OTELLO, Dio mi potevi


Alors que Roberto Alagna chante à Paris son troisième Otello, retour sur celui qu’il a donné pour la première fois à Orange en 2014.


Analyse de l’Acte III, fin de la scène 3 d’Otello
Extrait du livre :

Le texte en italien :

Dio ! Mi potevi scagliar tutti i mali,

Della miseria, della vergogna

Far de’ miei baldi trofei trionfali

Una maceria, une menzogna…

E avrei portato la croce crudel

D’angoscie e d’onte Con calma fronte

E rassegnato al volere del ciel.

Ma, o pianto, o duol ! m’ han rapito il miraggio

Dov’io, giulivo, l’anima acqueto.

Spento è quel sol, quel sorriso, quel raggio

Che mi fa vivo, che mi fa lieto !

Tu aflin, Clemenza, pio genio immortal

Dal roseo riso,

Copri il tuo viso

Santo coll’ orrida larva infernal !

Scena 4

Ah ! Dannazione !

Traduction en français :

Dieu! Tu pouvais m’infliger tous les maux de la misère, de la honte

faire de mes fiers trophées triomphaux

une ruine, un mensonge…

Et j’aurais porté la croix cruelle

d’angoisses et de hontes avec un front calme

et résigné à la volonté du ciel.

Mais ô larmes, ô douleur ! on m’a pris le mirage

Où, joyeux, j’apaise mon âme.

Éteint est ce soleil, ce sourire, ce rayon

qui me rend vivant, qui me rend heureux !

Toi enfin, Clémence, pieux génie immortel,

au sourire de rose,

tu couvres ton visage

saint de l’ horrible masque infernal ! 68

Scène 4 :
Ah ! Damnation !

Au début, deux notes obsédantes, La bémol, Mi bémol décrivent la hantise d’Otello au milieu d’une descente chromatique où tournoie l’obsession morbide qui lui martèle le cœur: Dio! mi potevi. L’épouvante désespérée se fige en deux notes recto tono, marche funèbre qui prend Dieu à témoin de l’abîme qui lui dévaste le cœur. Une tonalité aux sept bémols apporte des colorations opaques d’autant plus dramatiques qu’elles sont lancées par un timbre de lumière.

Lorsqu’Otello a évoqué tous les maux qu’il aurait pu supporter, et il pouvait tous les supporter, tout perdre sauf «ce soleil, ce sourire, ce rayon», sa voix, jusqu’alors figée dans une lancinante douleur, s’élance dans une cantilène. L’invincible poussée de la souffrance culmine avec l’évo- cation du rayon que le timbre d’Alagna arrache un instant au désespoir, comme un coup d’épée de soleil à travers la voce soffocata, le recto tono sidérant.

C’est le début d’une nouvelle ascension vocale qui se résout avec la malédiction de la scène 4 : Ah ! dannazione !

Le premier mot du monologue c’est « Dieu » et le dernier «l’enfer». À frémir. Mais crier ce texte détruit la cohérence musicale que révèle Alagna.

Avec ce monologue, il pénètre dans le cœur d’Otello aussi profondément que lorsqu’il prie avec Rodrigue ou implore avec Werther. Trois personnages, avec lesquels il rend compte des différentes attitudes de l’homme brisé devant son Dieu, la confiance, l’appel à la mort, la malédiction.

En même temps qu’il travaillait sur le plan vocal, il cherchait ses gestes sur un sol où des dalles cassées, en plan incliné, créent différents niveaux.

D’abord agenouillé, il se hissait à la force des bras sur un plan fracturé, se traînait à plat ventre, le buste à peine soulevé, déhanché, un genou plié, rampant, se cachant le visage derrière les mains crispées d’effroi ou les abandonnant comme des coquilles mortes. L’image morbide envoûtait, rampement d’un animal magnifique qui aurait été mutilé. Insupportable. Aussi répulsive que la souffrance bestiale d’un Leonardo DiCaprio Le Loup de Wall Street de Martin Scorcèse, 2013, ravagé par la ruine et la drogue, qui s’effondre sur les escaliers de sa villa, le visage devenu canin.

Succédant à cette gestuelle baroque, poignante et dérangeante, il a chanté à genoux, sans bouger, ses mains tremblantes, comme si elles voulaient déchirer une page d’horreur et ne pouvaient, s’élevant parfois vers son visage et retombant. Un moment, renversant la tête en arrière, il les a levées dans un geste de prière désespérée donnant l’image d’un homme frappé à mort.

Pas de pathos, de mari blessé dans son orgueil, qui parade, roule des yeux et gesticule comme une statue du Commandeur. Un être torturé, poussé par une fatalité contre laquelle il ne peut pas lutter. L’Otello d’Alagna aime jusqu’à tuer et mourir. Comme si la violence lui était imposée malgré lui, il lutte contre elle, veut l’arracher de lui, mais elle et lui sont confondus. Desdémone lui disait « une furie parle en toi». La furie est tapie en lui pendant le monologue, lorsqu’elle va se déchainer jusqu’à la mort, ce sera sans fureur. De la jalousie, Alagna fait une déclaration d’amour.
Avec l’audace qui fait les chefs d’œuvre, il va tuer Desdémone et mourir comme Roméo.

© Jacqueline Dauxois

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