Entretien avec Renaud Capuçon

Ensuite, il a posé l’étui de son violon, dégagé le masque de son poignet, retiré sa casquette et il s’est approché de la rambarde de pierre. Au pied des montagnes italiennes éclairées de rayons déclinants, des éclats de soleil faisaient des gammes sur les vagues. Le paysage est entré dans le bleu de ses yeux.

Kit Armstrong est arrivé de l’intérieur de la basilique, portant son masque. Renaud Capuçon l’a rejoint sur la scène, derrière une grande échelle ouverte en V inversé qui permettait aux machinistes de grimper jusqu’à la rampe des projecteurs  pour régler la lumière du concert.

Ci-contre : Kit Armstrong, répétition du 5 août 2020.

Armstrong au piano, Renaud Capuçon a pris son violon. Il avait les gestes d’un amour qui s’entend lorsqu’il joue.

RÉPÉTITION

Devant le Parvis désert, ce fut la magie de la répétition, rituel secret et troublant où l’artiste accorde, avec son instrument, son âme à celle d’un lieu, où il est seul et libre, ne jouant que pour lui – ou pour un public virtuel sinon imaginaire qui nous est devenu familier depuis six mois.

Assister à ces moments est un privilège royal, sans cesse à conquérir.

Être photographe en même temps qu’écrivain vous rend invisible. Derrière un objectif, vous n’êtes qu’un appareil comme un autre, tout devient plus facile, les artistes sont habitués aux photographes alors qu’un regard, fût-il de respect et d’amour, peut les gêner.

L’objectif rend invisible.

TROIS QUESTIONS

Après la répétition, j’imaginais une conférence de presse. Mais covid règne. Il n’y avait pas de presse.

Généreux, Renaud Capuçon n’a mis aucune restriction à notre entretien.
Pour lui laisser le temps de se concentrer avant son entrée en scène, en une phrase, je lui ai demandé s’il voulait parler de sa relation au covid, à Menton ou à Beethoven. Généreux encore une fois, il a répondu à ces trois questions qui n’en étaient pas.

Jusqu’alors, je ne connaissais que la voix de son violon.
La sienne est chaleureuse et douce.

Sur le Festival de Musique de Menton :

« Je viens sur ce parvis depuis plus de 20 ans, depuis 2002 je crois. Je me suis attaché à cette place d’autant que le violon que je joue, un Guarneri de 1737, a appartenu à Isaac Stern qui venait ici peut-être pas depuis la création du festival mais depuis quarante ans peut-être. C’est intéressant de voir comment cet instrument s’inscrit dans l’histoire, même si c’est la petite histoire, je trouve que c’est assez touchant (1).


«Je viens pratiquement chaque année, au moins tous les deux ans, pour donner un programme. Je suis très attiré par ce lieu, on y est inspiré et je suis d’autant plus heureux cette année, où avec cette histoire de covid, il a failli être annulé. Mais le Festival a tenu bon et maintenu sa programmation.»

Sur la covid-19 :

«Pendant le covid, j’ai pris mon violon naturellement – parce que c’est tout ce que je sais faire. C’était une façon pour moi de résister à cette morosité, cette angoisse, cette atmosphère de peur qui régnait. J’ai pris mon violon. C’était un instinct de survie, c’était psychique je dirais. J’ai joué tous les jours. Je filmais une vidéo que je diffusais à 9 heures, c’était une façon pour moi de partager un peu de musique avec le public. C’étaient des moments forts et lorsque j’ai arrêté, à la fin du confinement, les gens m’ont dit : Continuez ! C’était un pansement, un petit pansement, une façon de faire passer les moments les plus dramatiques.»

Sur Beethoven :

«Les dix sonates de Beethoven pour violon et piano constituent un corpus extraordinaire, le plus grand avec celui de Mozart ; ce sont les deux grandes œuvres pour violon et piano. J’adore jouer ces œuvres.
«Le Printemps est la première sonate que j’ai jouée, j’avais neuf ou dix ans. Ces sonates me suivent dans mon évolution, dans ma maturité.

«Le Printemps, je l’ai partagée avec Kit Armstrong . Je joue avec lui depuis cinq ans maintenant. C’est un bonheur parce que nous avons joué ensemble l’intégrale de sonates de Mozart, les 7 sonates de Mozart, les dix sonates de Beethoven. Notre complicité nous permet de jouer à deux d’une façon très très naturelle. C’est vraiment un bonheur de le retrouver ce soir avec trois sonates : le Printemps, qui est très connue, très grand public, la 8e plus brillante, très virtuose, très légère , et la 7e, d’une grande densité, très beethovénienne, tellurique. Ces sonates permettent d’aborder trois aspects du compositeur, l’aspect printanier, je parlais de la 8e en disant printanier et c’est vrai qu’elle est très gaie, très lumineuse, mais c’est la 5e qu’on appelle le Printemps dont le premier mouvement est effectivement très printanier alors que les autres sont plus corsés, et avec la 7°, on a un Beethoven très dense.

«Beethoven, c’est lui la vraie victime cette année.
C’est son 250° anniversaire et il est complètement cabossé par la crise.
«Mais Beethoven est un compositeur qu’on aime et qu’on joue tout le temps. »

Renaud Capuçon, répétition du 5 août 2020.

© Jacqueline Dauxois

(1) Yehudi Menuhin et Anton Rubinstein ont aussi joué d’un guarnerius. Il en existe 60 exemplaires au monde – et 600 stradivarius. Renaud Capuçon a essayé celui de Menuhin. Il a choisi celui d’Isaac Stern.

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