Mes drôles de relations avec mes livres

Depuis mon premier roman, j’ai des relations bien à moi avec mes livres. Écrire, c’est le bonheur, entrer dans la peau des saints et des salauds des héroïnes et des prostituées, traverser les âges et découvrir des univers ; écrire, c’est inventer le monde et c’est régner.

Les choses se compliquent avec la publication, pourtant je n’imagine pas entasser des histoires dans mon ordi ni publier en virtuel, je veux mes livres aimés par un éditeur et publiés par elle ou lui, sur du papier, catalogués à la BN et distribués en service de presse. Là commence la complication. J’aurais aimé choisir les lecteurs de mon premier roman, il n’en est pas question, le livre est dans les rayons comme une salade qui peut être enfournée par un glouton sans goût ou par gourmand délicat qui la prépare tendrement ; la suite est encore plus compliquée, la suite c’est la presse, en plus, au début, j’avais un pied dedans.

Les bonnes critiques, je ne les crois pas, je me dis que les éloges sont le fait d’une erreur, les mauvaises me démolissent, c’est un mensonge de raconter qu’on ne les lit pas, on lit tout, moi en tout cas, je ne peux pas m’en empêcher. Pour « Charlotte Corday », l’un de mes livres qui a le mieux marché, traduit même en chinois, publié chez Albin Michel le même jour que le polisson « Jupons de la Révolution » chez Lattès, il y a eu grand chambard dans la presse, et moi, quand c’est fini, j’annonce : « plus jamais ça ». « Ça » c’était l’émission grand prestige pour laquelle les écrivains normaux auraient vendu leur chère maman. J’avais failli m’en aller au milieu mais mon éditeur m’avait longuement sermonnée : « Tu restes jusqu’à la fin, quoi qu’il arrive ! » Ah bon. Je suis restée pour faire plaisir à Lattès. Je le regrette encore.

Conclusion, écrire c’est la liberté, publier c’est l’esclavage. Je surfe sur la vague depuis mes plus jeunes années et je continue d’affirmer qu’un écrivain n’est pas fait pour montrer sa tête dans des émissions, mais ses livres et encore. Je n’aime pas ce milieu, je n’aime aucun milieu d’ailleurs, que les sommets et l’autre côté des miroirs, c’est pourquoi je suis écrivain, un écrivain, c’est tout seul, un comme moi en tout cas.

Cette fois pour « Le Mémorial des anges oubliés » (Michel de Maule, septembre 2020), j’étais décidé à un lancement amusant, à Paris avec des signatures champagne, dans le Midi des conférences-concerts avec le baryton Richard Rittelmann autour de mon roman qui parle de terrorisme mais aussi d’opéra, d’un opéra, qui n’est pas nommé, mais c’est « Tosca », le reconnaît qui veut, et, patatras, le 3 octobre, huit jours après la sortie du livre en librairie une voiture me massacre, massacrée je le suis, il m’est arrivée, pendant les répétitions du Samson de Roberto Alagna à Orange, d’escalader à quatre pattes les gradins de l’amphithéâtre et, dans la piscine de l’hôtel, j’ai fait le constat que je je ne nage plus, je coule, tout ça parce que mon roman a sombré.


Le démarreur du « Mémorial des anges oubliés », c’est le massacre du 14 juillet à Nice.

Un ami assure que j’ai eu cet accident pour qu’on ne puisse pas lancer le livre et qu’à l’hôpital, j’étais en sécurité, façon de parler. Le livre n’est pas anti musulman, l’un des personnages les plus attachants est Samira, une musulmane ; il est anti-fanatisme, anti-terrorisme, anti-mort.

En huit jours, juste avant l’accident, j’avais eu un entretien et une petite télévision, après quoi le premier travail de mon attachée de presse a été de décommander trois cents invitations à la librairie des Abbesses. Peu après est venu le nouveau confinement. Certains qui n’avaient besoin ni de morphine ni d’opium me disaient que j’avais de la chance puisque j’étais démolie en même temps, aujourd’hui je le sais, j’en avais, sur le moment, c’est dur à admettre quand on croit mourir de douleur.

Aujourd’hui, je mesure mieux cette chance et ce roman désolé m’apporte du bonheur. Avant que je ne sois cassée, il y eu les fidèles de toujours qui commandent tout ce que je publie.

Depuis, trois fois, j’ai été étonnée, étonnée, émue, ravi que des lecteurs tissent avec moi ce lien, auquel je tiens tellement, qui passe par mes livres.

Trois lecteurs que j’avais choisi pas du tout au hasard.

Avec mon voisin de palier, Patrick Besson, membre du Renaudot, aussi bien installé dans le monde des Lettres que je ne veux pas l’être, nous n’avons pas arrêté de nous voir, il m’a fait oublier plâtre, fauteuil roulant, opérations, nous avons continué comme avant, je mettais des nœuds paps de satin à mon plâtre, il me faisait traverser le palier et nous avons défié fractures, covid et couvre-feu. Je ne lui donne pas mes livres d’habitude, il croule sous les piles. Je lui ai refilé un « Mémorial » parce qu’il savait pour la signature en bas de chez nous, il l’a lu, aimé et m’a écrit, au lieu de m’en parler, pour que ça reste.  Si je dis qu’il est bon, on ne me croira pas, si je dis ce qu’il a fait pour moi, un jour où j’étais en panne de services, il m’a descendu ma poubelle, si on racontait ça dans Paris… l’homme le plus spirituel, avec qui on n’arrive pas à dîner tellement on rit, celui qui écrit au vitriol, si bon, si simple…

Le deuxième s’est manifesté quand je quittais le fauteuil à roulettes après quatre mois, un journaliste de France Culture à qui j’avais envoyé mon livre avec une lettre parce qu’il m’avait déjà invitée : Alexis Chryssostalis, m’a proposé de faire une émission. Je lui ai dit que je ne pouvais pas marcher. Au lieu que j’aille au studio, c’est lui qui est venu avec son équipe enregistrer chez moi (quatre étages ans ascenseur). C’est un bond dans l’amitié.

Et il y a quelques jours, le troisième homme, lié à mes romans d’une manière étrange. J’écrivais sur l’histoire, une série « les Reines de légende », Néfertiti, Cléopâtre, Messaline, Agrippine, Zénobie reine de l’Orient. Ça marchait bien. Je signais un service de presse. J’ai dit à l’éditeur que j’en avais assez, plus de reines et plus d’Antiquité, un roi, bien plus, bien mieux qu’un roi, et vivant : Roberto Alagna. Son nom a fait souffler un vent de panique. Comment comptez-vous vous y prendre ? Chaque fois qu’il chante, j’apporte un de mes livres à l’Opéra, en espérant qu’on le lui donne, quand il en aura vingt kilos sur les genoux il constatera que je suis au moins obstinée et il acceptera de m’écouter. L’éditeur a trouvé l’adresse de son agent, Marinelle, sa sœur, j’ai écrit la lettre la plus idiote de ma vie, dictée par l’éditeur et il a envoyé un livre. Persuadé que je n’aurais jamais de réponse, il m’a demandé pour quel sujet nous signions, en attendant. J’ai ri : je ne signe rien, mon prochain livre c’est avec lui. C’est comme ça que j’ai publié « Quatre saisons avec Roberto Alagna ».

Depuis ce temps, de temps en temps, je lui en donne un, à lui, l’inaccessible étoile, le ténor de légende qui fait rêver tous les Opéras du monde.

Il chantait Samson. En déposant les « Anges » à l’entrée des Artistes, je savais qu’il avait autre chose à faire, mais il avait un ange sur scène avec lui, il avait même demandé pendant les répétitions que le petit salue avec lui. Il a lu. Il m’a dit qu’il l’aimait et un soir, il en a parlé, vraiment parlé, donnant envie de le lire, près de celui qui venait d’être un prodigieux Samson, j’éprouvais en même temps une fierté de cinquante Artaban et l’envie de passer sous la table.

Des cadeaux pareils, pour un livre complètement abandonné par le monde entier (même par moi, alors que j’avais commencé mon facebook pour soutenir mon roman, quand j’ai vu qu’il n’avait pas d’écho, j’ai laissé tomber moi aussi), c’est mieux que si j’avais pulvérisé le record des ventes du monde entier c’est le bonheur de revivre et de re-exister comme écrivain dans le regard d’un héros.

© Jacqueline Dauxois