« Cette Inconnue », un roman d’Anne-Sophie Stefanini

Anne-Sophie Stefanini
Cette Inconnue, roman
Gallimard, 2019

Le livre

C’est le livre des mystérieux dévoilements des âmes, un roman d’amour qui en refuse le nom, un amour révélé aux dernières pages d’une histoire tissée dans un silencieux et vibrant recul qui tend le récit jusqu’à la découverte d’un ultime secret enfoui dans le passé.

En quatre périodes, qui se répondent deux par deux et portent les noms des personnages présentés dans un ordre d’importance croissant, le rythme se resserre pour peindre, parvenu à la fin, les dernières touches d’un superbe portrait de femme dans une construction en perspective inversée.

La trame

À Yaoundé, Ruben, chauffeur de nuit de 35 ans, conduit son véhicule cabossé. Pour ouvrir la fenêtre arrière gauche, les passagers ont besoin de la manivelle, qu’ils lui demandent. Il n’y a plus de ceintures de sécurité, son associé qui travaille le jour, les a coupées. Au rétroviseur est accrochée la photo d’une jeune femme blonde : l’Inconnue.

À Paris, dans un hôtel du quartier de la gare du Nord, Constance, la fille de Catherine, l’Inconnue, est veilleuse de nuit. Comme Ruben, son presque frère et faux jumeau, elle avait neuf ans à la disparition de sa mère. Jusqu’à neuf ans, enfant sans père, elle a vécu à Yaoundé où elle est née. Sa mère disparue, sa grand-mère est venue la chercher pour l’installer avec elle à Paris, emportant avec l’enfant un carton dans lequel elle a jeté en vrac des souvenirs insuffisants pour révéler la vérité de la mère à sa fille.

Tant d’années se sont écoulées. Le seul lien qui attache désormais Ruben à Constance, c’est la nuit, leur travail de nuit à tous les deux, leurs appels nocturnes d’un continent à l’autre. Ruben n’est jamais allé à Paris alors que Constance l’espérait. Elle, qui est si souvent retournée à Yaoundé, va interrompre la recherche d’une vérité qui détruit ceux qui la poursuivent et échapper à un passé qu’ils ne peuvent pas déchiffrer, eux qui devraient en porter l’héritage – eux qui, d’en être privés, ont arrêté de vivre.

Au cœur du sujet

Ruben a fait le deuil de son père, mort en liberté des suites des tortures subies en prison. Il ne peut pas faire de celui de Catherine, disparue. Nuit après nuit, au volant, il continue de chercher une ombre qui dévaste sa vie et le privé d’un avenir. Petit-fils de médecin, fils de journaliste, il a refusé d’achever ses études à Paris. Il a laissé partir à Douala sa femme et leurs filles jumelles. Il va continuer son existence morte, en roue libre, rivée à un passé inaccessible.

Les Inconnues

Pour Ruben et Constance, Catherine reste la mère inconnue, aussi occultée des mémoires que cette page d’histoire des relations entre la France et le Cameroun, alors sous la présidence de Paul Biya. Corps et âme, Catherine a appartenu à cette histoire, celle des révoltes éteintes dans le sang, « l’histoire interdite d’une rébellion morte », et ce fut son histoire avec Jean-Martial et avec un pays d’Afrique que, par amour pour lui, elle a aimé d’amour jusqu’à la mort.
Ainsi l’Inconnue d’Anne-Sophie Stefanini est double. C’est à la fois Catherine, que Ruben a peut-être aimée davantage que sa propre mère, et une page dramatique de l’histoire de son pays. Chercher l’une, c’est trouver l’autre. Mais Ruben et Constance n’apprendront jamais le lien qui unit Catherine à l’Histoire. Malgré leurs recherches acharnées, sous les yeux de mère de Ruben, qui s’est murée dans le silence, ils ne sauront jamais qui était Catherine et ils seront lentement détruits par l’insupportable ignorance. Dans son refus tardif de retourner sur les lieux de la disparition de sa mère, Constance trouvera peut-être un élan pour ranimer en elle les débris de son existence laminée ; mais pas Ruben, dont la femme est partie avec leurs filles pour éviter qu’elles ne soient englouties toutes les trois dans sa quête sans fin.

Par le détour d’une réalité cruelle, à la fin du livre, le lecteur apprend, de la plume du père de Ruben et de celle de la mère de Constance, ce que leurs enfants ne sauront jamais : ce qui s’est vraiment passé le 24 mai 1991 et qui étaient vraiment leurs parents.

La construction

Passer d’une séquence à l’autre de ce livre, consiste à découvrir une construction en miroir où les personnages se font face deux par deux, les yeux dans les yeux, chacun reflétant l’autre et portant les trois autres en lui.

Les thèmes, qui refusent d’être appelés parties, se succèdent deux par deux, reflet de la gémellité très présente dans le livre. Ils portent les noms des personnages et une date et apparaissent dans l’ordre suivant : « Ruben 2018 », « Constance 2019 », « Jean-Martial 1991 » et « Catherine 24 mai 1991 ». On découvre ces intertitres, et le sens des dates qui les accompagnent, au fil de la lecture. Le curieux sera déçu s’il a, avant de commencer, cherché une table organiquement absente, car il faut s’enfoncer dans ces pages comme on entre dans la mer et sentir l’eau monter des pieds à la tête. L’eau ici c’est l’Afrique, mais pas seulement, c’est le récit, fait d’une plume à l’élégance implacable, de ces destins aux fils d’amour croisés entre ces quatre personnages. « Ruben 2018 » et « Constance 2019 », d’une longueur à peu près égale, occupent les deux tiers du livre. Beaucoup plus brèves, les deux séquences de la révélation : « Jean-Martial 1991 » et « Catherine 24 mai 1991 », dans lesquels l’auteur donne la parole à ses personnages, rompent avec les deux premières, révèlent la grandeur d’un engagement et d’un amour qui, s’il avait été connu par les « enfants » aurait pu les sauver. C’est du moins l’une des questions que le lecteur se pose en refermant ce livre d’un grand écrivain : Anne-Sophie Stefanini.

De chair et d’Histoire

La connaissance charnelle du Cameroun n’aurait pas suffi à tisser les racines profondes où s’enfonce ce roman en quête de vérité. Il est étayé par une recherche d’historienne si intégrée au récit qu’elle deviendrait transparente, si on ne la suivait, lorsqu’elle commence d’apparaître dans le texte, avec un intérêt qui vient doubler celui qu’on éprouve pour la trame romanesque de l’histoire.

Cette Inconnue est le livre des mystérieux dévoilements des âmes, un roman d’amour qui en refuse le nom, un amour révélé…

Jacqueline Dauxois

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