Innocence et perversité dans le duo d’amour de Madama Butterfly

Le 6 mai 2020, le Met a doublé les séances de rediffusion en donnant Madama Butterfly (enregistré le 2 avril 2016) avec Roberto Alagna et Kristine Opolais (sa partenaire aussi dans Manon Lescaut). Destiné aux étudiants, aux professeurs et aux parents, le spectacle était précédé d’un entretien À la Maison avec Roberto Alagna, qui a répondu à des questions d’élèves. Ils ont eu de la chance, les petits Américains, de voir ce Pinkerton inégalable et d’entendre le ténor lui-même leur en parler (à retrouver sur YouTube).

C’est une illusion, mais c’est une illusion qui est véritable.
Roberto Alagna

Deux civilisations

Tout sépare Cio-Cio San, la petite Japonaise, orpheline de quinze ans, et Pinkerton, jeune officier de la marine américaine. Un entremetteur les réunit. Il leur organise un mariage à la japonaise, qui inquiète Sharpless, le consul américain, car ce qui est un jeu amoureux pour Pinkerton, représente le salut pour Cio-Cio San, dont le père a été contraint de se faire hara-kiri.


Avant le mariage, n’ayant rien d’autre à offrir qu’elle-même à celui qui lui évite la déchéance, elle adopte la religion de son futur mari. C’est son cadeau de noces à Pinkerton, qui ne peut mesurer l’immensité d’un renoncement qui la met au ban de la société -, pas plus qu’il ne comprend son geste lorsqu’elle lui embrasse la main. À ce moment, Alagna montre, avec un léger recul, l’étonnement, l’incompréhension et presque l’inquiétude de Pinkerton, qui n’est pas venu pour l’amour, mais pour le plaisir, pas pour un mariage véritable, mais pour un simulacre.
Alors qu’elle se croit véritablement madame Pinkerton, surgit le bonze, l’oncle de Cio-Cio San qui la maudit avec violence et l’accuse de trahison. Pinkerton, qui piaffe depuis un moment, saisit le prétexte pour renvoyer les invités et couper court à une cérémonie que son impatience trouve interminable.

Roberto Alagna et Kristine Opolais, dans Madama Butterfly, Metropolitan, le 2 avril 2016.

L’opéra le plus sincère et le plus expressif

« Bimba, non piangere », console Pinkerton. C’est le début de leur duo d’amour, le moment aussi où, comme un enfant qui joue, Pinkerton dérape entre illusion et réalité. Il oublie qu’il a induit dans leur union un malentendu si profond qu’il va provoquer le conflit irréductible d’une tragédie. Ce déchirement inspiré, révélé dans la musique dont Puccini lui-même affirmait que sa Butterfly était « l’opéra le plus sincère et le plus expressif qu’il ait jamais conçu » s’incarne en Roberto Alagna, ce révélateur des contradictions de l’âme humaine.

Malentendus et sincérité

Avant l’entrée de Cio-Cio San, Pinkerton a déclaré au consul que ce mariage ne comptait pas et qu’il épouserait une Américaine. Avec la balourdise d’un GI débarqué dans une des civilisations les plus raffinées du monde, il a multiplié les maladresses.
Ensuite, alors qu’elle lui montre les trésors qu’elle a apportés dans leur maison, maladroit et gaffeur, il veut toucher l’arme sacrée avec laquelle le père de Cio-Cio San s’est tué (ce qu’il ignore) et confond les dieux lares qu’elle vénère avec des poupées. Alagna montre que Pinkerton n’a pas compris ce que ces objets représentent pour Cio Cio San, qu’il se rend compte de s’être aventuré sur un terrain qui le dépasse et que son embarras, qui le rend si touchant, contribue à sa hâte de se retrouver seul avec elle, sur le terrain qu’il connaît : celui de la séduction.

Là, il se prend au jeu du désir et de l’amour.
La sincérité d’un tempérament de jeune officier longtemps privé de femmes, fait retomber, du moins en partie, la perversion d’une situation dont il profite sans se poser trop de questions, malgré la mise en garde du consul, sur les circonstances, qui lui sont extérieures. Reste l’irréductible ambiguïté : il la désire ardemment alors qu’elle l’aime jusqu’à la mort. Chacun d’eux se trompe sur l’autre. Mais beaucoup moins peut-être qu’il n’y paraît. Si elle lui demande de l’aimer, c’est qu’elle doute. S’il lui reproche de ne pas lui avoir dit encore qu’elle l’aimait, c’est qu’il l’aime avant de le savoir car, avec elle pendant tout le duo, il ne ment pas. Emporté par le désir, il oublie momentanément sa résolution d’épouser une Américaine ; il vit avec passion l’instant qui est à l’amour fou. Il se laisse porter avec ivresse par la haute vague d’un désir si brûlant qu’elle peut le confondre avec l’amour tant les « vieni, vieni » dont il la presse sont émouvants.

Amour et désir, émotion et sentiment

Dans ce duo révélateur de la dimension tragique qui va nouer leurs destinées, ils atteignent tous les deux une telle intensité qu’amour et désir paraissent interchangeables, mais alors que Pinkerton parvient au paroxysme de l’émotion, qui est éphémère, elle manifeste la profondeur d’un sentiment si fort et si durable qu’il la conduira à la mort.

Cependant, s’il trompe Cio-Cio San sans le vouloir vraiment, Pinkerton se trompe surtout sur lui.
Mais il faut attendre le dénouement pour découvrir, avec Pinkerton lui-même, que son émotion du premier duo s’est changée en lui en un sentiment profond.
Après trois ans d’absence, la première chose qu’il fait en débarquant d’Amérique c’est d’aller, avec sa femme américaine, chez Butterfly.

Juste avant son retour, on a appris que Butterfly va se trouver à court d’argent, c’est donc qu’en la quittant, il lui en laissé suffisamment pour qu’elle puisse vivre avec sa servante et leur enfant, dont il ignore l’existence, jusqu’à son retour. Il revient et va la voir. S’il emmène sa femme américaine avec lui, c’est la preuve qu’il n’a pas compris que pour Butterfly leur mariage n’était pas provisoire, qu’il a avoué son passé à son épouse américaine et revient avec elle dans le but d’assurer l’avenir de Butterfly., une nouvelle preuve de sa générosité.

Peut-être pour le laisser libre de revenir ou pas vers celle qui l’attend si éperdument en scrutant l’océan, Butterfly ne le lui a pas dit qu’ils avaient un enfant.
Lorsqu’il entre dans la maison, voit qu’elle a fait dévaster le jardin pour la joncher de fleurs, il comprend non seulement à quel point elle l’aime mais que lui aussi il l’aime et que les adieux à leur asile fleuri vont être une torture. Accablé de remords, il n’a pas le courage de la rencontrer tout de suite et s’enfuit, disant qu’il va revenir, mais incapable de supporter sur le moment le choc d’être écartelé entre les deux femmes qu’il aime.

Il revient, en appelant  : « Butterfly, Butterfly », les derniers mots du livret. Mais elle s’est déjà tuée.

Comme tous les héros qu’il fait monter avec lui sur la scène, Roberto Alagna donne à son personnage ses couleurs à lui, son humanité et la profondeur d’une interprétation dramatique et vocale en totale harmonie avec la musique de Puccini.

Roberto Alagna en Pinkerton, le 2 avril 2016.

Mis en ligne en mai 2020, après la rediffusion du spectacle enregistré au Met le 2 avril 2016.

© Jacqueline Dauxois

Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna dans Madama Butterfly, concert opéra à Varsovie

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