Roberto Alagna, Lohengrin, Berlin 2022

LE PREMIER LOHENGRIN D’ALAGNA

CHAPITRE 1, LE 30 AVRIL 2022

C’était hier, à Berlin, le 30 avril 2022, au Deutschoper Unter den Linden, le premier Lohengrin de Roberto Alagna.

Son premier opéra chanté en allemand, la plus grande victoire de son âge d’homme, remportée sur la langue, le temps, les annulations, la Covid.

L’HÉROÏSME ET L’AMOUR

Sa voix le précède sur la scène.

On l’entend sans distinguer où il est dans le sombre tumulte des pointillés de lumière, des formes, des ombres qui occupent le plateau.

Dès ces premiers mots lancés, la pureté efface le chaos, il n’y a plus que cette voix, venue pour transformer le monde, qui donne à voir le cygne et Monsalvat, l’héroïsme et l’amour.

Ci-dessous : avec Vida Mikneviciute, Elsa.

L’HOMME ET L’ANGE

Après vingt jours de maladie, il tenait à peine debout, qui s’en serait aperçu puisqu’il était Lohengrin dans sa puissance et sa faiblesse d’homme et d’ange ?

On lui voyait une cuirasse et une épée, on ne s’occupait plus des chaises de bureau de son duel, puisque, si ce vainqueur se renverse en arrière sur le dossier, avec le même geste qu’il aura sur le canapé de la trahison d’Elsa, c’est parce que déjà, il sait que le monde d’où il vient ne peut pas s’instaurer dans le nôtre.

LE TRANSFIGURATEUR

Aucun rôle que celui de passager entre deux mondes, n’est mieux fait pour le passeur de beauté qu’est Roberto Alagna. Le vainqueur du spectacle, c’est lui, Roberto Alagna, le transfigurateur, le Lohengrin parfait.

Écrit dans l’avion, le premier mai 2022.

CHAPITRE 2, LE 7 MAI 2022

LE DEUXIÈME LOHENGRIN DE BERLIN

On croyait connaître tous ses visages.

On ne lui a jamais vu ces expressions, ces yeux, ces regards.

C’est qu’il n’a jamais été, sur scène, un envoyé de l’ailleurs.

LE LOHENGRIN DE WAGNER ou L’IMPUISSANTE PURETÉ

Auteur du livret et de la partition, Wagner, qui puise dans les « Romans de la Table Ronde » donne à son opéra une si sombre résonnance que l’enchantement dérive en nuit de Walpurgis et que la fée se fait sorcière dans la forêt germanique.

Mais, avec un ressort magique et non divin s’anéantit l’idée de l’homme-Dieu venu pour le salut du monde.
Que devient Lohengrin, l’envoyé ?

Ci-dessous : avec Vida Mikneviciute, Elsa.

Conduit par un cygne magique, confronté à son inutile pureté, le héros s’en va comme il est venu, n’ayant rien accompli de ce qu’il espérait, hormis sauver Elsa qui n’en valait pas la peine.

Le Mal l’emporte.
 Le héros wagnérien s’en lave les mains, laissant derrière lui quelques talismans (trompette, épée, anneau). Plus de rachat du monde. Le salut n’est pour personne, sinon une poignée de lointains magiciens qu’il rejoint, emporté par le cygne.

La mise en scène de Berlin surenchérit sur l’argument wagnérien et jette Lohengrin dans la brutalité d’un chaos trivial et contemporain.

LE LOHENGRIN D’ALAGNA ou L’ANGE DE MONSALVAT

Dans ce contexte ravageur, Alagna restitue l’image christique de son héros, sans laquelle l’histoire n’a plus de sens. Rien que vocalement, tant qu’il est dans l’obscurité, il incarne le légendaire Lohengrin avec l’inégalable puissance de l’amour. Ses premiers mots, ‘adieu au cygne,  « Nun sei bedankt, meine lieber Schwan », anéantissent tout ce qui vient d’être montré, son timbre qui resplendit d’un amour vibrant, proclame que l’authentique Lohengrin tombé du ciel est là, sa voix méditerranéenne provoque un transport de bonheur et de larmes mélangées, c’est le chant de vérité de l’ange tombé d’une étoile appelée Monsalvat.

Le contraste avec la rudesse des timbres allemands, dément doublement  tout ce qui l’entoure – puisqu’il est Alagna et qu’il est Lohengrin.

C’est ainsi qu’il crée un chef-d’œuvre entièrement nouveau puisque c’est la première fois qu’il vient sur scène pour incarner un ange.

PIEDESTAL

Lorsqu’il y est, lui, et qu’il y fait éclater la puissance de sa création, on considère d’une autre manière ces mises en scène de la destruction. Elles deviennent un piédestal pour lui. Au milieu chaos, il instaure son ordre à lui. Son travail, allié au génie, ne renonce à aucune des valeurs alagnesques, timbre, articulation, suavité, puissance d’un phrasé irréprochable, jeu d’acteur, pour révéler un personnage qui transcende un contexte fait pour le déporter. L’opéra de Wagner/Bieito signe la défaite de « Lohengrin », dont Roberto Alagna, est le triomphateur.


Il est écrit quelque part dans « Quatre Saisons avec Roberto Alagna » qu’il y a un ange en lui.

Dans le rôle de l’ange Lohengrin, il vient d’en faire deux fois coup sur coup la somptueuse démonstration.

Bien sûr, comme d’habitude, il triomphe, acclamé par les salles debout, mais là, dans la capitale de l’Allemagne et dans un rôle wagnérien.

©Jacqueline Dauxois

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.