Au festival off de Menton, un jeune virtuose, Slava Guerchovitch

Le soixante-huitième festival de  Musique de Menton,  du 29 juillet au 13 août 2017, a prouvé sa sa vitalité et son excellence  renouvelant sa jeunesse en  invitant le tango sur le parvis mythique de la basilique Saint-Michel où on a pu entendre, avec les grands interprètes classiques (cités dans l’ordre des soirées) Fazil Say, Renaud Capuçon, Christian Zacharias, l’ensemble Matheus, Christian Tetzlaff et Leif Ove Andsnes, Jörg Widmann, Lars Vogt, Nelson Freire et Marie-Nicole Lemieux, et aussi Juan José Mosalini et son bandoléon qui a donné envie de danser aux spectateurs comme cette nuit, si lointaine déjà, où le géant Pavarotti a chanté dans les bis  un O Sole mio qui a fait dévaler tout le parvis au pied de son estrade. En ce temps-là, la princesse Grace et le prince Rainier occupaient le renfoncement qui formait leur loge, on n’avait pas encore ajouté les gradins qui cachent désormais la façade des Pénitents blancs, mais tant qu’on n’arrive pas à faire des gradins suspendus dans les airs pour ajouter des places, on voit toujours scintiller les lumières de l’Italie de l’autre côté.

L festival off, « Musique au jardin », se déroule dans les restes de ce qui fut l’hôtel du Parc,. L’hôtel a été débité en appartements. le parc, qui était magique, a été ravagé pour faire place à un ensemble immobilier d’une consternante laideur. Au milieu du bâti qui l’encercle, un vestige de ce que fut le parc, un square, baptisé des Etats-Unis, où quelques arbres rescapés parviennent à ne pas s’étouffer au milieu du béton. Leurs fûts sont plus épais que ceux des cathédrales, leurs feuilles persistantes, vastes comme des plats, cachent en partie les insipides bâtiments qui les ceinturent. Sous deux caoutchoucs aux dimensions de baobabs, qui laissent pendre des lianes vigoureuses dont l’ombrage impavide ne laisse pas filtrer un rayon de canicule, une estrade surmontée d’une tente. Devant, des chaises pliantes, disposées en éventail, un peu titubantes.

On y a entendu cet été les élèves de la master class de Zakhar Bron. Parmi ces enfants et adolescents, venus de tous les coins de la planètes, deux violonistes ont montré une grâce particulière. Elen Shahinans a joué les Airs bohémiens de Sarasate. Les longs cheveux noirs retenus sur la nuque par un lacet, l’air d’un pâtre grec, un corps de statue qui semblait taillé en translucide albâtre,  vêtue d’une courte tunique cobalt qui révélait des genoux parfaits, le visage immobile, elle a joué dans une concentration qui ne s’est pas démentie. Seule vivait en elle la musique dont était investie cette créature sculptée. Isabelle Kruithof, algue filiforme, blonde et bleue, dans une minuscule robe fleur, a joué après elle. La première violoniste avait la force de la terre, la seconde, dont tout le corps était un vivant archet, vibrant, mouvant, changeant, tirait les siennes de l’envol. Toutes les deux étaient  possédées par le même recueillement fervent . Si la vie n’arrête pas ces adolescentes, on les retrouvera peut-être, un jour, sur les estrades de la gloire.

Mais la surprise est venue d’un pianiste. Pour avoir les meilleures places, dans les notes et pour voir les mains de l’interprète, il faut arriver une heure en avance. Au bout d’un moment, vient l’accordeur. Après l’accordeur, un immense gamin monté en graine, lunetteux, acné douloureuse et maillot noir à manches courtes, vérifie le travail de l’accordeur, puis il joue, on dresse l’oreille, il s’en va en lançant : « Je reviens! » Le filiforme revient, changé, chemise blanche, pantalon noir, chaussures italiennes, et joue Bach (suite française n°5), Beethoven (Sonate en Sol Majeur, opus 31 n°1), Debussy (Danseuses de Delphes, Collines d’Anacapri, des Pas sur la neige, Ce qu’a vu le vent d’Ouest), Chopin et Chopin (Polonaise opus 40 n°2 et Polonaise fantaisie opus 61). Dans les bis, Prokoviev (la Danse des Chevaliers), un Chopin et un autre Prokofiev.

Là, tout de de suite, l’évidence d’un talent exceptionnel. L’intelligence et la force de l’école de piano russe ? Pas du tout ! Slava Guerchovith ,cent pour cent biélorusse, d’une lignée de musiciens, né à Monte Carlo en 1999, étudie à l’Académie de Musique Rainier III. Longs et diaphanes, ses doigts, qui font penser à ceux de Franz Liszt, dévorent les touches avec une force, une passion maîtrisée, un enthousiasme de jeunesse époustouflants. Il prend la musique et la fait sienne, il lui insuffle une ardeur à laquelle il ne permet pas de devenir brouillonne, tout est cadré, pensé et repensé. Il est neuf. Il rend neufs des morceaux tant de fois entendus. Dix-sept ans. Une dévoratrice passion anime ce corps si long et si fluet, dont il se sert avec une maitrise incroyable, osant la gestuelle excessive de certains des plus grands pianistes, laissant ses mains en suspens au-dessus du clavier, déjetant le buste en arrière, étirant le ligne du cou à la renverse, faisant basculer la masse sombre des cheveux au-dessus de son front. Celui-là, ce qu’il veut, il le sait et il  a les moyens de son ambition. Il joue depuis qu’il a cinq ans, donne des concerts avec orchestre depuis qu’il en a treize. Lorsqu’il se déplie pour saluer et qu’on le voit de face, derrière les lunettes flambe un regard bleu prodigieux d’intelligence qui  traverse l’apparence des choses. Slave jusqu’au bout des doigts, on ne peut pas ne pas penser, en le voyant, à un Terzieff adolescent, aussi on lui souhaite, dans le monde du piano qui est le sien, une carrière tout aussi prestigieuse.

 

 

 

 

 

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