Promenade à Barcelone : un palais signé Gaudí

« L’originalité consiste à revenir à l’origine, de sorte qu’est original celui qui, avec ses propres moyens, revient à la simplicité des premières solutions.  »
Antoni Gaudì



La pluie s’est arrêtée. Les platanes s’égouttent. Un soleil rieur tourne les feuilles d’or. C’est un beau jour pour se promener entre églises, cafés, théâtres et palais.

LE PALAIS OPÉRA

« Il ne faut pas confondre pauvreté et misère. La pauvreté conduit à l’élégance et à la beauté, la richesse à l’opulence et à la complication qui ne peuvent être belles. »
Antoni Gaudí


Au centre de Barcelone, tout est proche, on quitte la Rambla pour une rue au hasard, elle conduit à la porte ou plutôt les deux portes du Palau Güell, de Gaudí. Clic, clic, clic, la façade est dans l’appareil, reste à continuer de flâner au soleil.
Si ce n’est qu’une façade pareille, vibrante de mystérieux appels, troublante par l’audace stylistique de ses choix d’élégance, de raffinement, d’intelligence conçus par une inspiration si puissante qu’elle est unique au monde, est une incitation à entrer, d’autant qu’il n’y pas de queue au guichet, personne n’achète de tickets. Trois heures d’attente pour la Sagrada Famiglia et ici pas un chat.

Descente vers le sous sol par l’extérieur.

Ci-dessus : alternance des chapiteaux avec, au fond, l’audace d’une spirale qui permet e gagner le rez-de-chaussée sans passer par l’extérieur.

En remontant, la façade arrière semble jouer de l’éventail.


Pour le prix, dit le vendeur de tickets, vous avez l’audio guide. Ah ! ça manquait ! mais rien n’oblige.

« Dieu n’a fait aucune loi inutile, c’est-à-dire que toutes ont leur raison d’être ; l’observation de ces lois et de leurs applications révèle concrètement la Divinité. Les inventions sont des imitations imparfaites de ces applications ; dans le monde rien n’a jamais été inventé, la valeur d’une invention consiste à révéler ce que Dieu a mis sous les yeux de toute l’humanité. C’est pourquoi une invention qui n’est pas en harmonie avec les lois naturelles n’est pas viable. Ceux qui cherchent à comprendre ces lois pour s’en inspirer collaborent avec le Créateur. »
Antoni Gaudí

Il faut entrer, écouter parler la maison, les yeux grands ouverts sur le rêve.

Les escaliers, somptueux et légers, grâce au jeu des rampes et des colonnes, au contraste des matériaux et des couleurs.

Il faut laisser l’audioguide à la porte : si on n’entre pas vide, comment pourrait-on se remplir de beauté ? Il n’y a qu’une chose à savoir sur Gaudì : quand il a eu la commande de la Sagrada Famigla, il n’a pu lâcher son chantier ni le jour ni la nuit, il a abandonné tout le reste, il a construit une cabane et il a vécu au cœur de son chef-d’œuvre en construction. C’est fou, c’est le génie. Savoir cela, c’est tout ce qu’il faut savoir de savoir de lui avant d’entrer et de se laisser étourdir par ce songe de pierre, envoûter par la puissance créatrice d’un architecte comme y en a un ou deux par siècle.

« L’excès de lumière électrique risque de faire prétentieux car, quelle que soit sa puissance, elle est toujours ridicule comparée à celle du soleil. »
Antoni Gaudí

Vue d’en haut, la double porte d’or de la chapelle, à droite, la peinture intégrée au décor, à gauche, au lieu d’un mur, une ouverture encore qui allège l’espace.
Un détail du puits de lumière central, au bas duquel s’ouvre la porte d’or.
Le plafond du puits de lumière au centre de la maison.
Un plafond à caissons.
Ouverture sur la rue, qui laisse passer la lumière travers les colonnes et le jeu de fer forgé qui orne les fenêtres.

A l’intérieur, il suffit de se laisser porter, d’écouter comment Gaudí fait résonner la brique, les carrelage (dont il tapisse un plafond), les vitraux, les bois, les métaux, comment il bâtit avec les splendeurs d’un Opéra total qui serait à la fois baroque, classique, romantique, wagnérien et contemporain. Du sous-sol à la terrasse ondulée, par une série d’escaliers qu’on dirait mis en scène par Orson Welles ou Luchino Visconti, de rester su place parfois, sans bouger, ébahi, sans réfléchir, on pensera plus tard à la manière étourdissante avec laquelle il a intégré ses connaissances scientifiques à une prodigieuse imagination créatrice, évoquant, du sous-sol au sommet, les colonnes aux chapiteaux lotiformes de l’Égypte ancienne (au milieu desquelles il case un bénitier et ose une montée en spirale), la porte d’Or de Babylone, les dentelles de pierre et de bois de l’Alhambra, le jeu de la lumière entre les colonnes aériennes de la mosquée de Cordoue, le Moyen-Âge qu’on prétend obscur et l’art moderne lumineux, tout en imaginant des ouvertures, à l’avant, à l’arrière – et, au centre, la folle audace d’une trouée intérieure de six étages, un puits d’ombres et de lumières qui découpe inlassablement l’espace, toujours différemment, offrant des surprises continuelles. Ces ouvertures vers l’extérieur, scandées de colonnes, de fer et de vitraux s’entrebâillent sur des visions de la ville jusqu’au sommet où, au milieu d’une série de clochetons de pierre, brique et céramique, Barcelone toute entière s’abandonne au regard, si proche, avec des plongées abruptes sur les cours des immeubles voisins et lointaine dans le déploiement de ses clochers éparpillés à l’horizon infini.
Ce Palau Güell shakespearien (oui, aussi) est songe (d’une nuit de quatre saisons), il est musique, folie, raison et déraison, le produit d’une culture universelle, la traduction de connaissances scientifiques, mathématiques, industrielles et techniques à une imagination passionnée, l’incarnation du rêve d’un poète, le souffle d’un chant unique transcrit dans une architecture.

La terrasse en plein ciel.

Pas besoin d’audioguide pour écouter la musique d’un bâtisseur des rêves, ce ce n’est qu’avec le cœur qu’on aime et qu’on admire.

La terrasse, détails.

 « Je vieillirai et ce sera à d’autres de venir se renouveler avec ce projet, cela le rendra même plus grandiose encore. L’œuvre de la Sagrada Familia grandit lentement parce que le Patron de cette Œuvre n’est pas pressé. Dans la Sagrada Familia, tout est providentiel, jusqu’à ma nomination comme architecte. »
Antoni Gaudí

En quittant Gaudí, il fait nuit. Il reste encore tout Barcelone à voir, au moins tout le quartier au milieu de la foule compacte de ce vendredi de décembre, le Pi avec la légende des géants, la chapelle du Sang, son Christ et sa nef préparée pour Noël, la cathédrale, le cloître aux arcatures fracassées, la crèche, et le Barri Gòtic aussi bondé que la Rambla et le marché de la Boqueria. On peut voir beaucoup avant le départ, demain. Mais ce qui va rester, c’est le Palau Güell de Gaudí.

Le Christ de la chapelle du Sang.

« Seigneur punissez-nous, mais consolez-nous ».
Antoni Gaudì

Les citations de Gaudi sont tirées de Antoni Gaudi, Paroles et écrits, précédé de Gaudi le scandale, par Charles Andreu, l’Harmattan, 2003.

© Jacqueline Dauxois

Une réflexion sur “Promenade à Barcelone : un palais signé Gaudí

  1. Quel plaisir de revoir le Palau Güell avec les commentaires de Jacqueline Dauxois .La terrasse m’avait au impressionnée.

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