Concert Spirituel : William Christie et les Arts Florissants, analyse et interprétation de Reinoud van Mechelen, Menton, le 8 août 2020

Ce n’est pas que le cœur humain n’ait pas été au centre de la recherche des musiciens de l’époque baroque, mais le compositeur : Campra, Couperin ou Charpentier, ne tente de traduire en musique ni ce qu’il éprouve ni ce qu’il est. Alors que, de Debussy à Liszt et Beethoven, des œuvres comme la « cathédrale Engloutie », « Jeux d’eau de la Villa d’Este » et la sonate « Le Printemps », même si elles prétendent à une description, parlent à notre cœur de celui de leurs compositeurs.

André Campra, François Couperin, Marc-Antoine Charpentier aussi,parlaient d’eux-mêmes à travers une création qui reflétait les préoccupations de leur temps, mais ils étaient aussi étrangers aux déchirements pathétiques de l’âme romantique qui leur ont succédé qu’aux angoisses vertigineuses de certains chants grégoriens les ayant précédés – qui paraissent lancer des passerelles au-dessus des abysses. Il ne s’agissait pas pour eux de transcrire un palpito, mais de se porter à la rencontre du Créateur à travers une musique et un chant qui traduisent l’espoir d’un monde de sérénité et de paix et le retour de la créature dans le jardin de l’Éden.

La construction du concert rend compte de la progression de cet espoir qui fonde la vie chrétienne.

En premier, l’« Insere domine » d’André Campra est l’écho d’un appel qu’on trouve dans l’Évangile, une prière d’une force étonnante, car elle ne vise rien d ‘autre que d’éprouver pour Dieu une foi plus ardente. Cet appel et déjà chez Luc ( 17,5), lorsque les disciples demandent au Christ : « Augmente notre foi », et chez Marc ( 9, 23-24), où le démoniaque délivré s’écrie : « Viens au secours de mon manque de foi !», on le trouve dans les premières lignes mises en musique par Campra :
Insere Domine, insere pectori meo,
tuae dilectionis affectum,

traduit très platement par :
« Mets, Seigneur, mets dans ma poitrine
le sentiment de ton amour. »
Le verbe « mettre » affadit le propos. « Mettre, » c’est conserver la possibilité de retirer ce que l’on a mis quelque part, presque un contre-sens car « insere » latin indique une action irréversible : greffer, incruster, marqueter. Il appelle des images fortes qui signifient le désir d’une adoration venue du fond de l’être. Encore une fois la traduction est réductrice car il n’est pas question du désir « d’honorer » Dieu comme un hôte de marque, mais d’adorer le Dieu unique avec une foi toujours plus grande qui conduit à l’évocation du Cantique des Cantiques où ce Dieu adoré resplendit : « Que tu es beau, mon bien-aimé ! ». À la dernière ligne, on découvre que Dieu a exaucé la prière de la première qui demandait davantage de foi, puisque les derniers mots sont l’expression de l’amour le plus pur :
« Tu es mon seul Roi,
ma seule joie, mon seul désir. »

Si l’Homme (l’homme et la femme) éprouve la nécessité de rendre sa foi plus ardente pour retrouver l’intimité avec le Créateur, c’est qu’il a connaissance du péché, qui a provoqué son exil loin du Jardin d’Éden et qu’il souffre exilé loin du paradis dont sa mémoire conserve le souvenir.
Dans son impuissance et sa douleur, il se tourne vers Celle qui intercède inlassablement, avec le « Salve Regina » de François Couperin.


Souvent représentée le pied sur la tête du serpent, dont les conseils pernicieux ont perdu Ève et provoqué l’exil in hac lacrimarum valle, dans cette vallée de larmes. Marie est donc considérée comme  la mère de tous les hommes, celle qui peut leur ouvrir les portes du Ciel. Dans les pays de foi ardente, la piété mariale populaire a souvent débordé la théologie en la divinisant. En Sicile ou en Sibérie, au siècle dernier, vous auriez eu autant de mal à persuader les babouchkas que les mammas, prosternées qui devant les icônes qui devant les statues qu’il ne fallait pas adorer la Vierge, mais la vénérer :
Salve Regina, mater misericordiae,
Salut Souveraine, mère de miséricorde, s’écrie l’homme avant de demander à Marie de lui « montrer » Jésus, ce qui revient à demander la vie éternelle.

William Christie devant le clavecin et l’orgue dont il joue
en dirigeant les musiciens.

Suivent quatre morceaux de Marc-Antoine Charpentier : « Ave verum corpus natum » ; « O vos amici Dei » (Motet pour tous les Saints) ; « O vere, o bone, o caro Jesu » (Élévation) ; et « Regina Coeli ».

Ave verum, corpus natum de Maria Virgine,
Je te salue corps né de la Vierge Marie (autrement dit : Jésus).
Après une affirmation de la foi chrétienne qui rappelle le supplice de la Croix et les souffrances endurées par le Christ pour le salut des hommes, l' »Ave verum » reprend la demande du « Salve Regina » : recevoir le Christ « à l’heure de la mort ». C’est mot pour mot le « Je vous salue Marie » : Priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. L’heure de la mort est celle de l’espoir suprême.
Le larron, reconnaît ses crimes et, au moment de mourir à côté de Jésus, dont il proclame l’innocence et confesse la divinité, il lui demande d’être reçu dans son Paradis. Jésus répond qu’il y sera « ce soir même ». Cet espoir brille pour les chrétiens et la prière faite à Marie, encore une fois, est la demande de la vie éternelle et de l’entrée au paradis.

Si la Mère de Dieu est considérée comme la plus puissante intercessrice, le pouvoir des saints est, lui aussi, considérable. « O vos amici Dei » déclare qu’ils ont mérité d’être les amis de Dieu. C’est à ce titre qu’ils ont le pouvoir d’aider les hommes à gagner les Cieux. Les images de l’Ancien et du Nouveau Testament appuient cette prière  en évoquant « l’Agneau » et les « sources d’eau ».

Après avoir imploré la Mère de Dieu et les Saints, « O vere, o bone, o care Jesu » la prière s’adresse au Créateur en la deuxième personne de la sainte Trinité, le Fils qui s’est incarné. C’est le moment de l’Élévation. Le prêtre tend l’Hostie vers le Ciel. Pas plus dans les chants qui précèdent que dans ceux qui suivent, la musique ne cherche à représenter les sentiments d’effroi inspirés par l’enfer. La terreur inspirée par les mystères du Moyen Âge a été écartée. La représentation de l’au-delà est illuminée par l’espoir du salut.
Le Christ s’étant incarné, la communion qui suit l’Élévation, est présentée comme un mariage qui fait mourir d’amour le (la) fiancé(e), amore morior. La confiance est totale dans le « Jésus doux époux adoré », on oublie que ce même « doux Jésus » a chassé les marchands du Temple et proclamé qu’il était venu apporter « l’épée », on écarte la perspective d’un châtiment éternel pour s’approcher de l’hypothèse controversée ( avancée par le théologien russe, Sergueï Boulgakov), de l’apocatastase, le salut pour tous ; le Créateur, à la fin des temps, exterminant le péché, non le pécheur.

« L’époux adoré » étant né de la Vierge, le « Regina Coeli » clot le cycle Charpentier, en répondant au Salve Regina de Couperin. Avec une explosion d’allégresse que rien ne peut contenir, Charpentier enchaîne une cascade de notes triomphantes qui résonnent dans une série d’alléluias rayonnants pour proclamer la vérité de la Résurrection et qui s’achèvent par un « Amen » d’apothéose.

Ci-dessus : Reinoud van Mechelen, haute-contre.

Succédant à cette prière, qui ne peut s’élever plus haut, le « Florete prata » d’André Campra est une entrée dans le jardin d’Éden. Il ne s’agit pas d’admirer des parterres de fleurs, mais de leur demander à la nature d’éclore, supplication qui s’adresse, non à la terre elle-même, mais au Dieu Créateur, évoqué de nouveau à travers l’évocation de l’Écriture Sainte. « Le Fiancé qui vient du Liban », est celui du Cantique des Cantiques. Le « souffle », celui de la Genèse lorsque l’Esprit de Dieu flottait sur les eaux du commencement du monde, l’appel à « tout féconder dans les bosquets » est un rappel de la parabole du semeur et du bon grain puisque, immédiatement après, le « Bien-Aimé » lui-même est évoqué, enfin le « doux zéphyr » rappelle le moment où, dans la brise du soir, Dieu s’entretenait avec sa Créature dans le jardin de l’Éden.
Le poème s’achève par l’évocation du Salut et l’amour de l’homme qui resplendit pour Créateur, rien que pour Lui, autrement dit, l’amour tel qu’il devrait être, tel que l’homme a demandé qu’il soit dans Insere Domine, le premier chant.

Tout le long du concert, la prière s’est faite plus brûlante, elle a culminé dans la communion au corps du Christ, et s’achève dans le jardin du Paradis.

Le concert est conçu comme une montée, par paliers successifs, dans lesquels la foi s’affirme, avec une force croissante, jusqu’à la certitude d’un paradis terrestre retrouvé.


La musique se tourne vers le Créateur. Le chant évoque le Fils incarné et la plus sainte des créatures, enlevée au Ciel après s’être endormie de son dernier sommeil : Marie, la mère de Dieu, la Madone dont plusieurs statues ornent la montée de la rampe Saint-Michel qui conduit à la Basilique de l’Archange saint Michel.

Là, sur ce Parvis, une musique angélique, splendidement dirigée du clavecin et de l’orgue par un William Christie comme toujours rigoureux et brillant, a évoqué la beauté céleste et rempli l’auditeur de sa paix.

Les saluts, à l’extrême droite, William Christie.

Cette musique spirituelle est servie par quelques musiciens galvanisés par l’énergie solaire qui émane de leur chef : William Christie.
Ce sont : Anna Besson et Serge Saitta, flûte ; Liv Heym et Patrick Olivia, violon ; Ronan Kernoa, viole de gambe.
La voix de haute-contre de Reinoud Van Mechelen, s’enthousiasme dans l’impressionnante série des alléluias du « Regina Caeli » pour offrir la vision merveilleuse  du Paradis retrouvé.

© Jacqueline Dauxois

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