« Le Mémorial des anges oubliés », conférence concert de Jacqueline Dauxois et Richard Rittelmann, 10 février 2022

À L’OMBRE DE « TOSCA », DEUX JOURS AVEC SCARPIA

« TOSCA » ET LE TERRORISME

Pour une conférence sur « Le mémorial des anges oubliés » (Michel de Maule, 2020), qui traite de l’attentat de Nice (14 juillet 2016, 86 morts dont 13 enfants, 400 blessés) et du terrorisme islamiste contemporain, Richard Rittelmann a accepté d’intervenir par son chant dans ce que je voulais dire des barbares.

Le roman évoque brièvement « Tosca », prétexte pour lui demander de sertir, dans la conférence, des airs de Scarpia, chef de la police pontificale, qui fait torturer et fusiller Mario, et veut posséder, par la force au besoin, Tosca, cantatrice et maîtresse du peintre.

Le personnage, qui utilise la délation, la torture, la mort, et qui aurait violé Tosca, si elle ne l’avait tué, est un concentré des techniques terroristes.

Comme en peinture et en littérature, l’opéra pose ici la question de savoir comment le beau, les airs de Scarpia sont magnifiques, peut se mettre au service de l’horreur.

Ci-dessous : Roberto Alagna en Mario Cavaradossi, victime de Scarpia,
dans Tosca (Metropolitan).

LE SCARPIA DE RICHARD RITTELMANN

Mon sujet à l’Opéra, c’est le secret des studios où se créent les personnages. Depuis deux ans, personne ne peut plus assister à ces répétitions et on ne sait quand cela finira. Dans ces conditions, sinistres pour moi, nous avons d’abord travaillé par SMS, ensuite la générosité de Richard m’a m’a donné Scarpia, rien que pour moi.

L’après-midi du 9 février 2022, la soirée, tout le matin du 10, j’ai vu son personnage naître et disparaître autant de fois qu’il a eu besoin de le convoquer. C’était parfois à des moments prévus, le plus souvent à l’improviste, sa voix s’élançait dans une totale liberté, parfois j’étais en train d’écrire, une magie alors se superposait à l’autre. Moi qui trouve parfois que l’enrobage musical ne sert pas les voix, il me les a donnés, les chants « a capella ».

Il avait sa partition et son petit ordi. J’avais mon gros ordi et mes textes. Rien ne nous a interrompus, ni les repas, ni le champagne, pas fini à trois, Richard, Scarpia et moi. Nous avons dîné avec la partition. La nuit, j’ai continué de chercher les endroits justes où interrompre la conférence pour l’ouvrir sur le chant.

RÉPÉTITIONS

Le matin du 10 a été radieux.

Sous la tonnelle défeuillée, devant le thé-café-tartines-muffins- confiture-du-jardin et jus d’oranges siciliennes, Richard déjà clignait les yeux de Scarpia. Le soleil aussi était idéal.

Pour que j’aie ma répétition en costumes, Richard a renoncé à acheter une clef USB, qu’il n’aurait pas trouvée -, rien que des citrons, la fête carnavalesque commence dans deux jours.

Alors, il n’a pas quitté Scarpia de tout le matin.

Ayant enfilé son costume, gilet violet sous la veste, pour me faire la surprise, il a été Scarpia séduisant une branche de bougainvilliers appelée Tosca, soupesant les charmes de la belle en jouant avec un citron, jetant sa veste, ouvrant son gilet pour la violer, parcourant le jardin comme la veille il parcourait sa partition.

Les yeux clairs du baryton brillaient d’une lumière noire, sa bouche grimaçait le rictus du policier en chef, s’il se penchait à la balustrade c’était avec le ricanement sardonique d’un pervers et s’il ouvrait les bras devant le paysage au pied de l’oranger sicilien qu’il a baptisé l’oranger d’Alagna et où il a voulu que je le photographie, je ne demandais pas mieux, ce n’était pas pour combler la Création d’amour, mais pour la défigurer dans la tenaille d’un pouvoir maléfique.

Ah, quel bonheur, c’était !

Il a été ce pervers, cynique, violent, traversé d’éclairs inattendus laissant apercevoir un autre personnage, celui que Scarpia aurait pu être dans une autre vie, où il ne se serait pas dévoyé ; l’éclairage intérieur de Richard basculait : Scarpia en lui imaginait celui qu’il aurait pu être, qui aurait pu, au lieu de violer, se faire aimer. C’est du moins ce que je voyais car, de ce qui s’est passé, ni lui ni moi n’avons dit mot, les mots auraient détruit quelque chose de la rencontre de l’écrivain et du baryton.

Or, c’étaient des éclairs et cela fulgurait, confirmant l’importance déterminante de l’interprète quand il devient un créateur-, et mon l’hypothèse que si Mario n’est pas celui qu’on attend, le Mario parfait, on peut se demander si Tosca ne se laisserait pas séduire par Scarpia. Même par un Scarpia qui ne serait pas, comme Richard, jeune et beau, introduisant des expressions d’une fascinante étrangeté dans un personnage qu’on croit un monolithe.

Cachée par l’appareil, derrière l’objectif, la photographe capte ce que je n’oserais voir : la transmutation du baryton dans son personnage.

De ces instants hors du temps, qui s’ancrent dans le rêve, ni Richard ni moi n’avons perdu une minute.

Bien nous en a pris.

La personne qui devait nous photographier pendant la conférence ayant été empêchée, comme je ne pouvais être à fois dans le public et derrière ma table, j’ai pris au vol une ou deux photos, je n’en ai pas de nous ensemble, les captations de mes vidéos pendant qu’il chantait sont mauvaises parce l’appareil qui aurait fait un travail convenable, je l’avais confié à qui ne pouvait l’utiliser.

Peu importe puisque, grâce à Richard Alexandre Rittelmann, je réalisais enfin le projet d’une conférence concert.

POUR NE PAS FINIR

Il reste tant de choses à exprimer, en écoutant ce que nous dit une œuvre, à travers les mots parlés ET chantés -, le cadeau de Richard, emplissant maison et jardin du chant de Scarpia, a été si généreux, sa voix belle, puissante et libre, s’élançant à travers les palettes sombrement rayonnantes, que j’ai, bien sûr, le désir de recommencer cette expérience unique, de connaître à nouveau cette intimité de la voix humaine qui se colore et décolore, s’exalte et s’envole dans les soleils de la lumière et les lumières des obscurités, ces moments que Richard Alexandre Rittelmann m’a offert de vivre auprès de lui avec son Scarpia.

À SUIVRE : ce que j’ai dit et ce qu’il a chanté, sur le site, dans quelque temps.

© Jacqueline Dauxois

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