Entretien avec un urgentiste

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Un urgentiste garde son calme. Pourtant, il va au charbon tous les jours, « en première ligne « comme ils disent, ayant définitivement adopté un vocabulaire guerrier (même le pape, le jour de Pâques), c’est le docteur Marc Andronikof, chef du service des Urgences de l’hôpital Antoine Beclère, à Clamart.



Deux ans après la canicule, j’ai publié un livre avec lui : Médecin aux Urgences (Éditions du Rocher, 2005). À cette époque, à un âge où ne s’inscrit plus à l’université, pour tenter d’affronter la réalité de la mort de mes proches, j’avais passé quelques diplômes de bioéthique médicale. J’en ai raté un : l’oral de soutenance d’une enquête que j’avais faite dans les Ehpad. Le jury a reconnu qu’il avait la gorge nouée de m’entendre et m’a cependant priée de revenir lorsque j’aurais changé d’opinion et récrit mon mémoire. Il n’en était pas question. Mais comme ils avaient inscrit mon mémoire à la bibliothèque et que j’avais été nommée au Comité de Protection des Personnes de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, je me sentais légitime pour poser des questions.

– Alors que je vous ai vu épuisé par la surcharge de travail à l’hôpital pendant la canicule, maintenant, en pleine crise du coronavirus, au bout du téléphone, vous semblez détendu, presque tranquille. Je n’arrive pas à vous faire dire que vous n’en pouvez plus. Je ne comprends pas. Tout ce que je vois et entends dans les médias raconte l’apocalypse à l’hôpital.
– Mon service n’est pas débordé et je pense qu’aucun service d’urgence à Paris n’est débordé. Au contraire, notre activité aux urgences a chuté de 30 à 40 °/° par rapport au temps normal.
– Les médias prétendent le contraire.
– Je peux vous expliquer pourquoi nous ne sommes pas débordés et pourquoi on vous dit tout le contraire. Nous ne sommes pas débordés parce que nous nous sommes très bien préparés, contrairement à ce qu’on dit. Je parle uniquement des hôpitaux parisiens, que je connais. Ce n’était pas le cas à Mulhouse mais, dans la région parisienne, nous avions prévu qu’il y aurait beaucoup de malades du covid et, depuis février/mars, nous avons supprimé les autres activités pour réserver toutes les places à la prise en charge des malades du covid. À Mulhouse, ils n’ont pas vu venir la crise et je n’ai pas compris pourquoi ils ont laissé l’hôpital s’embourber, alors qu’à Paris nous avons réservé toutes nos forces aux malades du covid.
– Qu’avez-vous fait des autres malades en Île-de-France ? De tous les autres qui ne sont pas des covid ?
– On leur a dit, c’est le confinement, et ils ne sont pas venus. Ceux qui devaient être opérés, on a déplacé leur opération, aux autres, on leur a dit de ne pas tomber malades et ils ne sont pas tombés malades. Les accidents de la route et le sport sont le fond de commerce des services d’urgence, c’est réglé par le confinement, il n’y en a plus et on a beaucoup moins d’infarctus, d’accidents vasculaires cérébraux, les gens attendent pour faire leur infarctus, je ne dis pas qu’il n’y a en a pas du tout, mais beaucoup moins que d’habitude.
– Alors où est le problème de l’hôpital ? Il n’y en a pas?
– Si. En réanimation. Quand un malade du covid arrive en réanimation, c’est grave, il a du mal à s’en sortir. Soit il meurt – en Italie, c’était près de 25°/° – et ceux qui ne meurent pas mettent beaucoup de temps à sortir de réanimation, c’est ce qui bloque tous les services de réa, les seuls qui ont des difficultés en ce moment. Des malades ont été déplacés en province parce que les places ne se libéraient pas en Île-de-France. Les services de réanimation se sont vites remplis et les places ne se libéraient pas, pourtant on avait multiplié les places de réanimation. Dans mon hôpital, nous les avons quasiment triplées.
– En déplaçant des malades dans des régions qui ne sont pas infectées, on va y répandre le covid, non ?
– C’est un risque collatéral. Mais, même si on a déplacé des malades, les services de réanimation n’ont jamais été débordés : ils sont saturés, c’est différent.
– Pourquoi nous fait-on croire alors que c’est tout l’hôpital qui est débordé?
– Les bénéfices collatéraux ! on est applaudis à 20 h, on reçoit tout le matériel qu’on veut en claquant des doigts, on reçoit des dons, des moyens, de la considération, les chefs étoilés font des repas pour les infirmières des hôpitaux, les soignants vont recevoir des primes etc.
– Il y a des morts parmi le personnel soignant.
– À peine. Le 1° mort employé de l’assistance publique c’était le vaguemestre d’un l’hôpital parisien très connu. Il n’avait aucun contact avec aucun malade, il mettait juste les enveloppes dans les cases. Le directeur général de l’Assistance Publique déclaré qu’il avait mené un beau combat contre le virus.
– Par conséquent, aux urgences, canicule et covid n’ont rien à voir.
– Dans ma vie de médecin, les 2 grandes crises sanitaires en France ont été la canicule et le covid-19, qui est mondial, mais ces deux crises sont très différentes l’une de l’autre. La canicule, personne ne l’a vue venir et personne n’a rien compris pendant longtemps, tout l’appareil d’État était en vacances, ministres, secrétaires d’État etc. Les directeur d’hôpitaux aussi. Ceux qui étaient sur place, les mains dans le cambouis, ne comprenaient pas, personne ne les écoutait quand ils disaient quelque chose, personne n’a pris aucune décision. Là, c’est tout le contraire, tout était prêt tous les ministères sur le pied de guerre. Très différent dans la cause et aussi : la canicule n’a pas duré alors que, là, nous sommes dans une épidémie, qui va durer plus longtemps.
– Mais est-ce quelle fait vraiment beaucoup de morts? Quelle est la surmortalité ?
– J’ai vu quelques chiffres donnés par l’INSEE. Il y a peut-être une surmortalité dans certains départements mais pas partout. C’est trop tôt pour se prononcer, tant que nous n’avons pas les chiffres. On ne sait pas pour le moment s’il y aura une surmortalité globale par rapport à l’année précédente.
– Mourir du coronavirus, est-ce une mort horrible?
– Beaucoup de gens meurent d’un coup, d’une embolie pulmonaire, pour eux, ce n’est pas une mort horrible. D’autres, meurent à petit feu en réanimation, ça, c’est une mort horrible. Les petits vieux meurent d’une infection des poumons en 3/4 jours après une agonie normale. Mais il y en a beaucoup qui meurent longtemps en réanimation.
– Est-ce aussi grave qu’on le prétend?
– Je ne sais pas, je ne peux pas vous répondre actuellement.
– Est-ce que l’ignorance justifie certaines mesures ? L’enfermement de petits vieux, l’interdiction de dire adieu à un parent qui meurt?
– C’est monstrueux. Ils l’ordonnent, sous prétexte que les enfants peuvent apporter la maladie à leurs parents. Mais les parents sont en train de mourir, je ne vois pas ce qu’il y aurait de pire. Il suffirait que les enfants mettent un masque pour qu’il ne rapportent pas le virus en ville. Le pire, c’est que des petits vieux sont tout seuls, les enfants mettent les courses sur le palier et s’en vont sans les voir. C’est monstrueux, incroyable, tout le monde trouve ça normal. Ils se disent au revoir par la fenêtre. Si les enfants et les parents marchent là-dedans, moi, je ne comprends pas.
– Tout le monde n’est pas Antigone pour mettre une loi d’amour au-dessus de la loi des hommes. Ils ont peur de se faire prendre, s’ils transgressent, il paraît que dans certains commissariats 70°/° des appels reçus sont des appels de dénonciations et que les policiers ont prié les gens de ne plus dénoncer leurs voisins. Le confinement a vraiment réveillé de beaux instincts ! Avez-vous une idée de quand tout cela prendra fin?
– La contamination, on ne sait pas quand elle va s’arrêter. Soit elle cesse mystérieusement comme elle l’a fait il y a 17 ans, quand il y a eu le premier Sars venu de Chine, qui s’est arrêté au bout de quelques milliers de cas après avoir tué environ 800 personnes, mais il n’y a pas eu de cas en France. On n’a jamais su comment le Sars-1 s’était arrêté. Celui-ci, le Sars-Cov2 ne s’est pas arrêté. C’est très mystérieux aussi. S’il ne s’arrête pas d’une manière mystérieuse comme le Sars-Cov1, il n’y a qu’une façon de s’en débarrasser, c’est que tout le monde soit immunisé, comme on le faisait pour la rougeole par exemple. Donc, pour être immunisé tout le monde doit l’attraper ou être vacciné, je ne vois pas d’autre solution. Je ne sais pas du tout quand arriveront les vaccins, j’espère avoir attrapé le covid avant.
– Pourquoi ?
– On a dit qu’il fallait être immunisé, non ? je suis persuadé que sur moi, qui ne suis pas malade, ça ne me fera rien du tout ni à mon entourage.

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