opéra, c’est  l’illusion et qu’à la fin, même si en mourant sur scène, ce sont de vraies larmes qu’ils ont fait couler dans la salle, ils se relèvent, bien vivants, si pas amochés c’est aussi bien.

Même si on les préfère dans des rôles d’époux ou d’amants, ils ont réalisé dans La Juive là un tour de force de tragédiens en démontrant en même que leurs deux voix étaient faites pour s’allier et que celle d’Aleksandra avait acquis l’assise lui permettant, à côté de lui, de s’éloigner de Donizetti pour aborder avec lui, après Halèvy, les grands rôles verdiens .

 

 

Ci contre, La Juive, Munich, 2016.

 

En attendant Vienne et Otello où elle sera sa Desdémone, pendant la saison 2016/2017, Aleksandra Kurzak a interprété Micaëla et Liù avec Roberto Alagna, renouvelant des personnages qu’on croyait connaître, comme il renouvelle les siens.

 

Carmen, Paris, 2017.

 

 

Elle ne montre pas une Micaëla passive, petite fiancée douce et tendre, sans beaucoup de personnalité, qui a besoin de l’appui de la maman pour se décrocher un mari et ne fait pas le poids en face de Carmen. Elle enrichit Micaëla en allant lui chercher la vérité au cœur. Exactement ce qu’il fait, lui, avec ses personnages. Oui, Micaëla est la fiancée agréée par la mère, mais celle d’Aleksansra aime José non pas d’un amour résigné, mais de toutes ses forces qui la dressent contre Carmen. Devant ce personnage neuf, José n’est plus confronté à la perspective d’un ennuyeux projet de mariage, mais déchiré entre un amour authentique et une passion dévoratrice. C’est autrement intéressant. Une Micaëla de cette trempe rend crédible la scène de la montagne. Ce n’est pas une oie blanche qui trouve l’improbable courage d’affronter un repaire de brigands, mais une fiancée abandonnée, forte et déterminée, une solide paysanne des montagnes qui, sous prétexte que la maman se meurt, vient chercher son homme dans les griffes du diable. Elle s’avoue pourtant qu’elle meurt de peur et cherche des forces dans son Dieu. Aleksandra a montré ce courage sans mièvrerie, comme au début dans la scène « ma mère je la vois », en essuyant des larmes que José ne voit pas, elle a montré qu’elle sait que son amour est sans espoir, ce qui ne l’empêche pas d’aimer. La beauté de sa voix dans la scène de la montagne, l’aisance des aigus soyeux, des médiums amples et larges, lui attiraient chaque soir des ovations.

Ci-dessous : Turandot, Royal Opera House, Londres, 2017.

Avec les mêmes qualités, elle a renouvelé le personnage de Liù, suivant en tout, comme le fait Alagna, la volonté de Puccini. Loin de monter une petite esclave faible, écrasée, résignée au désastre où la conduit son impossible amour, Aleksandra exalte la force invincible de ses sentiments et  le courage de Liù. Elle n’en fait pas une victime, mais donne tant de grandeur à son amour sacrificiel que Turandot est vaincue, et Calaf, comme José, pris entre les tenailles écarlates de l’amour et de la passion.

Falstaf , Paris, 2017.

Depuis le premier Elisir d’Amore, la voix d’Aleksandra a embelli, elle a acquis de l’amplitude sans perdre ses qualités d’agilité ni ce son cristallin et sa limpidité dans les aigus. Roberto Alagna attribue cette transformation à la maternité, on peut aussi se représenter le travail qu’elle fait auprès de lui, elle qui veut tout chanter avec celui qu’elle admire de toute son âme, et qui s’en donne les moyens avec ce courage qui a fait passer la petite violoniste de la fosse d’orchestre aux scènes internationales.

Ils ont tant de qualités qui les rapprochent, tant de points communs dans la manière dont ils abordent leurs personnages, tant de présence en scène tous les deux, qu’on se réjouit de l’Otello qu’ils vont nous donner bientôt et on espère les entendre ensemble très souvent, très longtemps.

©  texte et photos Jacqueline Dauxois

 

 

Une réflexion sur “Aleksandra Kurzak, une partenaire particulière de Roberto Alagna

  1. En voulant entendre Roberto Alagna on a eu la surprise de découvrir une Aleksandra à l’aise dans des rôles qu’on pouvait penser peu faits pour elle .C’est vrai que dans La Juive elle nous avait étonnés. Et qu’à Londres la facilité(il semble …)avec laquelle elle s’est glissée dans l’interprétation de la frêle et émouvante Liu nous a convaincus de ses talents d’artiste apte à tout jouer.Alors le rôle de Roberto derrière ou à côté …?Il est sûr qu’avoir comme compagnon et partenaire un modèle ça stimule .

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