Samson et Dalila, analyse du livret Acte III

Troisième acte

1er tableau
La prison de Gaza

Scène 1
Samson, les Hébreux
Samson enchaîné, aveugle, les cheveux coupés, tourne la meule. Dans la coulisse, le chœur des Hébreux captifs.

Après les ambiguïtés de l’acte II, l’acte III ne pose pas plus de problème que le premier.
Les cheveux coupés et l’aveuglement de Samson, dans le livret, tout se passe dans les coulisses, pendant l’entracte et le changement de décor.
Le rideau s’ouvre sur Samson  les yeux crevés, enchaîné à la meule, énorme cylindre de pierre traversé par une poutre.  Dans l’Antiquité, des esclaves, des bœufs ou des ânes attelés tournent la meule.
Pour un héros, c’est le supplice infâmant par excellence, comme la Croix qui, un millénaire plus tard, sera dévolue au supplice des esclaves.
Au deuxième acte, on a assisté à un duo du XIXème siècle, au troisième, Lemaire ne se soucie pas davantage de reconstitution historique . Il fait ce que font tous les écrivains, il transpose un héros pour le rendre intelligible à son temps. On lui fait donc un faux procès en lui reprochant de s’être inspiré de textes beaucoup plus tardifs que le Livre des Juges, comme le Cantique des Cantiquesles Psaumes de David dans lesquels il a si évidemment et par bonheur puisé.

 Seul en scène, Samson implore :
« Vois ma misère hélas ! Vois ma détresse ! »
Étonnant héros ! Au premier acte, chef de son peuple, vainqueur des Philistins, au sommet de sa gloire militaire, il avouait sa faiblesse et demandait grâce : « Prends pitié de ton serviteur »,
Au troisième acte, « devenu un objet de risée », il utilise les mêmes mots, ceux des Psaumes :
« Pitié ! Seigneur ! Pitié pour ma faiblesse ! »,
il avoue son péché :
« J’ai détourné mes pas de ton chemin », et il s’offre.
Il offre ce qui lui reste de lui :
« Je t’offre, ô Dieu, ma pauvre âme brisée ! »
Comme à l’acte I, peuple se lamente. Le récitatif choral monte des coulisses, d’une tristesse sans fond, mais alors que les mots formulent de cruels reproches, trois fois au cours de la scène :
« Samson, qu’as-tu fait de tes frères ?
Qu’as-tu fait du Dieu de tes pères ?
la musique ne s’encolère pas, elle n’est que douceur tendresse et compassion, miséricorde, un reflet du regard de Dieu sur sa créature. Dès le premier chant des Hébreux, Saint-Saëns a exaucé Samson. Oui, il a mal fait, oui, il a trahi Dieu et le peuple, mais il accomplissait la volonté de Dieu. Il a replongé le peuple dans l’esclavage dont il l’avait tiré. Il va le libérer par sa mort. La musique ne la condamne pas, il le fait déjà lui-même avec assez de repentir, elle pardonne.

Dans son deuxième air, qui, après le constat des catastrophes qu’il a provoquées, culmine avec : « Daigne à ton peuple épargner la douleur », Samson ne demande rien pour lui, aucune grâce. Il implore pour son peuple. Au premier acte, il évoquait un Dieu plein de bonté, de clémence, il annonçait « l’heure du pardon est peut-être arrivée ». C’est maintenant qu’elle vient, alors qu’il a trahi son Dieu et subit le châtiment, mais qu’il n’a pas changé et invoque toujours « le Seigneur dont jamais la pitié ne se lasse ».

Dans son troisième air, il révèle l’« angoisse mortelle, de son « cœur coupable et malheureux » avant de s’offrir une fois encore :
« Dieu ! Prends ma vie en sacrifice
Pour satisfaire ton courroux ! »
Le « courroux », rappelle à Lemaire l’Ancien Testament. Il s’en souvient encore lorsque le chœur désigne Samson comme le « fils de Manoah ». Les accusations deviennent plus cruelles : « …qu’as-tu fait/De notre sang et de nos larmes ? ». Mais la musique ne veut rien savoir de ces accusations. Comme au premier acte, Saint-Saëns conserve le décalage, et ne  traduit pas dans les notes les reproches du chœur. Sa musique ne donne à entendre que la douleur, en écho à celle de Samson qui continue de demander à Dieu de « détourner ses coups d’ Israël »  :
« À tes pieds, brisé, mais soumis,
Je bénis la main qui me frappe.
Fais, Seigneur, que ton peuple échappe
À la fureur des ennemis ! »

Dans ces  lamentations de Samson, un chef d’œuvre, la poésie du texte et la beauté de la musique s’épaulent, s’unissent, s’éloignent et se complètent. Dans les ténèbres de l’aveuglement, la voix du ténor s’élance, et se brise constamment dans son élan, ce qui la rend plus bouleversante encore.

 

2ème tableau

Intérieur du temple de Dagon – Au milieu du sanctuaire, deux colonnes de marbre semblent supporter l’édifice.

 

Scène II

Le grand-prêtre, Dalila, les Philistins 

Le chœur des Philistins annonce que c’est l’aube et que la fête continue. On sait que personne n’a forcé Saint-Saëns a introduire un ballet dans son opéra. Qu’il ait voulu la bacchanale, qu’elle contribue amplement au succès de de Samson et Dalila, n’y change rien ; elle pose des problèmes qui sont de l’ordre du casse-tête.
Son avantage, peut-être le seul, est qu’elle donne au ténor le temps de respirer.
Son inconvénient est qu’elle rompt le lien que le public a établi avec Samson depuis le premier acte, que ce lien contribue à la compréhension de l’œuvre et d’un personnage aussi invraisemblable que Samson. Il va falloir retrouver ce lien dans des conditions que la bacchanale peut rendre difficiles puisqu’elle impose le décor qui sera celui de la fin.
D’ici là, il faut la regarder. Or, elle pose des problèmes d’ordre esthétique, sinon impossibles à résoudre, du moins irrésolus (1). On ne trouve pas de ballet convainquant pour la bacchanale de Samson et Dalila. Les reconstitutions historiques sont impossibles, l’orientalisme a fait long feu, le contemporain arrive comme un copier-coller. Elle fait entrer dans l’artifice du spectacle. Mais, dira-t-on, le spectacle lui-même est un artifice. C’est toute la question. Tant qu’il reste un artifice on s’y ennuie, lorsqu’à travers l’artifice, les chanteurs dévoilent une vérité, c’est prodigieux. Samson fait partie de ces  opéras, qui peuvent être fabuleux et vous entrer dans l’âme. Si c’est le cas (2) la bacchanale interrompt une communion et lorsqu’elle s’achève, qu’elle ait été ridicule ou belle, il faut reconstruire une relation de vérité perdue, retrouver le Samson des lamentations, cette proximité qui faisait de lui notre frère dans la chair et pas le héros d’une histoire improbable et lointaine. Il faut reconnaître, malgré ces réserves, que c’est à la bacchanale que, probablement, Samson et Dalila doit une part de son succès.

 

Scène III

Les mêmes, Samson conduit par un enfant

On retrouve ici la construction de la scène 2 acte 1 où Samson, en face d’Abimélech, refusait le dialogue et monologuait, seul avec son Dieu.
Un enfant conduit Samson de sa prison à la fête où il est encore plus prisonnier qu’en tournant la meule car obligé d’affronter les blasphèmes des Philistins. De cette prison-là, il va sortir triomphant par sa mort résurrectionnelle. Il a dit qu’il était « un objet de risée ». On le  fait conduire par un enfant innocent, pire humiliation que si on avait choisi un geôlier ordinaire, à la célébration de Dagon pour se moquer de lui, le forcer à participer à des libations sacrilèges et le tourner en ridicule.
Le grand-prêtre est cruel, et Dalila féroce. La musique qui accompagne leur chant mauvais sautille, piaille, ricane, sarcastique. Elle ne manque d’ailleurs pas d’allure avec ses grimaces de haine fouettées d’appogiatures, de trilles menaçants, de crescendos perfides. Ayant assouvi leur sadisme, les railleurs vont se rappeler qu’ils sont là pour adorer Dagon et Saint-Saëns se souvient qu’il avait projeté un oratorio.
Lui, Samson, que fait-il ?
Le grand-prêtre l’a nargué en demandant à Dalila de préparer une coupe pour son amant. Samson, n’entend rien, parle à Dieu comme s’il était tout seul dans sa prison, il Lui redit son désespoir : « L’âme triste jusqu’à la mort… », et, alors qu’il vient à peine d’entrer dans le temple, annonce  :
« Que par ta volonté divine
Ici s’accomplisse mon sort ».
C’est plus qu’une prière, c’est une prophétie. Personne ne la comprend, ni Dalila ni le grand-prêtre dont c’est le métier de les interpréter.
En réponse à ce chant magnifique de sobriété et de pureté, Dalila, utilisant les mots mêmes avec lesquels elle le capturait d’amour, lui révèle avec quelle perfidie elle l’a trompé :
« L’amour servait mon projet »,
et avec quel bonheur elle se venge :
« Dalila venge en ce jour
Son Dieu, son peuple et sa haine ! ». La syntaxe est peut-être titubante, peut-on venger sa haine, grammaticalement parlant ? C’est à vérifier.
Samson continue de se rapprocher de Dieu. Les premiers mots de son deuxième air pourraient prêter à confusion et laisser croire qu’il répond à Dalila : « Quand tu parlais, je restais sourd… »
Mais il n’y a pas de confusion possible, tant il est enclos dans son dialogue avec son Dieu.
« Hélas ! j’ai profané l’amour
En le donnant à cette femme. »
Il s’accuse même de ce qu’il n’a pas fait. Il n’a pas profané l’amour, il a été trompé. Il n’arrivait pas à s’éprendre des filles d’Israël, il aimait les coquines Philistines. Dieu déconseillait fortement les étrangères, mais même avoir pour maîtresse la grande prostituée sacrée de Dagon, n’était pas considéré comme un crime. Le crime n’est pas l’amour, jamais, c’est un péché qui se pardonne, dans l’Ancien Testament aussi, Samson est la preuve qu’il n’y a pas besoin d’attendre Marie-Madeleine. Le seul crime de Samson est d’avoir livré le secret qui fait de lui un nazir de Dieu depuis le jour de sa conception.

Le grand-prêtre reprend les railleries d’Abimélech à l’acte 1. Il tourne en dérision l’impuissance du Dieu d’Israël.
Devant Abimelec, Samson avait une vision, il voyait les anges et la colère de Dieu.
Dans le temple de l’idole, il réclame à Dieu un miracle :
« Que ne puis-je venger ta gloire
Et par un prodige éclatant
Retrouver en un seul instant
Les yeux, la force et la victoire. »
C’est également une vision. Il ne voit plus les cieux ouverts, mais il décrit avec une telle force ce qu’il demande qu’il est évident que, lui, l’aveugle « voit » ce qui va se passer. La beauté du chant du ténor crée les images et les impose. On voit se réaliser la prophétie. Les Philistins aussi devinent confusément sa future victoire, c’est ce qui les déchaînent contre lui : « Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! » « Tu ne nous fait pas peur », mais si c’est vrai, vraiment vrai, qu’ils n’ont plus peur de celui dont la force prodigieuse les a fait trembler pendant vingt ans dans la Bible, quel besoin de le crier sur les toits ? de souligner l’impuissance de celui qui était tellement puissant ?
Ils changent de ton pour célébrer leur idole, et Saint-Saëns se souvient de son projet initial d’oratorio. L’invocation de Dalila et du grand-prêtre, tous les deux à égalité devant l’autel de Dagon, est une nouvelle confirmation du statut de Dalila. A travers cette invocation, c’est la guerre des dieux qui fait rage. Les Philistins proclament la victoire de Dagon :
« L’immortel pour nous va descendre ! »
Par superstition et mauvaiseté, le grand-prêtre exige que Samson « à deux genoux » offre une libation à leur idole. Dans l’Ancien Testament, dans le Nouveau, dans toute l’Histoire sainte un juif ni un chrétien ne peut se prosterner devant une idole, la prosternation n’est pas un geste extérieur, mais le signe extérieur d’un engagement de tout l’être. Des hommes, des femmes, des enfants se sont laissés massacrer parce qu’ils refusaient de commettre ce blasphème.
Pour que le sacrifice offert à Dagon par Samson soit vu de tout le peuple, le grand-prêtre ordonne à l’enfant qui le conduit :
« Guidez ses pas vers le milieu du temple
Pour que de loin le peuple le contemple. » Le grand-prêtre, Dalila, la foule des Philistins, tous attendent ce reniement public, qui rendra Samson esclave des Philistins et de leur idole, non plus seulement de corps, mais de cœur et d’âme.
Aussi, c’est de  toute son âme et de tout son cœur que Samson prie :
«  Seigneur inspire-moi, ne m’abandonne pas »
et, à l’enfant, il confirme l’ordre du grand-prêtre :
« Vers les piliers de marbre, enfant, guide mes pas ! »
Les Philistins croient que Samson leur obéit et entonnent une superbe glorification de Dagon.
Encore plus superbe, la voix de Samson s’élève vers Dieu, dans les notes magnifiques du ténor héroïque qui culminent avec le resplendissant contre-Si bémol de son triomphe.
En six vers, tout est fini.
« Souviens-toi de ton serviteur
Qu’ils ont privé de la lumière !… »
Il ne s’agit pas seulement des yeux crevés, mais des yeux de l’âme qu’un amour mensonger à aveuglé jusqu’à lui faire perdre le discernement.
« Daigne pour un instant, Seigneur,
Me rendre ma force première !…»
Plus besoin d’aucune explication, il a tout dit pendant la scène un, il ne demande rien pour lui, mais la libération de son peuple. Il demande à retrouver sa force « pour un instant ». Deux vers encore et c’est fini :
« Qu’avec Toi je me venge, ô Dieu !
En les écrasant en ce lieu ! » Il est là, le contre-Si bémol, après un saut de quarte, qui résonne dans la splendeur de la fin.

La mort de Samson est la promesse de la résurrection du peuple qu’il sauve et qui va revenir à son Dieu. Elle annonce la mort du Christ sur la Croix et sa Résurrection.

Après l’écroulement du temple, vient à l’orchestre un grand chaos brutal de notes, et le rideau descend.

 

Notes :
(1) Une exception, la bacchanale de Vienne avec le choix d’une bacchanale épurée, débarrassée de tout clinquant et tout orientalisme. Et surtout, Samson ne sort pas, mais reste présent sur la scène tout le temps qu’elle dure.
(2) Avec Roberto Alagna, c’est le cas.

© Jacqueline Dauxois

 

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