Bertrand Chamayou au Festival de Musique de Menton

Bertrand Chamayou, festival de Musique de Menton,
3 août 2020.

À MENTON, LE FESTIVAL DÉFIE LE COVID

En cet été Covid, Menton a une chance inouïe.
Le plus ancien Festival de musique de France, l’un des plus beaux, est, par ses dimensions, petit. Cette année, de sinistres corneilles prédisaient son annulation. Il est sauvé. La magie des nuits reste ininterrompue avec, depuis soixante et onze ans, les meilleurs interprètes du monde qui se succèdent sur le Parvis.

Le concert du 3 août s’est présenté sous d’orageux augures. Après trois jours à suffoquer, des trombes le matin et d’autres annoncées dans la soirée, le piano a été installé dans la basilique.

L’acoustique y gagnait. L’ordre et les règles sanitaires aussi.

Sur le Parvis comme dans la basilique, l’archange Saint-Michel veille sur le Festival.

D’habitude, lorsqu’il faut s’abriter sous la nef en catastrophe au milieu d’un concert, c’est une bousculade impossible à canaliser. Ayant prévu l’orage, l’installation s’est déroulée dans l’ordre. Les techniciens chargés de la retransmission en direct préparaient leur matériel, les hôtesses plaçaient le public, familles groupées, solitaires isolés (si ça pouvait durer !) et veillaient à ce que chacun ait son masque.
La nef remplie, le programme est dans toutes les mains : Debussy, Ravel et Liszt.

On sait que l’interprète entre dans la basilique lorsque les cous se dévissent pour regarder la porte, chaque tête en entraînant une autre dans le mouvement qui fait osciller la nef vers l’arrière.

BERTRAND CHAMAYOU, L’INTERPRÉTATION SE FAIT CRÉATION

Son habit seul annonce le pianiste. Lui, il est la simplicité même. Pas de mèche tourmentée qui retombe sur le front, des joues d’enfant, un regard qui ne brûle pas encore. Il marche au milieu des masques sans ralentir jusqu’au piano.

Il connaît son programme par cœur.
Il joue les yeux fermés, sans gestes lyriques, le lyrisme est dans sa musique, c’est très rare qu’il élève une main à la hauteur de son visage. Ce n’est pas dans sa personne que s’exprime son univers, d’une puissance et d’une générosité où se révèle l’homme du Sud, c’est dans son jeu qu’un monde flamboie, jaillit, ruisselle, explose, implose dans des sonorités qu’on croit entendre alors pour la première fois. L’interprétation se fait création.

Bertrand Chamayou, festival de Musique de Menton,
3 août 2020.

LE THÈME DE L’EAU

Le thème de l’eau parcourt son programme alors que des flammes sont au bout de ses doigts. Il engloutit la cathédrale de Debussy en révélant les merveilles de son architecture en fragments dispersés et les éclats colorés des vitraux qui s’éparpillent, fracassés au milieu des arpèges. qui construisent l’œuvre. Il disloque l’architecture sacrée dans les eaux ténébreuses de l’engloutissement en faisant jaillir un feu d’artifice liquide du fond des mers. Il rend leur nouveauté première à une musique qu’on croit connaître. On croit entendre l’orgue et des cloches et un orchestre symphonique dans son piano. C’est Ys qui s’engloutit.
Si on reprend son souffle, c’est pour le suivre sur la terrasse du « clair de lune » du septième prélude dans lequel on imagine ce qu’on veut : « l’Inde sans les Anglais » ou l’eau endormie au-dessus de la cathédrale engloutie  avant l’explosion des « feux d’artifice » du douzième prélude où les bruit de la foule font penser à ceux de la mer et les feux d’artifice tirés en plein ciel, avec déchaînements d’arpèges, évoquent l’engloutissement dans les abysses.
On quitte ainsi Debussy.

Bertrand Chamayou, festival de Musique de Menton,
3 août 2020.

Au cinquième des Miroirs de Ravel, on retrouve les cloches qui sonnaient le glas pour Ys.

Après une brève pause, où il était demandé au public de ne pas quitter sa place, avec Liszt, c’est le retour au thème de l’eau dans les « Jeux d’eau de la Villa d’Este » et « Venezia et Napoli ».

RIGUEUR, LYRISME ET LIBERTÉ

Pendant que Bertrand Chamayou joue, les yeux fermés, sur ses traits qui ne changent pas, quelque chose se passe cependant, d’intime, de profond, de secret. Ce visage irradie d’une lumière intérieure. La puissance et la générosité de son jeu enflamment une technique éprouvée. D’une rigueur mathématique, Chamayou tire lyrisme et liberté, et de sa force émotionnelle, la puissance et la douceur d’un toucher dans lequel tout est beauté.

© Jacqueline Dauxois

Programme du 3 août 2020 :

Claude Debussy : Cathédrale engloutie, La Terrasse des audiences du clair de lune, Feux d’artifices.

Maurice Ravel : Noctuelles, Oiseaux tristes, Une barque sur l’Océan, Vallée des cloches.

Franz Liszt: Jeux d’eau de la Villa d’Este, Berceuse, Venezia e Napoli.

3 réflexions sur “Bertrand Chamayou au Festival de Musique de Menton

  1. belle relation de deux moments forts de cet été à Menton. Mais ne dites pas merci covid (même ironiquement)
    car il nous prive d’opéras en live que nous attendions .

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