Antigone ou le choix de la liberté, analyse de la tragédie de Sophocle, II : la malédiction des Labdacides

II
LA MALÉDICTION DES LABDACIDES

Prologue :
Antigone, Ismène, le chœur

Au lever du rideau, Antigone assure sa sœur de son amour, évoque l’héritage tragique légué par Œdipe et lui demande si elle a une idée du nouveau malheur que leur réserve Zeus.
En une phrase, tous les éléments de la tragédie qui va se jouer dans l’amour, entre la mort et les dieux, sont en place.

Ismène ignore ce qui se trame. Antigone le sait.
Ismène préfèrerait ne pas l’apprendre. L’histoire familiale l’accable : le souvenir d’ Œdipe, leur père, qui s’est arraché les yeux en découvrant qu’il avait épousé sa propre mère alors qu’il voulait déjouer la malédiction des Labdacides, celui de Jocaste qui s’est pendue et la mort de leurs frères, Étéocle et Polynice qui se sont entretués dans la bataille de Thèbes. C’est plus qu’elle n’en peut supporter alors que sa sœur, tout en l’assurant de son affection, vient la chercher pour lui parler des « menaces que leurs ennemis font peser sur ceux qu’elles aiment ».

A sa première réplique, Ismène se met à distance : non elle n’a connaissance d’aucune menace, d’aucune nouvelle, rien qui puisse « l’apaiser ou l’accabler ». Cependant, elle interroge sa sœur expressément venue pour lui parler et apprend que Créon a décidé de faire à Étéocle, qui a combattu pour lui, des funérailles « avec tous les égards qu’exige la justice et la loi » pour qu’il soit bien reçu au royaume des morts, alors que la dépouille de Polynice, qui a marché contre lui, sera abandonnée aux oiseaux de proie, sous peine de mort.
Polynice est leur frère à toutes les deux, réplique Antigone. C’est maintenant qu’Ismène doit décider « si un sang noble lui coule dans les veines ou si elle est indigne de ses grands ancêtres ».

Ismène, qui pressent le projet de sa sœur, s’inquiète :
« Dans quelle aventure veux-tu nous entraîner ? Qu’as-tu dans la tête ?
– J’ai besoin que tu m’aides à soulever le corps ! »
Ismène tente se dérober prétextant l’interdiction de Créon, Antigone, s’insurge :
« Il n’a aucun droit !»
Ismène a toujours su que sa sœur transgresserait cet ordre. Elle reconnait qu’il est inique et viole la loi divine, mais elle est faible et va la violer elle aussi. Suppliant les dieux souterrains de lui accorder leur pardon, elle obéit aux « ordres de ceux qui détiennent l’autorité » et déclare qu’agir autrement « n’a aucun sens ».
Antigone mesure alors sa solitude. Refusant tout espoir sur terre, elle se raidit héroïquement, proclame qu’il lui sera beau de mourir puisqu’elle croit à une autre vie et veut « plaire plus longtemps aux êtres qui reposent sous terre, qu’à ceux qu’elle côtoie ». Refusant une existence « déshonorée » et récusant par avance un possible revirement d’Ismène, elle rompt avec sa sœur qu’elle aime.

Précédant la venue de Créon, le dialogue du chœur et du coryphée introduit une autre respiration dont le lyrisme contraste avec le ton d’Antigone et Ismène :
« Le plus éclatant rayon de soleil
Vient caresser la ville aux sept portes,
Le premier qui a baigné Thèbes dans une lumière si belle. »

L’opposition entre l’expression des passions humaines et la sérénité de la beauté du monde fait naître une réflexion sur la « discutable querelle » qui a poussé les deux frères, l’un, à défendre Thèbes, l’autre à donner l’assaut aux sept portes.

On apprend alors que la défaite de Polynice a porté Créon sur le trône, ce qui change le regard qu’on porte en général sur ce fratricide. Etéocle ne voulait pas le trône pour lui-même, mais pour Créon, son oncle, et on comprend que le nouveau roi lui rende avec empressement les honneurs funéraires.

Mais dans ce cas, Polynice, si souvent fustigé par la critique parce qu’il a attaqué Thèbes, n’est pas plus coupable qu’une armée de libération.
Le fils d’Œdipe avait plus de droits à régner sur Thèbes que le frère d’Œdipe.

Créon affirme que les deux frères se sont battus pour succéder à leur père, ce n’est pas ce que dit le chœur et la tragédie toute entière montre Créon comme un manipulateur, violent, soupçonneux, avide, un tyran prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut. Prêt à pousser ses neveux, à s’entretuer puisque, sans leur disparition à tous les deux, il ne serait pas devenu roi.

Ainsi le prologue, après avoir jeté le spectateur dans le cœur de la tragédie avec le débat entre Antigone et Ismène, par la voix du chœur et du coryphée, lui a fait découvrir les coulisses du pouvoir.
Créon peut faire son entrée.

Premier épisode :

Créon, un garde, le chœur

Aux premiers mots de sa proclamation, le nouveau roi de Thèbes invoque les dieux qui ont « rétabli la situation », lui donnant, grâce à la mort des fils d’Œdipe qu’il traite de « sacrilèges »,  « les pleins pouvoirs et le trône ».
Il débite alors le discours politique qu’on entend depuis des millénaires. Il agit pour le le bien de la cité qu’il déclare en danger (alors que lui seul est menacé tant que vivent encore les deux filles d’Œdipe) pour édicter des lois tyranniques. Il décide qu’Etécole, qu’il vient de traiter de de sacrilège un instant plus tôt, s’est conduit de manière exemplaire et recevra tous les honneurs tandis qu’on abandonnera le corps de Polynice « aux cadavres et aux chiens qui le dévoreront, spectacle immonde. »

Le coryphée, chef des chœurs et voix du peuple, reconnaît à Créon, qui a déjà placé des gardes auprès du cadavre, le droit de prendre les décisions « qu’il veut sur les morts et sur nous qui vivons. »
Que peut-il demander de plus ? Antigone lui posera la même question. Rien, Créon ne peut rien demander de plus et cependant il réclame tout de même une obéissance absolue (dont le coryphée vient déjà de l’assurer). Il doute de cette obéissance aveugle et soupçonne que l’argent peut acheter ses ennemis.

C’est la première fois que se manifeste la relation de Créon à l’argent, l’un des clivages irréductibles entre Antigone et lui. Dans tous les êtres qu’il soupçonne : le coryphée, le garde, Tirésias, il ne voit qu’un moteur : l’argent.
Antigone n’obéit qu’à une seule loi : celle de l’honneur.

Un garde arrive, hésitant, haletant : le cadavre a été enterré. Le coupable n’a laissé aucun indice, il est venu à pied, pas de traces de roues, il ne s’est pas servi d’un instrument mais à gratté la terre de ses mains, ce n’est pas le fait d’une bête sauvage car le corps n’a pas été déplacé, mais enseveli symboliquement sous une fine couche de poussière et les rites ont été accomplis.
Eux, les gardes, n’ont rien vu. Ils ont tiré au sort  pour savoir qui serait le porteur de la nouvelle et le sort l’a désigné, lui, malheureux.

Créon a certainement compris qui a transgressé ses ordres et accompli les rites funéraires.
Le coryphée aussi, car il s’empresse d’assurer que :« Les dieux l’ont voulu ainsi ! », ce qui provoque la rage de Créon. Il accuse de nouveau ses ennemis d’avoir agi pour de l’argent et s’en prend au garde qui ose lui répondre qu’il est terrible de se faire des idées, de fausses idées.

Le Chœur intervient de nouveau dans son langage poétique :
« Il est bien des merveilles,
L’homme les surpasse toutes »….

Où veut-il en venir, le chœur, en décrivant les merveilles accomplies par l’homme sur terre et sur les mers, en restant dans la généralité, s’abstenant de donner des informations sur des faits concrets comme il l’avait fait lors de sa première intervention ? Il veut en venir à cette conclusion : lorsqu’il a tout conquis, l’homme « s’engage dans la bonne ou la mauvaise route. » La bonne se conforme aux lois de la cité, défend la justice et le respect qu’on doit aux dieux, c’est exactement ce que disait Antigone, l’autre conduit au mal.

Deuxième épisode :
Créon, un garde, le chœur, Antigone, Ismène

Un garde conduit Antigone devant Créon et raconte sa capture. Il était avec ses camarades, installé sous le vent pour échapper à l’odeur pestilentielle du cadavre lorsqu’une tempête se lève. Ils se protègent, ne se rendent compte de rien, jusqu’à ce qu’ils entendent des cris perçants. C’est Antigone. L’ouragan a emporté la terre qu’elle avait répandue sur le corps de son frère et elle crie de colère contre la tempête :

« Et de ses mains, aussitôt, elle le recouvre à nouveau de poussière,
Lève une aiguière de bronze magnifiquement ouvragée,
Et, par trois fois, répand ses libations sur le mort.
Nous la voyons, nous nous jetons sur elle,
Nous nous saisissons d’elle. Elle ne bronche pas.
Nous l’interrogeons sur ce qu’elle a fait
Et sur ce qu’elle est en train de faire. Elle ne nie rien,
J’en suis heureux et malheureux.
Sauver sa peau est un bienfait des dieux,
pourtant ça me fait mal de mener quelqu’un à sa perte.
Mais je suis ainsi fait
Mon salut avant tout. »

 En bon procureur, Créon interroge Antigone, pour s’assurer qu’elle a agi en connaissant la peine qu’elle risquait. Elle ne nie rien. Il s’en indigne.
« Tu as osé transgresser mes lois ? 
-Ce n’est pas Zeus qui les avait instaurées,
Pas plus que la Justice ou les Dieux des Enfers,
Et il n’y a rien au monde
Qui permettre à un homme, à un simple mortel,
D’abroger les lois immuables des Dieux.
Elles ne sont pas écrites et ne datent ni d’aujourd’hui ni d’hier,
Nul ne sait depuis quand elles existent,
Mais elles sont en vigueur pour toujours.
Est-ce que j’allais céder à la peur
Et devoir répondre de ma lâcheté devant les dieux ?
Je savais que j’allais mourir – comment l’aurais-je ignoré ?
Je n’ai rien à perdre à mourir avant mon heure.
J’ai tout à y gagner. Je souffrirais pendant ma vie entière
Si j’acceptais qu’un enfant né de ma mère
Pourrisse sans sépulture. Mais je ne souffre pas
Du sort auquel tu me condamnes.
Tu crois que je commets une folie ?
Si c’était un fou qui me traitait de folle ? »

Créon la traite d’arrogante et laisse échapper le dépit d’une vanité blessée : 
« Ce n’est plus moi, l’homme à présent ; l’homme c’est elle ! »
C’est admettre qu’en revendiquant ses actes et en acceptant la mort, Antigone lui impose sa loi. Obligé d’user de violence pour la dominer, sa colère monte par paliers. Rien ne le fait hésiter, qu’Antigone soit sa nièce ne la fera pas échapper « au pire des sorts », la mort ne lui suffit plus d’ailleurs, il faut que cette mort soit la pire et qu’Ismène la partage, ainsi la postérité d’Œdipe sera éteinte et personne ne pourra revendiquer sa couronne.
Il réclame Ismène.
Antigone s’indigne :
« Que veux-tu de plus que ma mort ? Je suis entre tes mains. »
Ce qu’il veut de plus, la mort d’Ismène, il ne peut l’avouer. Antigone ,pour en finir, lui demande ce qu’il attend :
« …D’où pourrais-je tirer une gloire plus grande
Que d’avoir enseveli mon frère
Dans un tombeau ? Chacun s’en réjouirait si la peur ne clouait les langues.
Mais la tyrannie permet
De faire dire ce que l’on veut. »

Créon contre-attaque en l’accusant de rendre les mêmes honneurs au traitre qu’au héros.
Le débat ressurgit depuis des millénaires à chaque guerre, à chaque changement de régime. Les révolutionnaires, en France, ont déterré les dépouilles des rois.
Créon, s’il exige de priver Polynice des rites funéraires c’est pour le poursuivre de sa haine jusque dans l’au-delà, l’empêcher de rejoindre les siens et de connaître la paix dans le monde des morts. Créon croit à la survie après la mort. Sinon quel est l’intérêt de profaner une dépouille ? Le sentiment de la vie éternelle est-il si fort qu’il survivait dans les athées ? Quel sens y a-t-il à punir une dépouille si on ne croit pas à l’éternité ?
Si on y croit, de quel droit priver quelqu’un des rites funéraires ? Sous prétexte qu’il est mauvais, affirme Créon. C’est ce que conteste Antigone :
« Hadès réclame que l’on accomplisse ces rites.
-Le bon ne doit pas être traité comme le mauvais.
-Qui sait si ce n’est pas cette règle qui prévaut chez les morts ?
-Un ennemi ne devient pas un ami en mourant.
-Je ne suis pas faite pour haïr, mais pour aimer.
-Si tu veux tant aimer, va aimer
les morts ; tant que je vivrai, aucune femme n’imposera sa loi. »

Elle la lui a déjà imposée puisqu’il en est réduit à user d’un si faible argument. Si Antigone était un homme, ce serait exactement la même chose, au lieu de dire : « aucune femme… », il dirait : « ce n’est pas toi qui m’imposera ta loi », il n’y pas de misogynie chez Sophocle, les arguments de Créon n’ont pas de caractère sexiste : il a peur d’elle au point de vouloir sa mort parce qu’elle est de sang royal et, que par un mariage, elle peut monter sur le trône, ce qui était prévu, on le découvrira plus tard.

Les premiers mots d’Ismène, convoquée par son oncle, provoquent une surprise. Dans le prologue, elle refusait d’aider sa sœur. Accusée maintenant, loin de nier un crime qu’elle n’a pas commis, elle revendique l’honneur d’en répondre. Antigone, qui avait prévu ce revirement, la repousse avec mépris, toute entière raidie pour garder son courage (et lui sauver la vie) :
« Je n’aime pas ceux qui ne savent aimer qu’en paroles. »
Elle voulait des actes, enterrer son frère avec sa sœur. C’est par ses actes héroïques qu’elle a conquis la gloire de périr, elle ne partage pas l’honneur d’en mourir.

Ismène se plaint d’être rejetée, blessée, humiliée. Antigone avoue qu’elle souffre de l’offenser. Ismène fait une uktime tentative pour sauver sa sœur : « Tu vas tuer la fiancée de ton fils ? »
C’est le coup de théâtre : on ignorait qu’Antigone était fiancée au fils de Créon. 

A suivre.

© Jacqueline Dauxois

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