Entretien avec Roberto Alagna sur Adriana Lecouvreur, Monte-Carlo, 2017

 

 

« Ne jugeons pas, aimons ! »

Entretien avec Roberto Alagna, lundi 13 novembre 2017.

http://www.jacquelinedauxois.fr/2017/11/24/roberto-alagna-d…lo-novembre-2017/

 

Il y a eu neuf répétitions d’Adriana Lecouvreur à l’Opéra de Monte-Carlo. Le lundi 13 novembre 2017, jour de la septième répétition, Roberto Alagna a répondu à deux questions.

On sait qu’il aime tous ses personnages :
«  Je suis tout le temps en train de les défendre, parce qu’on ne peut juger personne, il faut être dans la même situation pour comprendre les choses. Ne jugeons pas, aimons !
– Mais Maurizio est-il tellement sympathique ?  La princesse de Bouillon l’appelle un « parfait séducteur » et Michonnet tente de décourager Adriana de l’aimer. Michonnet est jaloux, bien sûr, mais il n’a pas tellement tort de lui conseiller de se tenir à l’écart des grands puisqu’elle en mourra. Et lui, Maurizio, s’il est à ce point désespéré par la mort d’Adriana, n’est-ce pas parce que c’est lui qui a donné le bouquet fatal à la princesse de Bouillon ?
– Il n’est séducteur que pour défendre sa cause et parvenir à monter sur le trône de Pologne. Il charme la princesse pour trouver des appuis et conquérir sa couronne ; il la séduit, mais cela lui pèse, puisqu’à un moment, il dit : Maudite politique…

Maledetta politica ! …
Maledetto il momento
Che accettai quei favori !
Perder l’appuntamento con Adriana ? Mai !…

… qui m’oblige à accepter ses faveurs, car en les acceptant je manque mon rendez-vous avec Adriana.

Il séduit les hommes aussi, par son courage. Il n’hésite pas à défier le prince qui, pour l’apaiser, prétend l’avoir provoqué pour rire. Et lui : Vous voulez rire de moi ?…

Maurizio (gravamente) : Principe, se ciò v’accora…
Sono agli ordini vostri…
Il principe (meravigliato) : Un duello ?
L’abbate (atterito) : A quest’ora ?
Il principe : Ridere noi vogliamo.
Maurizio : Ridereste di me ?
Il principe : Creditor mio voi siete…

… Dans la réalité, Maurizio est un  bâtard du roi. Il part avec ce handicap dans la course au trône, mais c’est peut-être ce qui fait qu’il n’hésite pas à quitter son milieu, à offrir sa gloire à une comédienne et à lui proposer de l’épouser. Il n’est pour rien dans l’histoire du bouquet empoisonné, c’est la vengeance d’une femme jalouse. Il le lui a donné pour se défendre d’avoir été retardé par un rendez-vous galant alors que des suiveurs cherchaient peut-être à le tuer et qu’il est arrivé à les mettre en fuite. Il est courageux, c’est un vaillant. S’il est séducteur, d’ailleurs d’un certain niveau, d’une certaine galanterie, c’est parce qu’il est diplomate ; il n’est pas un goujat puisque toutes les femmes l’adorent. Les hommes aussi. Il est aimé par tout le monde. La référence à Sarah Bernhardt rend Adriana encore plus touchante quand elle s’en va sur cette musique tellement nostalgique, tellement triste avec cette canne et cette jambe de bois, et Maurizio est plus noble encore puisqu’il lui propose de l’épouser malgré cette mutilation. Il est très noble, dans le vrai sens du terme, c‘est un vrai héros.

– Quelles sont les difficultés musicales du rôle ?
– Comme tous les ouvrages véristes, puisque Cilea appartient encore au vérisme, les difficultés vocales résident dans le fait qu’il faille mettre énormément d’émotion dans certains passages et montrer des sentiments très forts, très dramatiques qui usent vocalement. Si on se laisse aller complètement, on risque de mettre la voix à rude épreuve. La musique demande que les chanteurs habitent leurs rôles et se laissent aller je ne dirais pas au cri, au hurlement, mais on n’est pas loin, et ces cris intérieurs, il faut les donner en gardant un certain contrôle.

Il y a des passages difficiles comme l’air du russe Menchikoff …

Il russo Mèncikoff
Riceve l’ordine di côrmi in trappola
Nel mio palagio…Era un esercito
Contro un manipolo, un contro quindici…
Ma, come à Bèndera Carlo duodecimo,
Nemici o soci contar non so…

…cet air-là, qui n’a l’air de rien, est d’une difficulté rare par le rythme, par la tessiture, par la fin qui se termine avec des aigus impressionnants qui s’enchainent et montent jusqu’au Si bémol. C’est peut-être un des airs les plus difficiles de l’œuvre. Jusqu’à del Monaco, on ne l’a pas chanté, ensuite il a été rétabli. Les duos sont dramatiques, ils s’envolent vers un aigu, en même temps, il faut que tout cela soit aisé et reste beau. Il y a un côté poète quelque part chez Maurizio, comme cette entrée : La dolcissima effigie…

La dolcissima effigie sorridente…
In te rivedo della madre cara ;
Nel tuo cor delle mia patria, dolce, preclara,
L’aura ribevo, che m’aprì la mente…
Bella tu sei, come la mia bandiera,
delle pugne fiammante entro i vapo,
tu sei gioconda, come la chimera
della Gloria, promessa al vincitor…
Bella tu sei, tu sei gioconda.…

C’est curieux, pour un séducteur, de parler de sa mère et de son drapeau au moment où il veut faire la conquête d’une femme, c’est plutôt maladroit, c’est là qu’on voit qu’il n’est pas un vrai séducteur, mais sincère avec Adrienne. Les difficultés sont là, mais la musique est très belle et nous porte. Les rôles sont magnifiques. Celui d’Adriana, mais aussi la princesse, un des rôles les plus importants pour mezzo-soprano, celui du baryton est très émouvant, cet homme qui aime cette comédienne depuis des années, qui n’ose pas le lui dire et, quand il touche un héritage, il va presque tenter de lui proposer de se marier, mais revient en arrière dès qu’il s’aperçoit qu’elle aime quelqu’un d’autre. Les petits rôles de caractère aussi sont très bien définis. Il y a un plaisir de plus à savoir que l’histoire est tirée de faits historiques, transformés par les librettistes et Cilea pour en faire un opéra assez éloigné de la pièce, mais ce n’est pas grave et cette œuvre devient peut-être plus forte encore que la pièce dont elle est tirée parce que la musique embellit tout. »

 

 

© texte et photos Jacqueline Dauxois

 

Une réflexion sur “Entretien avec Roberto Alagna sur Adriana Lecouvreur, Monte-Carlo, 2017

  1. Un beau travail de critique (rien ne nous échappe de la façon dont se prépare un
    opéra )et d’écrivain .Mais ayant vu 3 « Adrienne »(à Barcelone,déjà avec R. Alagna,à Palerme il y a un mois )de celle que nous venons de voir je me permets de dire que des vidéos on aurait pu se « dispenser »(ce à quoi R.Alagna avait répondu avant les répétitions, « tu verras ») Car elles ont tué l’émotion au moment de la mort d’ Adrienne/ Sarah . Je ne suis pas la seule à avoir été déçue.Mme Dauxois l’a soupçonné quand elle a parlé « d’écrasement »possible à ce moment là.

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