Les deux Samson et Dalila de Roberto Alagna et Elīna Garanča

 

Deux mises en scène pas à pas

Acte 1

Victorieux des Hébreux

Au premier acte, à condition de cadrer serré pour éviter de montrer le costume de Samson, et supprimer décors et  choristes, le même geste de Samson triomphant, qui relève un peuple d’esclaves pour lui rendre sa liberté et son Dieu, ferait presque croire à deux approches analogues entre la mise en scène et d’Alexsandra Liedtke, à Vienne, en mai 2018, et celle de Darko Tresnjak, à New York, en septembre de la même année.
En prenant les mêmes précautions de cadrage, on retrouve à la fin , deux images qui peuvent se répondre d’un théâtre à l’autre, preuve qu’à certains moments clefs d’une œuvre la force du texte et de la musique  sont telles que, quelle que soit la volonté du metteur en scène de se singulariser ou de se conformer, quelque chose s’impose à elle/à lui.
Sa première victoire, Samson la remporte contre son peuple qui gémit, se lamente, se plaint de Dieu.  Lui, clame son espoir dans un Dieu de miséricorde, qui est aussi le Dieu des combats. A ce moment, il renverse le visage vers le ciel en levant les deux bras comme deux torches vives. Aucune des deux mises en scène n’a privé Alagna de ce geste. Les deux photos ci-dessous en rendent compte, à la limite on pourrait presque les intervertir, presque.

Ci-dessous, à gauche au Met, à droite à Vienne.

Victorieux des Philistins

Sa deuxième victoire, il la remporte, en coulisses, contre les Philistins. Lorsqu’il revient, vainqueur, sur le plateau, sa victoire est officiellement célébrée devant le temple de Dagon, paradoxe Dagon étant le Dieu des Philistins et par des prêtresses philistines conduites par Dalila, Philistine elle aussi qui chantent en même temps le printemps et l’amour.
Cette fois, le contraste est total entre les deux mises en scènes, à Vienne aucun décor, des couleurs sourdes, un fond noir, Dalila dans des robes dont l’élégance mêle raffinement et sobriété , une rose en satin au poignet. Pas de temple, des galets avec des bougies posés par terre. La victoire, les chants d’amour du chœur des philistines, qui dans ce non décor vous empoignent  avec une force inimaginable, le trouble des  amants, le refus de Samson de continuer d’aimer Dalila, tout est intériorisé à l’extrême. On entre dans le cœur de Samson et Dalila qui provoquent une émotion incroyable chez le public.

Ci-dessous, le décor de Vienne, un fond noir.

Au Met, au milieu d’une débauche d’armures dorées, de plumes rouges et voiles translucides de voluptueuses prêtresses descendent et montent l’escalier monumental qui occupe le centre de la scène. Lorsque Dalila s’en va, sa traîne se déploie derrière elle peu à peu recouvrant toutes les marches. On entre, on est entré depuis la première image lorsque Samson a descendu le fameux escalier, dans un spectacle foisonnant, entraînant, haut en couleurs, qui séduit le public.

Ci-dessous : les accessoires kitsch du Met.

Acte II

 

Amour profane, amour sacré

C’est l’acte du grand duo de l’amour à mort : « Ah, cesse d’affliger mon cœur »… « Mon cœur s’ouvre à ta voix… », un pur chef d’œuvre.
Du Staatsoper de Vienne au Metropolitan de New York, le spectateur n’assiste pas à la même œuvre. À la pudeur viennoise (photo ci-dessous),

répond l’emballement new yorkais (photo ci-dessous où l’on croirait presque  à l’enlèvement des Sabines).

Les deux approches se justifient, la pudeur puisque Samson, sans nier son amour, veut rompre avec une passion qui l’entraîne malgré lui, aussi bien que la sensualité puisque c’est l’amour qui le perd et que les propos brûlants de Dalila ne laissent aucun doute sur la nature d’une passion charnelle, qui pour être trompeuse de sa part à elle, n’en était pas moins ardente . Elles se justifient d’autant plus l’une et l’autre que chacune prend en compte l’autre côté du personnage.

 

La chute et la trahison

Si pudique qu’il soit, le Samson de Vienne, n’en ouvre pas moins les bras

 

 

 

tandis que celui de New York, si sensuel pourtant,

 

 

 

 

 

tente de résister, interpose sa main,

 

et puis succombe.

 

 

 

 

 

 

Éperdu d’amour, il est perdu. Il le sait. Elle va le livrer. Elle le livre.

Il a tout donné « à cette femme ».
Il crie son désespoir : « Trahison ! »

Ci-dessous : « Trahison » à Vienne,

et au Met.

 

Ainsi s’achève l’acte 2 sur deux images décidées à se tourner le dos.

Acte III

 

Le châtiment et le salut

A Vienne, Samson chante le miserere qu’on n’ose plus appeler l’air de la meule, en l’absence de tout accessoire, dans ce décor vide et noir, debout, au centre de la scène. Sublime brutalité.

Au Met, il est tel qu’on s’attend à la voir, selon la tradition, poussant la meule qui devient un accessoire vivant. Samson se réfugie contre la pierre, souffre et pleure contre elle, quand il ne la pousse pas. Sublime grandeur.

 

 

 

 

 

Enchaîné à la meule, il le reste jusqu’à la fin. Il est enchaîné lorsqu’on le conduit de sa prison au temple de Dagon.

Il l’est lorsque Dalila lui enlève le bandeau qui couvre ses yeux crevés et qu’il le remet (photo ci-dessous).

Il le sera  jusqu’à la fin.

À Vienne, pendant tout l’acte III, il n’a qu’un long ruban bleu au poignet, symbole des chaînes de l’amour qui l’a conduit à se renier lui-même et à trahir son Dieu – et le temple s’écroule sans qu’il ait à briser des chaines qu’il n’a jamais portées.
Rien ne manquait au spectateur, d’autant moins que Samson était resté pendant la bacchanale et que Roberto Alagna, selon son habitude,  avait mis son cœur et son âme sur scène. Il semblait même n’avoir aucune difficulté à se passer  de meule et de chaînes pour être dans la vérité de Samson.

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Deux bacchanales

Les deux bacchanales sont tellement antinomiques qu’on n’assiste pas au  même spectacle, on se demande même si on a bien entendu la même musique, si celle du Met n’était pas plus pailletée, celle de Vienne plus retenue (les chefs d’orchestre n’ont aucune part à cette impression étrange venue uniquement des images données à voir en illustration de la musique).

En noir et blanc, avec de petites bottines rouges pour souligner l’absence de couleurs, la bacchanale de Vienne, avec des robes aux belles coupes dont les longues jupes évoquent des fleurs ou des papillons, des tissus d’une matière à la tenue irréelle est une épure de bacchanale, un rêve de bacchanale auquel on assiste à travers la douleur de Samson et son appel à Dieu, parce qu’il est toujours présent pendant les danses, audacieuse et superbe rupture avec la tradition.

Au Met, selon la tradition,  Samson s’en va pendant la bacchanale et il n’y a rien d’autre à regarder que des danseurs dans des collants qui, de dos, suggèrent la nudité totale, qui finissent, pour la plupart d’entre eux en faisant l’amour par terre tandis que d’autres s’élancent pour escalader le temple doré. Du déjà beaucoup vu. Rien d’étonnant alors si la musique parait plus pailletée, plus ordinaire et quelque peu boursouflée. Si à Vienne la présence de Samson était poignante, il est écrasé ici par le décor gigantesque et bariolé. Dalila l’est encore davantage, elle qui est habillée comme les autres servantes de Dagon, mais plus ornée encore, robe rouge couverte de dorures et couronne à palettes dorées.
Le prodige, avec Roberto Alagna, c’est qu’il n’a pas besoin de chaînes pour être enchaîné. En l’ayant vu à Vienne, qui prétendrait le contraire et devant les photos n’est-on pas aussi devant cette évidence ? N’est-ce pas la même supplication dans les deux photos ci-dessous ? Les chaînes n’y changent rien. N’est-ce pas, Vienne ou New York la même image du désespoir sur le visage de Samson martyrisé ?

Photos 1 et 3, Vienne, 2 et 4, New York.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Mort, où est ta victoire ? »

Quand il revient pour le final, Samson au Met, fait craquer ses chaînes,

 

mais, pas plus qu’à Vienne, il ne pousse les colonnes. Il y a bien pour décor un immense visage doré tranché de haut en bas qui permet le passage des chanteurs et figure le temple, mais pas de colonnes et l’écroulement est représente, comme à Vienne, par les éclairages.

Ci-dessous, à Vienne et encore dessous au Met.

Samson qui meurt, c’est Samson, pardonné par son Dieu et qui, annonciateur de la venue du Christ,  par sa mort, triomphe de la mort.

On ne choisit pas entre ces deux mises en scène. Celle dont on rêve existe, au fond d’une image de rêve que nous entretenons  de ces personnages de légende qui nous accompagnent depuis longtemps et que le miracle d’une voix, soudain pour un soir ou quelques soirs, soudain, pour vous, incarne.

© texte et photos Jacqueline Dauxois

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Les deux Samson et Dalila de Roberto Alagna et Elīna Garanča

  1. Analyse et compréhension des 2 mises en scène bien utiles avant la retransmission du Met pour nous qui étions à Vienne .

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