Photographier Alagna ou la retransmission en 2020 de l’Otello de Vienne de 2018

Le 19 juin 2020

ARGENTIQUE NUMÉRIQUE


L’argentique, c’était le temps des tirages dans la salle de bains, du noir et blanc le plus souvent, pour chercher la pure beauté. Le numérique, qui a fait des progrès, n’a pas retrouvé cette qualité.
Malgré tout, c’est difficile de rater Alagna.
Quelques-uns y parviennent ; bien qu’armés jusqu’aux yeux de tout ce que la  technique a de plus sophistiqué, ils le loupent, alors que des appareils tout juste bons à illustrer les dimanches des familles, trouvent sur lui l’âme de ses héros.
Alors ?


Alors, Goethe en parlait, il s’agit des affinités électives. Ce sont elles qui permettent de révéler sur un visage, l’âme, le palpito, l’essence de l’être, alors que du matériel de très haute qualité peut passer à côté de l’essentiel.
Pareil pour les vidéos.

Mais lui, qu’est-ce qu’il en dit ? Lorsqu’il se voit vieilli, le visage de suie dupliqué à des milliers millions d’exemplaires? Il est indifférent ? Ça l’amuse ? Il n’a pas envie de se battre pour qu’on lui envoie un autre photographe, un grand ? C’est peut-être un grand qui l’a fait comme ça. Alors, il le prend comme un défi, se confrontant à sa propre image même si elle est détournée, déroutée, qui sait ? Ou il contemple (mais avec quel regard?), celui qu’il sera dans vingt ans. Mais dans vingt ans il ne ressemblera pas à une photo à laquelle il n’a jamais ressemblé.
Alors ?
Je ne sais. Sauf que l’objectif ne l’est pas, ni le regard sur la photo. Alors, c’est l’impasse. On ne sait plus. Peut-être on finira par trouver belles celles qui ne plaisaient pas, et sottes les autres, qu’on aimait pour commencer. Alors? Est-ce qu’on va apprendre à changer son regard? Jusqu’où ? Jusqu’à aimer des productions détestables? Qui sait?
On raconte qu’on ne photographie que soi-même dans l’autre, ce n’est pas si simple. On photographie, sur l’autre, ce qu’on cherche à apprendre de l’autre, rien d’autre, je crois. Et, dans ce cas, ce n’est évidemment pas une question de matériel, mais d’instinct, même si tout a été calculé, l’ouverture, la vitesse, l’angle de prise de vue, l’intelligence et la technique n’y peuvent rien. Paradoxe, à la limite ce n’est plus vous qui déclenchez, c’est le cliché qui se précipite dans l’objectif. Ça devient compliqué. Ci-dessous, les deux photos que j’ai cru « prendre », moi, c’était dans le studio quand il n’est pas en costume, les autres, dans l’auditorium, se sont prises toute seules, je n’y voyais rien.

Otello, Vienne 2018.

Pareil pour les captations vidéo, ce ne sont jamais que des photos qui bougent, il suffit de regarder celles que les grands Opéras du monde, qui, en juin 2020, ne peuvent toujours pas rouvrir leurs portes, diffusent depuis le début du confinement. Le Met en donne une par jour, on arrive à la quinzième semaines.

OTELLO DE VIENNE, RETRANSMISSION DU 19 JUIN 2020.

La captation de l’Otello de Vienne, diffusée le 20 juin 2020, a été enregistrée le 18 mars 2018. Dommage que la Staatsoper n’ait pas donné Manon, le Trouvère, Turandot, Samson et Dalila… (ceux qui ne l’ont pas vu auraient pu comparer avec celui du Met qui sera diffusé dans quelques jours et voir les deux interprétations extrêmes de deux mises en scène qui se tournent le dos : transposition totale à Vienne contre kitsch sur toute la ligne au Met, un point commun entre ces deux Samson et Dalila : Alagna/Garança, la beauté avec eux culmine chaque fois.)

Il y a eu des changements mineurs entre le soir de la Première et celui de la captation.
On a supprimé beaucoup d’éclairages bleu, il en reste, ce n’est ni mieux ni pire, il fallait tout changer et faire des éclairages, des vrais.
On a changé son visage. Le maquillage était long et la coiffure interminable. On lui cuisait d’abord ses vrais cheveux dans une sorte de moule à gaufre. Il supportait. On ajustait des dreadlocks qui lui tombaient jusqu’à la taille. Il supportait. Le côté sauvage des tresses, compensé par le front et l’ovale du visage dégagés créait un contraste qui disait d’Otello le civilisé et le barbare, c’était beau parce qu’il était Otello tout en restant reconnaissable.  

Les dreadlocks ont disparu.
C’est peut-être lui qui les a virées, je ne sais. Pourtant, il supporte toutes les contraintes pour un rôle. Il a supporté à peu près la même coiffure pour Turandot à Londres et Samson et Dalila du Met. Si c’est lui qui s’en est débarrassé, il a bien fait, c’est d’ailleurs sans aucune importance dans une mise en scène conçue pour que le spectateur ne voie rien, surtout pas le ténor. S’il avait pu se (nous) débarrasser de la mise en scène aussi ! Sans les dreadlocks, il a les cheveux dans les yeux, parfois un air de clochard, un contre-sens de plus qui rend méconnaissable ce splendide Otello d’Orange et de Paris.

La mise en scène fait grincer les dents, les éclairages écarquiller les yeux, mais c’est en vain.  Les plus beaux airs, Alagna les chante dans le noir ou derrière un grillage. Quand il est éclairé, c’est en contre-jour, on le voit en ombre chinoise, enveloppé dans un manteau blanc transparent aux diaphanes transparences.
De l’œuvre et de lui, ne reste que sa voix.

Son sublime adieu aux armes qu’il chante à l’Opéra de Paris en tenant son drapeau, à Vienne, c’est dans le noir complet. Son monologue désespéré, son « sangue » tragique et bouleversant, qui vous vient frapper le cœur, dans le noir du noir. Le « Dio mi potevi » à Orange illustré d’images poignantes, ici noir, noir, et archi noir. Otello est caché dans une complète obscurité. Si c’est pour démontrer qu’il a le cœur noir, c’est faux aussi.

Otello, Opéra de Paris, 2019.


Rarement metteur en scène s’est employé à dissimuler le visage des interprètes avec une obstination d’autant plus systématique que les comparses sont éclairés.

Desdémone est à peine mieux traitée du moins reconnaît-on son visage. Mais elle semble en chemise de nuit du début à la fin, se roule par terre dès le premier duo devant un Otello qui n’en demande pas autant, évoquant la prostituée qu’elle n’est pas. Une autre fois, on la voit en hauteur, irréelle de blancheur telle l’apparition d’une Vierge Marie, qu’elle n’est pas davantage qu’une prostituée.


Sans Alagna, on s’en allait de l’Opéra, et quand Dominique Meyer, le directeur, lui a dit alors qu’il sortait de scène, après une formidable ovation : « Enfin, j’ai vu Otello ! », il s’est trompé, il n’a pas pu le voir. Personne n’a pu. Il l’a entendu.
Sans Alagna, on n’écoutait pas la captation jusqu’au bout.

La vidéo provoque une dégradation supplémentaire.
Dans la salle, on peut échapper plus ou moins au contexte en focalisant le regard sur qui l’on veut, donc, zoom sur Alagna.

À gauche, Alagna en Otello le soir de la Première, à droite une image capturée le soir de la diffusion.

Personne ne peut filmer du noir. Aucun réglage n’en vient à bout. Mais on sentait l’indifférence des caméras insensibles à ce qu’elles voyaient. Dans la salle, au moins, on avait la perfection d’une voix idéale en direct.
C’était le deuxième Otello d’Alagna.

On avait la tête et le cœur emplis du souvenir de l’Otello d’Orange, qui avait été précédé par un concert inoubliable à la salle Pleyel avec la Desdémone exquise d’Inva Mula, et le magnifique baryton russe emporté le 22 novembre 2017, à 55 ans, Dmitri Hvorostovski,

Otello, Orange, 2014.



Pour sa première Desdémone, Aleksandra Kurzak a dû affronter ces absurdités assorties de costumes et d’un éclairage réducteurs. Malgré tout, elle a donné un long instant de grâce avec la Chanson du Saule et l’Ave Maria.
Un an plus tard l’Opéra de Paris donnait un superbe Otello.

JOURNAL ANGLAIS ET FAUTEUIL CLUB

Ce n’est pas de voir Otello lire un journal anglais, assis dans un fauteuil club, qui dérange. Dans ce même Opéra, la baignoire de Samson qui a été tellement contestée, servait à faire jaillir, avec des gerbes d’eau superbes à photographier, le conflit à la fin du duo et l’inutile résistance de Samson. Ici, fauteuil et journal ne servent à rien.

Et le public qui achète ses places ne sait pas comment hurler contre la mise en scène qu’on lui inflige alors qu’il applaudit à tout rompre le somptueux Otello de Roberto Alagna.

À la maison aussi, les passionnés vont jusqu’au bout de la rediffusion, jusqu’au bout de leur étonnement d’entendre la voix de Roberto Alagna sortir d’une bouche qu’ils ne reconnaissent pas.

© Jacqueline Dauxois

Voir aussi :

I

Otello des sources de Shakespeare à Verdi

II

Otello à l’Opéra de Vienne

https://www.jacquelinedauxois.fr/2018/03/12/roberto-alagna-dans-otello-a-lopera-de-vienne-2018/(ouvre un nouvel onglet)

III

Otello à l’Opéra de Paris

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