La Dame de Pique de Pavel Lounguine

Le 16 février 2018, Pavel Lounguine a présenté à Paris La Dame de Pique (scénario de David Seidler, le Discours d’un Roi), l’un des sujets les plus russes qui soient, adaptation moderne de Pouchkine et Tchaïkovski qui met à nu les vertiges de l’âme humaine.

 

 

Le déclencheur de l’histoire est le retour à Moscou d’une diva, Sofia Mayer (Ksenia Rappoport), qui vient monter une nouvelle production de la Dame de Pique dans laquelle elle a décidé d’interpréter la Comtesse. Sa nièce, jeune soprano, sera Lisa (Maria Kourdenevitch) et un chanteur confirmé, qu’elle connaît depuis sa jeunesse, va interpréter Herman. Mais chanter Herman, c’est le rêve d’Andreï (Ivan Iankovski), l’amant de la nièce, qui veut le rôle à n’importe quel prix, qui est prêt à jouer sa vie si c’est le seul moyen. Pour séduire Sofia, il n’y en a pas d’autre.

C’est le début d’un thriller de l’âme qui double l’autre dans un film, où tout se joue en abyme, où chaque thème en cache un autre dans un jeu de miroirs où le reflet compte autant que la réalité. La passion d’Andreï pour le rôle en révèle une autre pour le jeu, qui en révèle une autre pour l’argent. Inextricablement liées, ces passions aveuglantes se percutent en lui et il passe, pour les assouvir, de salles de répétitions en casinos clandestins, de hangars louches en bas-fonds maffieux. Lorsqu’il devient esclave, il a déjà perdu son âme, d’une manière différente que chez Pouchkine et Tchaïkovski, mais aussi radicalement, car il est bel et bien devenu Herman et c’est ce levier que Sofia actionne pour enchaîner celui qui, de glissement en glissement, s’est déjà perdu lui-même.

Ainsi commence ce film, mené de main de maître, dont le rythme passe inexorablement du largo à l’allegro furioso. Avec deux chefs d’œuvre du passé, Pavel Lounguine parle du monde d’aujourd’hui et raconte l’histoire d’une possession/dépossession qui vous découpe des tranches d’âme avec une puissance égale dans la poésie et la violence. L’amour, qui n’est plus l’amour de l’amour, ni du chant ni de l’art, devient une arme qui renvoie à des mythes d’éternité et aux images d’une enfance engloutie.

Le Herman du scénario n’est pas celui de Tchaikovsky, qui ne voulait pas d’abord entendre parler de mettre cette histoire en musique et l’a complètement changée, faisant du cynique un fou d’amour avant d’en faire un fou des cartes, qu’il fait mourir pour s’en débarrasser. Andreï, ici, c’est le cynique de Pouchkine qui renvoie au personnage de Sofia, la manipulatrice..

A l’image, la beauté dévoyée de Sofia et Andreï change s’obscurcit graduellement, sans empêcher leur apothéose lorsqu’ils montent sur scène interpréter le final d’un chant destructeur/constructeur à travers lequel ils resplendissent grâce ou en dépit de la malédiction des trois cartes.

En face de ces démons de perversité, le visage de Lisa, tendre et lisse d’abord, incarne bientôt celui d’une pureté égarée et presque hallucinée.

De rebondissement en rebondissement, cette histoire est une réflexion charnelle sur le métier d’acteur/chanteur, la fascination de l’acteur par son personnage, le rejet/attirance de la nièce débutante pour la tante diva. C’est un film sur la passion pour le métier de chanteur. C’est un film sur l’avidité et la soif des richesses. C’est un film sur l’assimilation de l’interprète à son personnage. La démarche d’Andreï, qui veut incarner son personnage dans sa vie est l’inverse de celle de Canio qui, dans Paillasse, sur scène, devant son public, rejette son personnage : Pagliaccio non son.

Si vous demandez à Pavel Lounguine pourquoi c’est une musique de Saint-Saëns qui scande sa Dame de Pique, il répond que Mon cœur s’ouvre à ta voix, c’est l’amour. Oui, mais… Oui et non… Son sourire arrête d’inutiles questions, la réponse est dans son regard. Oui, Mon cœur s’ouvre à ta voix est une déclaration d’amour d’autant plus bouleversante qu’elle dissimule la plus perfide trahison. Samson, vaincu par cet irrésistible aria, Dalila lui arrache son secret. Telle est la Dame de Pique de Lounguine dans son énigme.

Un livre, un opéra, un film, trois Dames de Pique. Trois compositeurs. Saint-Saëns pour le leit motiv, Kozma Bodrov pour la partie moderne, et Tchaïkovsky pendant les répétitions et le final de l’Opéra, seule scène de l’opéra qui est montrée achevée dans le film.

Lounguine donne une succession d’images aux cadrages magistraux. La direction d’acteur rend inoubliables des scènes comme comme le solo désespéré de Lisa en répétition, qui devient un duo avec Sofia. Le duo devient duel lorsque la jeune soprano surmonte son désespoir et se surpasse pour devenir aussi grande que sa tante aimée, haïe. Duel vocal, auquel répond celui de la roulette russe.

A travers une histoire contemporaine, Pavel Lounguine  plonge au cœur de la littérature, de l’Opéra, et du cinéma dans un récit qui s’ouvre en abyme, les personnages agissant en écho les uns des autres, la mort des héros d’Opéra se doublant d’une autre devant la caméra qui bascule du réel à l’imaginaire de la scène, et de la réalité de l’Opéra à la réalité/fiction du film qui devient haletant jusqu’à jusqu’à la révélation finale, étonnante transposition aujourd’hui des deux Dames de Pique de Pouchkine et Tchaïkovsky dans une troisième, celle du surprenant auteur de « L’Île ».

© texte et photo Jacqueline Dauxois.

 

 

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