Charlotte Brontë : « L’Hôtel Stancliffe »

AU ROYAUME D’ANGRIA

Elle l’appelait une « novelette », un petit roman. Il date de sa jeunesse, l’époque où les enfants Brontë créaient des mondes imaginaires pour échapper à l’étouffement du presbytère de Haworth et au vide causé par la mort de leur mère. Ce qui les reliait au monde, c’étaient les journaux et les livres, leurs lecteurs aussi, ils étaient fous de Lord Byron.

Ci-dessus : The Duke of Zamorna (détail) par Charlotte Brontë.

La préface nous apprend que le manuscrit de l’auteur de Jane Eyre, 34 feuillets de 19 cm sur 11,5  est écrit si petit qu’on ne le déchiffre qu’avec une loupe. 

Ce texte a son origine dans le royaume de Glass Town, inventé par les quatre enfants Brontë lorsque Charlotte, l’aînée, avait à peine treize ans.
L’adolescence passée, ils ont continué d’écrire jusqu’à l’âge adulte, mais le clan s’est scindé en deux.

Emily et Ann ont créé un autre monde : Gondal, dont les manuscrits ont disparu.

Branwell et Charlotte ont continué la saga de Glass Town, ils inventaient un nouveau royaume, Angria, dont les manuscrits ont été conservés. Ils représentent une masse considérable, l’équivalent de toutes les œuvres publiées par les Brontë.
Publié pour la première fois à Londres, en 2003 (chez Penguin Books LTD et, en 2004, aux Éditions du Rocher, en traduction française) L’Hôtel Stancliffe, n’est pas une œuvre de jeunesse. À vingt-cinq ou vingt-sept ans, Charlotte est loin d’être une débutante, il y a plus de dix ans qu’elle crée. Elle écrit elle-même : « Ma plume s’était préalablement usée un bon nombre d’années à la pratique de l’écriture ».

SO BRITISH

L’hôtel Stancliffe est un des « jeux » de Charlotte et Branwell, une « novelette », longue nouvelle ou petit roman. Le royaume d’Angria est à peine une fiction. Réinventée par une plume en toute liberté, décrite par le regard désabusé d’un dandy, élégant et fat : Charles Townshend, l’Angleterre, dans sa réalité charnelle, s’y trouve toute entière, en temps de paix et pendant une émeute.

Ce narrateur est l’une des surprises du roman. Plus question de cantonner Charlotte dans l’univers féminin, alors qu’ici tout est masculin et que la relation la plus intéressante n’est pas celle qui lie un homme et une femme, mais l’amour haine qui empoigne deux hommes. Et que de cruauté dans ces portraits masculins si magnifiquement dessinés par une Charlotte impitoyable!

La vraie surprise de ce texte, à travers le jaillissement d’une création multiforme est sa modernité : L’hôtel Stancliffe est un roman du dix-neuvième siècle qui semble écrit aujourd’hui. Le romantisme est là tout entier, celui du dédain, de l’ironie et de l’humour. Le décor, la nature, les routes, les villes avec ses cheminées, l’hôtel avec son grouillement de personnages dans leurs costumes : châles, bonnets, pantalons en toile de jean qu’on commence d’utiliser, chapeaux de castor, leurs assiettes succulentes de poulet à la sauce aux huîtres, aux épices, aux mangues, et on y croque des radis. On y est aristocrate ou gueux. On y fume de l’opium. On y boit. On se pomponne pendant une heure, si l’on est un dandy. Lorsque, dans cet univers tellement romantique et anglais qu’on le croit tiré d’une toile de Constable, éclate l’émeute, peinte de couleurs sobres à la force contenue et puissante, on voit surgir des images de film.

Mais ce qui rend ce roman si moderne, c’est sa construction.
Pas de fil conducteur, mais une juxtaposition de scènes dans lesquelles les personnages se révèlent.
Ce petit livre est un grand roman.

© Jacqueline Dauxois

Ci-dessus: Jacqueline Dauxois, août 2020.

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