Coup de soleil de Nikita Mikhalkov

Alors que les cinémas sont fermés pour cause de pandémie mondiale, le 29 mai 2020, à sept heures du soir, le Centre de Russie pour la Science et la Culture a exceptionnellement rediffusé Coup de Soleil de Nikita Mikhalkov qui raconte l’un des épisodes les plus tragiques de la Révolution russe : la reddition au pouvoir soviétique de la flotte impériale de la mer Noire, dont c’était le centenaire.

D’après une nouvelle de 10 pages d’Ivan Bounine,  le film raconte la chute d’un monde et montre le sort effroyable réservé par les Soviets (les Alliés ne se sont pas mieux conduits envers eux) aux officiers vaincus du général Wrangel.

Tourné en 2014 par l’auteur d’Urga et de Soleil trompeur, c’est un film classique dans lequel la forme et le fond ne font qu’un, au service d’une histoire qui démontre une fois encore combien le cinéma russe a de choses à dire.
Paradoxalement, l’essentiel est exprimé par des silences.
Silence dans le camp de prisonniers où un colonel de cosaques, prend dans ses mains des jouets d’enfants, silence des amants qui ne prononcent pas un mot, mais la musique parle pour eux, c’est l’air d’un des duos les plus célèbres de la littérature lyrique, « Mon cœur s’ouvre à ta voix », de Camille Saint-Saëns, celui où Dalila prend au piège Samson.

L’histoire débute et s’achève avec les prisonniers. Enfermés dans un camp, les vaincus de l’armée blanche attendent d’être évacués et libérés comme le gouvernement révolutionnaire le leur a promis lorsqu’ils se sont rendus. Aucun d’eux ne comprend comment on en est arrivé là, mais ils sont loin d’imaginer le sort que leurs vainqueurs leur réservent.
L’un de ces officiers se souvient du passé. Dès lors, deux récits s’imbriquent. Dans l’histoire des soldats prisonniers, décrite jusqu’à leur assassinat avec des couleurs glacées, s’encastrent les souvenirs radieux du jeune lieutenant dans la Russie d’avant, belle, heureuse et dorée.

Les épisodes de la vie dans le camp culminent avec le rappel de la poussette qui, dans le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein (sorti en 1926), dévale les escaliers d’Odessa et qui cahote, ici, le long des gradins du camp pour se retourner en bout de course et finir dans le feu.

En haut, la poussette d’Eisenstein, avec un bébé (à droite), dévale l’escalier au milieu des morts. En bas, celle de Mikhalkov roule au milieu des morts vivants : les officiers de l’armée blanche qui ont dû arracher eux-mêmes leurs épaulettes.

La poussette est moins une référence culturelle qu’une répartie. Celle du Cuirassé Potemkine, avec son bébé, accablait l’armée du Tsar, celle de Coup de soleil accuse l’armée rouge, mais il ne s’agit pas seulement de dénoncer des crimes de sang. : il s’agit du monde, il s’agit de l’homme, de son âme. Dans un monde méconnaissable et le plus cruel pour un officier russe, est la subversion de l’image de la femme. Jadis, symbole d’amour et de bonheur, devenue la plus cynique pourvoyeuse de la mort, la femme, commissaire du camp, est dénaturée et le monde perdu. Un Russe comment peut-il vivre, si on lui rompt dans le cœur l’image idéale de l’éternel féminin ?

Dans la poussette d’Eisenstein se trouvait un bébé.
Celle de Mikhalkov est vide parce qu’elle ne peut pas contenir ce monde perdu qui a vu la destruction de l’homme russe, comme le dit un de ses personnages. Dans les deux films la cruauté est la même, la poussette d’Odessa dévale les escaliers au milieu des cadavres, celle du camp cahote au milieu de morts vivants, ces prisonniers qui ont été contraints d’arracher eux-mêmes leurs épaulettes, car ce n’est pas la femme seulement qui a été détruite, c’est « l’homme », homme et femme, c’est l’âme humaine.

L’inconnue, image idéale de l’impossible amour et de l’éternel féminin.

Commissaire politique du camp et pourvoyeuse de la mort,
la femme est dénaturée et le monde perdu.

En contraste avec l’univers sombre et confiné du camp, les épisodes de la vie d’avant resplendissent, s’ouvrent sur la beauté du monde et racontent une histoire d’amour, qui commence par la poursuite irréelle d’une écharpe bleue qui s‘est envolée du cou de la belle et continue, par l’amour fou. Le beau lieutenant croit que l’inconnue a quitté le bord où on mène une vie de rêve entre cabines d’acajou, salle à manger fastueuse et séances de prestidigitation, il se jette du bateau encore en marche pour la rejoindre, il s’est trompé, c’en est une autre, trop tard, le bateau est parti.
Rien n’est trop tard dans le monde d’avant.
Elle, restée sur le pont, persuade le capitaine de faire demi-tour pour aller le récupérer.
Il monte à bord en dansant.
Plus tard, il manque tomber dans les machines en suppliant l’inconnue de descendre à terre avec lui parce que c’est « une question de vie ou de mort », dit-il, il devrait dire « d’amour ou de mort ». Dans la chambre de l’amour, tout est dit sans un mot, rien n’est montré de la gymnastique du sexe, régal privé, ennui au cinéma, mais on la voit, elle, de dos, entièrement déshabillée, s’approcher de lui, dans son uniforme, dont le sabre tombe, et il dit : « C‘est mon sabre », elle répond : «  Je sais », en continuant d’approcher. C’est tout. C’est le seul dialogue de cette unique nuit d’amour. Le désir brûle et flamboie, il ne sait pas son nom ; à l’aube, elle s’en va sans le réveiller, laissant deux lignes gribouillées : « ce qui s’est produit ne s’est pas produit et ne se produira plus jamais pour moi ». Près du griffonnage, elle laisse un bonbon et emporte son eau de Cologne. De quoi le désespérer jusqu’à la fin de ses jours dans le ventre du bateau coulé par le fond.

Le visage de l’amant, qui resplendissait dans son uniforme de lieutenant, devient méconnaissable comme le monde qui l’entoure.

Autour de cet amour que l’inachèvement rend pathétique, surgit le décor de la Russie d’avant dans toute sa beauté, les bateaux qui naviguent sur la Volga, les paysages avec leurs églises à bulbes, un petit paysan russe qui guide le beau lieutenant au cœur brisé, qui est paniqué à l’idée de Darwin que l’homme descend du singe, donc ses parents aussi, le beau lieutenant aussi, et le tsar. Cet enfant, incarne la sainte Russie. Le lieutenant a perdu sa croix dans le lit d’amour, le petit fait bénir la neuve par un pope escroc qui demande 10 roubles au Moscovite pour une bénédiction bien entendu gratuite. L’enfant a oublié de rendre sa montre au lieutenant et court inlassablement en criant pour la lui rendre.

Autour de cet amour que l’inachèvement rend légendaire, surgit le décor de la Russie d’avant dans toute sa beauté, les bateaux qui naviguent sur la Volga, les paysages avec leurs églises à bulbes, un petit paysan russe qui guide le beau lieutenant au cœur brisé, qui est paniqué à l’idée de Darwin que l’homme descend du singe, donc ses parents aussi, le beau lieutenant aussi, et le tsar. Cet enfant, incarne la sainte Russie. Le lieutenant a perdu sa croix dans le lit d’amour, le petit fait bénir la neuve par un pope escroc qui demande 10 roubles au Moscovite pour une bénédiction bien entendu gratuite. L’enfant a oublié de rendre sa montre au lieutenant et court inlassablement en criant pour la lui rendre.

Cet enfant, devenu un homme, on le retrouve aux dernières images du film, quand la péniche va être envoyée par le fond. Un homme est debout sur le môle avec les commissaires du camp, c’est l’enfant devenu grand qui a perdu son âme. Le lieutenant reconnait alors le petit paysan du temps d’avant : c’est lui qui a reçu les prisonniers et leur a demandé, à l’un après l’autre, d’arracher leurs épaulettes. Il l’appelle à travers le hublot. La péniche s’enfonce dans la mer.

© Jacqueline Dauxois

Pour en savoir plus sur Samson et Dalila :

http://www.jacquelinedauxois.fr/2018/06/23/samson-et-dalila…u-livret-acte-ii/

Antigone ou le choix de la liberté dans la tragédie de Sophocle, III : La dernière d’une race de rois

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Troisième épisode : ­­

Créon, Hémon, le Chœur

Le deuxième épisode s’achevait sur les supplications d’Ismène, rejetées, l’une par sa sœur, qui n’accepte pas son sacrifice tardif et la condamne à vivre, l’autre par Créon qui refuse d’épargner Antigone :
« Ne me parle pas d’elle ; elle n’existe plus ».
La surprise, qui n’en était pas une pour les Grecs, était causée par la révélation d’un nouveau personnage : Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone. Ismène s’adressait à lui, qui n’eétait pas encore entré : « Ô mon si cher Hémon, pour ton père, tu ne comptes pour rien ! » 
Le coryphée soutenait la supplication d’Ismène : « Tu enlèverais la fiancée de ton fils ?»

Sur la réponse de Créon d’enchaîner Antigone et Ismène, le  chœur intervient, entrecroisant généralités, métaphores poétiques et adresses à la divinité dans son langage qui mêle force et poésie.

Entre alors Hémon et, alors que Créon redoute que son fils ne vienne « s’en prendre à lui ». Hémon répond par une déclaration d’amour filial et de loyauté envers son père :
« Il n’est pas de mariage auquel j’accorde plus d’importance
qu’à tes indications sur la conduite que je dois adopter. »
Il semble abandonner sa fiancée que Créon accable alors : « crache sur cette fille… que je vais faire exécuter ». C’est la réaction des tricoteuses : tuer ne suffit pas, il faut insulter, dégrader. Mais il parle trop, trop longtemps et, dans le flot, il révèle la faiblesse de son caractère de tyran absolu :
« L’homme que la Cité a placé à sa tête, on doit lui obéir
Dans les moindres détails, que ses ordres soient justes ou pas. »

C’est reconnaître qu’il est injuste d’exécuter Antigone, mais qu’il a décidé sa mort et ne reviendra pas sur un ordre inique. Devant le silence de son fils, se sert d’un dernier argument, pitoyable, qu’il a déjà utilisé en présence d’Antigone : elle est femme et il « ne faut en aucun cas céder à une femme ». Redouter la force non dans le fort mais dans le faible est une caractéristique des tyrans réduits à utiliser la violence contre l’esprit, plus fort que la force physique, et d’abattre les forts qu’à défaut de convaincre, ils sont réduits à exterminer. Dans l’affrontement qui l’oppose à Antigone, se trouver obligé de reconnaître que la force est chez elle, excite sa colère jusqu’au paroxysme. Tombé de la violence dans la sottise, il en arrive à raisonner comme une commère sur le marché de Thèbes et n’a plus une pensée pour la justice qu’il bafoue mais pour le qu’en dira-t-on : « qu’on ne dise pas que nous avons reculé devant une femme ».

Préoccupé de sauver sa peau, comme le garde l’avouait avec ingénuité, le coryphée approuve le discours de Créon.


C’est au tour d’Hémon de parler. En tant que fils, il ne veut pas juger si la décision de son père correspond à la vérité. Il parle de vérité, pas de réalité ni de justice, et c’est très fort, car la réalité c’est qu’Antigone a violé la loi édictée par le tyran, la justice des hommes consiste à appliquer les lois édictées par les hommes. La vérité seule peut sauver celle qu’il aime, la vérité qui consiste à croire qu’une justice suprême établie par les dieux doit l’emporter sur les édits proclamés par les hommes.
Il est inutile de parler des dieux à Créon qui a usurpé leur place. Mais la vois des dieux, si on la refuse dans sa conscience et dans son cœur, on peut encore l’entendre ailleurs, chez les plus humbles, c’est celle du peuple bâillonné qui chuchote dans l’ombre. Antigone, un moment plus tôt a déjà utilisé cet argument. Hémon le reprend à son compte. Le peuple, en secret, admire Antigone et l’estime digne des plus grands honneurs pour n’avoir pas laissé la chair de son frère « dépecée par les chiens et les oiseaux ».


Pour arriver au bout de ses arguments, le jeune homme utilise la même technique que son père envers lui : il ne lui laisse pas placer un mot avant d’avoir achevé son plaidoyer. Il explique le bonheur qu’il éprouve à admirer son père et les décisions qu’il prend. Mais, comme le garde, il avance qu’il existe d’autres opinions et qu’il a y a de la grandeur à se laisser convaincre et à changer : « Ne t’accroche pas à ta colère ».

En une tirade, Hémon est passé de l’admiration inconditionnelle d’un fils pour un père, à la critique et à la nécessité de changer d’opinion lorsqu’on a reconnu une erreur de jugement. 

Dans un élan de courage modéré, le coryphée approuve le fils comme il  a approuvé le père : « Vous avez tous les deux bien parlé. » Pilate, en somme, il s’en lave les mains.

Créon relance le débat avec son fils. Plus de tirades, cette fois, un dialogue à lames démouchetées qui s’entrechoquent jusqu’à l’irréductible. Dans ce duel, Créon, de nouveau, dévoile sa faiblesse. Hémon affirme que le peuple n’est pas de son avis. Il rétorque :
«  Et c’est le peuple qui va dicter les ordres que je dois donner ?
-Tu te rends compte que tu parles comme un enfant ?
-Il me faut donc gouverner ce pays pour un autre que moi ? »

Il avoue qu’il n’agit que pour lui. Thèbes et le bonheur de Thèbes sont des arguments de politique ordinaire qu’il a employé de manière mensongère. Hamon réplique :
« Il n’est pas Cité qui appartienne à un seul homme
-Ne juge-t-on pas qu’une cité dépend de son chef ?
-Tu es fait pour gouverner tout seul une cité sans habitants. »

« Canaille, tu plaides contre ton père !
-Je le vois agir contre toute justice.
-Alors que je remplis mes devoirs de roi ?
-Tu ne les remplis pas, tu foules aux pieds ce qui est dû aux dieux.
– Tu es répugnant ! Tu te laisses dominer par une femme ! » 

Créon insulte son fils, ordonne d’aller chercher Antigone et de l’exécuter devant son fiancé.
Hémon, qui refuse d’assister au supplice, déclare qu’Antigone ne mourra pas seule et s’enfuit sur ces derniers mots jetés à son père :
« Tu ne reverras plus mon visage, toi qui ne peux pas vivre
Sans rendre fous ceux qui voudraient t’aimer. »

Le coryphée tente d’émouvoir le tyran, de l’inquiéter sur la réaction de son fils qu’il a désespéré. Bien que timide, cette tentative excite sa fureur. Il ordonne l’exécution des deux sœurs ; le coryphée, qui proteste, le fait revenir sur ce qui n’est pas un caprice, mais qui a révélé son vrai but : exterminer toute la descendance d’Oedipe. Cependant son fils vient de l’accuser d’injustice en condamnant Antigone, le coryphée, qui n’ose défendre Antigone, intervient au moins pour sa sœur. Créon cède. Il n’ose pas exécuter Ismène en même temps qu’Antigone, il a tout son temps, du moins il le croit. Ismène n’a pas un caractère irréductible et il peut la convaincre d’accepter l’esclavage.

Reste à décider du sort d’Antigone. Créon choisit le pire pour elle. Par hypocrisie, pour ne pas se salir les mains en versant son sang et, du même coup, lui refuser la gloire de mourir sous le glaive, il la condamne à être enterrée vive dans une caverne.

Le chœur revient avec sa poésie idyllique, bucolique :
« Amour, ô toi que l’on ne peut vaincre,
Amour, toi qui… »

Le coryphée, voyant Antigone emmenée dans sa tombe, ne peut retenir ses larmes.

Quatrième épisode :

Antigone, le chœur, Créon

Sur le chemin du supplice, Antigone s’adresse plus à elle-même qu’aux habitants de Thèbes : « C’est mon dernier voyage ». Dans un constat sans larmes ni gémissements, bien loin de la terreur qu’éprouve le prince de Hombourg devant la fosse qu’on creuse pour lui, elle dit simplement des mots qui serrent le cœur :  « Je regarde l’éclat du soleil, je ne le ferai plus ». Elle évoque le supplice subi par la fille de Tantale, et le coryphée remarque que, dans sa vie et dans sa mort, elle partage le destin des immortels : « Tu es allée au bout de ton courage ».

 En quittant Thèbes pour sa tombe, elle a conscience d’être en suspens entre deux mondes :
« Ni parmi les mortels ni parmi ceux qui ne sont plus,
Ni parmi les vivants ni parmi les morts ! »

Elle évoque le destin de son père qui a épousé sans le vouloir sa propre mère, la malédiction qui frappe trois générations, l’espoir de retrouver ses parents et ses frères nés, comme elle et Ismène, de ces parents incestueux malgré eux.

Créon s’impatiente, la marche au supplice est trop lente à son gré. Son peuple esclave manifeste trop d’admiration à la princesse qu’il condamné. En colère encore une fois, il ordonne aux geôliers de se hâter. Tuer ne suffit pas, il faut empêcher les condamnés de parler, faire rouler les tambours au pied de la guillotine de Louis XVI, étouffer la voix de son dernier message. Créon n’avait pas de tambours. Il menace les geôliers.

Antigone, l’ignore et s’adresse à son tombeau, sa chambre nuptiale. Au moment de descendre vivante dans le royaume des morts, elle reconnaît que ni pour un mari, ni pour des enfants, elle n’aurait fait ce qu’elle a fait pour Polynice. Un mari, elle aurait pu le remplacer et avoir d’autres enfants, alors que ses parents morts, elle n’aurait jamais un autre frère. C’est pourquoi elle a bravé la loi des hommes, celle d’un tyran.
Elle l’a enterré.
« … C’est le crime pour lequel
je descends dans la fosse des morts.
Quelle loi divine ai-je pu transgresser ? »

« Je faisais preuve de piété et on m’a reproché mon impiété. »

Jamais elle n’a fait appel aux liens familiaux qui l’unissent à Créon, pour implorer sa grâce. Elle ne supplie pas les dieux non plus. C’est ce caractère héroïque et viril que lui reproche Créon : Antigone est l’héroïne parfaite, le chantre de la liberté de penser, d’agir, de choisir lucidement sa vie et sa mort, décidée à ne rendre compte qu’aux dieux de décisions qu’elle prend seule. Elle n’implore pas son bourreau, c’est inutile : le cœur des tyran n’est pas vivant, c’est un morceau de pierre que rien ne peut briser. Hémon, lui, a supplié son père, inversant le type des caractères. Alors qu’Antigone a adopté une attitude héroïque de combattant, son fiancé, a supplié comme une femme, inversion qui démontre que, depuis des millénaires, la différence homme/femme ne se trouve pas où le conformisme la situe.

Créon, qui s’irrite encore de la lenteur des bourreaux, les menace de mort cette fois.
Pendant qu’on enferme Antigone dans son tombeau, le chœur évoque les héros et les demi-dieux qui ont subi avant elle des sorts aussi tragiques que le sien : Danaé, le fils de Dryos, le roi des Édoniens, et les fils de Phinée, ce qui fait de cette princesse une créature non seulement royale, mais presque divine.

Pour Créon, une étape encore est franchie. Il n’est qu’un homme, on le lui a rappelé au cours des épisodes précédents, il punit Antigone que son héroïsme place au rang des héros et des demi-dieux comme seul un Dieu est en droit de le faire.
Il usurpe un pouvoir divin ce qui fait de lui un blasphémateur.
Il le paiera très cher. Avant l’Incarnation, les dieux sont aussi féroces que lui.

Poussé par une haine aveugle, inspiré par sa soif inextinguible de pouvoir, le tyran sanguinaire qui n’a pas eu pitié d’Antigone, n’est pas ému non plus par le désespoir de son fils, parti désespéré pour se donner la mort.

Le châtiment sera à la mesure de ses crimes.

À suivre (Antigone IV et dernier).

© Jacqueline Dauxois

Qu’est devenue la liberté?

-Tu n’as pas peur du coronavirus ?
-Ça pue bien trop ici, il serait mangé par les microbes !
-Tu n’as pas peur de mourir
?
-Pourquoi ? On va tous mourir un jour !
(réponse d’un petit garçon de 9 ans qui cherche à manger en fouillant les montagnes d’ordures aux Indes)

La canicule de 2003 s’était limitée à tuer en Europe.
Venu de Chine à l’instar des autres grippes qui tuent, le covid-19 s’est répandu partout, provoquant des réactions politiques à peu près unanimes et des débats au plus haut niveau qui ressemblent à ceux qu’on entendait, au temps des grands-parents, au café du coin. Les cafés fermés sur leur ordre, les chefs d’État ont pris le relais de ces conversations. A quel point tout cela se ressemble est étonnant, sauf que, des palais présidentiels où nos votes les ont installés, nos chefs ont sur nous pouvoir discrétionnaire, y compris celui de nous enfermer.
Depuis le début d’un confinement planétaire, je n’ai compris qu’une chose, c’est que je suis désinformée. Jusqu’à quel point, je ne sais pas. Le caractère évident de certains mensonges ne pouvait échapper à personne. Il y a eu la déclaration stupéfiante qu’on fermait les opéras, théâtres, cinémas, écoles, lycées, universités, et que la population devait vivre confinée, mais qu’il fallait aller voter, le virus restant à l’entrée des bureaux de vote, (certains sont morts pour avoir cru cette affirmation ubuesque – et ce vote n’a servi à rien, les nouveaux maires n’ayant pu être confirmés dans leurs fonctions, ce sont toujours les anciens qui sont en charge de leurs municipalités). Pour Tchernobyl aussi on nous avait assuré que les retombées radioactives ne franchiraient pas nos frontières, mais il valait mieux tout de même ne plus manger de champignons. On a essayé aussi de nous persuader que le masque ne servait à rien, sauf entre malades et soignants, les autres n’en avaient aucun besoin, il pouvait même être dangereux. C’était bon à croire puisqu’on n’en avait pas. Mais maintenant qu’on en fabrique chez nous jour et nuit et qu’on en achète à la Chine, à laquelle nous avions vendu nos stocks, par générosité, il paraît, on peut s’attendre à ce que leur port devienne obligatoire. Pas tout de suite puisque les pharmacies qui affichaient la semaine dernière devant leur porte : « Pas de gel, pas de gants, pas de masques », juste avant Pâques, ont annoncé que : « La vente des masques est interdite au public, ils sont réservés aux professionnels de santé ».

Ce qui n’est pas clair, ce sont les chiffres. On nous en donne continuellement, nous connaissons ceux de tous les pays de toute la planète, avec les pourcentages et les courbes assorties, comment s’y fier? Comment savoir s’ils sont exacts ? Et à quoi servent-ils sans d’autres pour les comparer ? Les autres années, à la même époque, il y avait combien de morts sur la planète, pays par pays, le sait-on ?
C’est comme si on ne mourait plus dans le monde que du covid-19. Qu’il faille de l’application aujourd’hui pour se fracasser au volant, je comprends. Mais chez soi, un AVC, tomber dans l’escalier et se rompre le cou et le cancer, le diabète, les femmes battues (on ne parlait pas d’autre chose juste avant le covid et, avant encore, il y avait eu les viols dans les familles) et les enfants martyrs qui doivent l’être plus encore dans le confinement des haines familiales, tous ceux-là ne meurent plus ? Il y a pourtant eu ce fait divers qui n’ a pas pu être étouffé, à New York, un jeune homme paisible au dire des voisins vivait confiné dans une pièce avec son père. Il l’a éviscéré et débité. Dans les Ehpad, non seulement les vieux, emprisonnés deux fois, puisqu’on leur interdit de quitter leur cellule, perdent la tête ou tentent de se suicider. Du moins ne meurent-ils pas du covid ni du choléra ni de la peste ni de la lèpre, endémique dans certains pays, on avait placardé dans le métro des images poignantes montrant ces horreurs. Et les guerres dans les régions en guerre, on n’en meurt plus? Ni de la faim? alors que vous voyez des enfants gratter les montagnes d’ordures aux Indes pour y trouver leur nourriture.
On ne meurt plus sur la planète que du covid-19. Bonne nouvelle ! Quand il sera éradiqué, nous serons immortels. C’est bien ce qu’on veut. Jeunesse à perpétuité et la mort, plus jamais ! De la science fiction. Un terroriste dérangé nous a pourtant rappelé qu’avec un simple couteau il pouvait faire un petit massacre à lui tout seul, pas de chance pour lui, le terrorisme n’est plus au goût du jour, il est (pour le moment) passé de mode, l’impact publicitaire a été nul, en temps normal, il se taillait un petit succès.

Le discours présidentiel, du 13 avril 2020, annonçait un déconfinement progressif à partir du 11 mai, sauf pour les vieux, enfermés pour une période indéterminée (1). Certains en ont été surpris alors que cette décision de racisme anti-âge est dans la continuité de l’interdiction d’aller enterrer ses morts, de l’enferment des plus âgés dans les mouroir avec interdiction de quitter sa chambre et de recevoir la visite de ses enfants et petits-enfants. Les vieux, globalement considérés comme des prêts à mourir, même s’ils ont du génie, s’ils créent, sen un mot s’ils vivent, seront privés des libertés élémentaires. Et la police leur fera la guerre comme à ceux qui prétendent aller voir leurs parents mourants.

(1) Sur ce sujet du confinement illimité des vieux, il est train de se produire un revirement, qui ne change rien au fond de la question.

À suivre : entretien avec un urgentiste.

Le 15 avril 2020

Entretien avec un urgentiste

Cet article fait suite à :


Un urgentiste garde son calme. Pourtant, il va au charbon tous les jours, « en première ligne « comme ils disent, ayant définitivement adopté un vocabulaire guerrier (même le pape, le jour de Pâques), c’est le docteur Marc Andronikof, chef du service des Urgences de l’hôpital Antoine Beclère, à Clamart.

Deux ans après la canicule, j’ai publié un livre avec lui : Médecin aux Urgences (Éditions du Rocher, 2005). À cette époque, à un âge où ne s’inscrit plus à l’université, pour tenter d’affronter la réalité de la mort de mes proches, j’avais passé quelques diplômes de bioéthique médicale. J’en ai raté un : l’oral de soutenance d’une enquête que j’avais faite dans les Ehpad. Le jury a reconnu qu’il avait la gorge nouée de m’entendre et m’a cependant priée de revenir lorsque j’aurais changé d’opinion et récrit mon mémoire. Il n’en était pas question. Mais comme ils avaient inscrit mon mémoire à la bibliothèque et que j’avais été nommée au Comité de Protection des Personnes de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, je me sentais légitime pour poser des questions.

– Alors que je vous ai vu épuisé par la surcharge de travail à l’hôpital pendant la canicule, maintenant, en pleine crise du coronavirus, au bout du téléphone, vous semblez détendu, presque tranquille. Je n’arrive pas à vous faire dire que vous n’en pouvez plus. Je ne comprends pas. Tout ce que je vois et entends dans les médias raconte l’apocalypse à l’hôpital.
– Mon service n’est pas débordé et je pense qu’aucun service d’urgence à Paris n’est débordé. Au contraire, notre activité aux urgences a chuté de 30 à 40 °/° par rapport au temps normal.
– Les médias prétendent le contraire.
– Je peux vous expliquer pourquoi nous ne sommes pas débordés et pourquoi on vous dit tout le contraire. Nous ne sommes pas débordés parce que nous nous sommes très bien préparés, contrairement à ce qu’on dit. Je parle uniquement des hôpitaux parisiens, que je connais. Ce n’était pas le cas à Mulhouse mais, dans la région parisienne, nous avions prévu qu’il y aurait beaucoup de malades du covid et, depuis février/mars, nous avons supprimé les autres activités pour réserver toutes les places à la prise en charge des malades du covid. À Mulhouse, ils n’ont pas vu venir la crise et je n’ai pas compris pourquoi ils ont laissé l’hôpital s’embourber, alors qu’à Paris nous avons réservé toutes nos forces aux malades du covid.
– Qu’avez-vous fait des autres malades en Île-de-France ? De tous les autres qui ne sont pas des covid ?
– On leur a dit, c’est le confinement, et ils ne sont pas venus. Ceux qui devaient être opérés, on a déplacé leur opération, aux autres, on leur a dit de ne pas tomber malades et ils ne sont pas tombés malades. Les accidents de la route et le sport sont le fond de commerce des services d’urgence, c’est réglé par le confinement, il n’y en a plus et on a beaucoup moins d’infarctus, d’accidents vasculaires cérébraux, les gens attendent pour faire leur infarctus, je ne dis pas qu’il n’y a en a pas du tout, mais beaucoup moins que d’habitude.
– Alors où est le problème de l’hôpital ? Il n’y en a pas?
– Si. En réanimation. Quand un malade du covid arrive en réanimation, c’est grave, il a du mal à s’en sortir. Soit il meurt – en Italie, c’était près de 25°/° – et ceux qui ne meurent pas mettent beaucoup de temps à sortir de réanimation, c’est ce qui bloque tous les services de réa, les seuls qui ont des difficultés en ce moment. Des malades ont été déplacés en province parce que les places ne se libéraient pas en Île-de-France. Les services de réanimation se sont vites remplis et les places ne se libéraient pas, pourtant on avait multiplié les places de réanimation. Dans mon hôpital, nous les avons quasiment triplées.
– En déplaçant des malades dans des régions qui ne sont pas infectées, on va y répandre le covid, non ?
– C’est un risque collatéral. Mais, même si on a déplacé des malades, les services de réanimation n’ont jamais été débordés : ils sont saturés, c’est différent.
– Pourquoi nous fait-on croire alors que c’est tout l’hôpital qui est débordé?
– Les bénéfices collatéraux ! on est applaudis à 20 h, on reçoit tout le matériel qu’on veut en claquant des doigts, on reçoit des dons, des moyens, de la considération, les chefs étoilés font des repas pour les infirmières des hôpitaux, les soignants vont recevoir des primes etc.
– Il y a des morts parmi le personnel soignant.
– À peine. Le 1° mort employé de l’assistance publique c’était le vaguemestre d’un l’hôpital parisien très connu. Il n’avait aucun contact avec aucun malade, il mettait juste les enveloppes dans les cases. Le directeur général de l’Assistance Publique déclaré qu’il avait mené un beau combat contre le virus.
– Par conséquent, aux urgences, canicule et covid n’ont rien à voir.
– Dans ma vie de médecin, les 2 grandes crises sanitaires en France ont été la canicule et le covid-19, qui est mondial, mais ces deux crises sont très différentes l’une de l’autre. La canicule, personne ne l’a vue venir et personne n’a rien compris pendant longtemps, tout l’appareil d’État était en vacances, ministres, secrétaires d’État etc. Les directeur d’hôpitaux aussi. Ceux qui étaient sur place, les mains dans le cambouis, ne comprenaient pas, personne ne les écoutait quand ils disaient quelque chose, personne n’a pris aucune décision. Là, c’est tout le contraire, tout était prêt tous les ministères sur le pied de guerre. Très différent dans la cause et aussi : la canicule n’a pas duré alors que, là, nous sommes dans une épidémie, qui va durer plus longtemps.
– Mais est-ce quelle fait vraiment beaucoup de morts? Quelle est la surmortalité ?
– J’ai vu quelques chiffres donnés par l’INSEE. Il y a peut-être une surmortalité dans certains départements mais pas partout. C’est trop tôt pour se prononcer, tant que nous n’avons pas les chiffres. On ne sait pas pour le moment s’il y aura une surmortalité globale par rapport à l’année précédente.
– Mourir du coronavirus, est-ce une mort horrible?
– Beaucoup de gens meurent d’un coup, d’une embolie pulmonaire, pour eux, ce n’est pas une mort horrible. D’autres, meurent à petit feu en réanimation, ça, c’est une mort horrible. Les petits vieux meurent d’une infection des poumons en 3/4 jours après une agonie normale. Mais il y en a beaucoup qui meurent longtemps en réanimation.
– Est-ce aussi grave qu’on le prétend?
– Je ne sais pas, je ne peux pas vous répondre actuellement.
– Est-ce que l’ignorance justifie certaines mesures ? L’enfermement de petits vieux, l’interdiction de dire adieu à un parent qui meurt?
– C’est monstrueux. Ils l’ordonnent, sous prétexte que les enfants peuvent apporter la maladie à leurs parents. Mais les parents sont en train de mourir, je ne vois pas ce qu’il y aurait de pire. Il suffirait que les enfants mettent un masque pour qu’il ne rapportent pas le virus en ville. Le pire, c’est que des petits vieux sont tout seuls, les enfants mettent les courses sur le palier et s’en vont sans les voir. C’est monstrueux, incroyable, tout le monde trouve ça normal. Ils se disent au revoir par la fenêtre. Si les enfants et les parents marchent là-dedans, moi, je ne comprends pas.
– Tout le monde n’est pas Antigone pour mettre une loi d’amour au-dessus de la loi des hommes. Ils ont peur de se faire prendre, s’ils transgressent, il paraît que dans certains commissariats 70°/° des appels reçus sont des appels de dénonciations et que les policiers ont prié les gens de ne plus dénoncer leurs voisins. Le confinement a vraiment réveillé de beaux instincts ! Avez-vous une idée de quand tout cela prendra fin?
– La contamination, on ne sait pas quand elle va s’arrêter. Soit elle cesse mystérieusement comme elle l’a fait il y a 17 ans, quand il y a eu le premier Sars venu de Chine, qui s’est arrêté au bout de quelques milliers de cas après avoir tué environ 800 personnes, mais il n’y a pas eu de cas en France. On n’a jamais su comment le Sars-1 s’était arrêté. Celui-ci, le Sars-Cov2 ne s’est pas arrêté. C’est très mystérieux aussi. S’il ne s’arrête pas d’une manière mystérieuse comme le Sars-Cov1, il n’y a qu’une façon de s’en débarrasser, c’est que tout le monde soit immunisé, comme on le faisait pour la rougeole par exemple. Donc, pour être immunisé tout le monde doit l’attraper ou être vacciné, je ne vois pas d’autre solution. Je ne sais pas du tout quand arriveront les vaccins, j’espère avoir attrapé le covid avant.
– Pourquoi ?
– On a dit qu’il fallait être immunisé, non ? je suis persuadé que sur moi, qui ne suis pas malade, ça ne me fera rien du tout ni à mon entourage.

Pâques, la Résurrection !

L’icône de la Résurrection représente le Christ ressuscité qui arrache Éve et Adam de leurs tombeaux pour les conduire avec lui auprès du Père.

Les Quatre Évangélistes racontent la Résurrection du matin de Pâques.
Voici le texte de saint Jean :

Le dimanche, Marie de Magdala se rendit au tombeau de bon matin, alors qu’il faisait encore sombre, et elle vit que la pierre avait été enlevée du tombeau.
Elle courut trouver Simon Pierre et l’autre disciple que Jésus aimait et leur dit : «Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où ils l’ont mis.»
Pierre et l’autre disciple sortirent donc et allèrent au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
Il se pencha et vit les bandelettes posées par terre, cependant il n’entra pas.
Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le tombeau. Il vit les bandelettes posées par terre ; le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus n’était pas avec les bandes, mais enroulé dans un endroit à part.
Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au tombeau, entra aussi, il vit et il crut. En effet, ils n’avaient pas encore compris que, d’après l’Écriture, Jésus devait ressusciter.
Ensuite les disciples repartirent chez eux.
Cependant, Marie se tenait dehors près du tombeau et pleurait. Tout en pleurant, elle se pencha pour regarder dans le tombeau, et elle vit deux anges habillés de blanc assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds.
Ils lui dirent: «Femme, pourquoi pleures-tu?»
Elle leur répondit: «Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils l’ont mis.» En disant cela, elle se retourna et vit Jésus debout, mais elle ne savait pas que c’était lui.
Jésus lui dit: «Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu?»
Pensant que c’était le jardinier, elle lui dit: «Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre.»
Jésus lui dit: «Marie!» Elle se retourna et lui dit en hébreu: «Rabbouni!», c’est-à-dire maître.
Jésus lui dit: «Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père, mais va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.»
Marie de Magdala alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur et qu’il lui avait dit cela.

Jean 20; 1,18.

Ci-dessus : Fra Angelico, Noli me tangere, fresque de San Marco (Florence), détail.

Noli me tangere, ne me retiens pas

Extraits d’un chapitre de Marie Madeleine (Pygmalion, 1998)
Un matin d’avril.
Marie-Madeleine se rend au sépulcre alors que les ténèbres ne sont pas encore dissipées. Elle veut arriver avant le lever du soleil, avant que ne commence le troisième jour. Les disciples se sont enfermés ; ils pleurent et se lamentent. Marie ne pleure pas. Elle est dans l’impatience de la Résurrection.

     En approchant, elle s’aperçoit que la pierre, qui fermait le tombeau, a été enlevée. Elle regarde à l’intérieur. Le sépulcre est vide. Si Jésus n’est pas là, si son corps n’est pas là, il ne peut pas ressusciter ; en tout cas pas ici, pas devant elle. Il ne peut pas ressusciter hors de son corps.

     Elle fait demi-tour, court prévenir les disciples, trouve Pierre avec Jean et dit :
– Ils ont enlevé du sépulcre le Seigneur et nous ne savons pas où ils l’ont mis (20, 2).
Ils se précipitent tous les trois. Jean, arrive le premier. Par respect pour l’aîné, il attend Pierre au bord du caveau, au bord de la révélation.

     « Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le sépulcre ; il vit les bandes qui étaient à terre, et le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les bandes, mais dans un lieu à part « ( 20, 6-7).

     Jean entre à son tour «… et il vit et il crut .»
Il leur faudra du temps pour comprendre la signification de ce qu’ils voient : des linges affaissés qui ont encore la forme du corps qu’ils enveloppaient, qui ne sont pas dérangés, mais vides.
Dvant la preuve matérielle de la Résurrection, « ils ne comprenaient pas encore que, selon l’Écriture, Jésus devait ressusciter des morts. Et les disciples s’en retournèrent chez eux. » (20, 9-10)

     Ils s’en vont, Marie-Madeleine reste. Elle pleure parce qu’on a volé le corps de Jésus. Elle regarde encore dans cette bouche de la mort. Sans entrer, elle s’approche « … et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l’un à la tête, l’autre aux pieds. Ils lui dirent :
– Femme, pourquoi pleures-tu ?
Elle leur répondit :
– Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis (12-13). Elle n’attend pas la réponse des anges.
 » En disant cela, elle se retourna, et elle vit Jésus debout; mais elle ne savait pas que c’était Jésus » (14).

     Elle ne le sait pas, elle n’a aucune des expériences faites par certains disciples : Elle n’était pas sur le lac de Tibériade lorsque Jésus marchait sur les eaux et n’a pas assisté à la Transfiguration.

     Elle ne dit rien, c’est Lui qui parle. Il répète la question des anges.
– Femme, pourquoi pleures-tu ? (15).
Sans lui laisser le temps de répondre, Il en pose une autre :
– Qui cherches-tu ?
Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit :
– Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai (15).

     Croit-elle vraiment qu’elle s’adresse au jardinier ? Appelle-t-on « Seigneur », le jardinier ? Elle ne sait pas, elle ne reconnaît pas encore Jésus, mais elle a des soupçons : « Si c’est toi qui l’as emporté », comme on emporte un trésor, « …je le prendrai ». Elle ne se demande pas comment elle le « prendra », ni de quelle manière elle transportera ce corps beaucoup trop lourd pour elle qu’elle veut remettre à sa place, dans son caveau, pour attendre près de lui qu’il ressuscite d’entre les morts. Sa foi est si forte qu’elle n’a peur de rien, ni de se trouver, seule, dans ce lieu impur ni de cet inconnu qui peut-être a volé celui qu’elle veut voir ressusciter. Alors, avec sa bouche d’homme revenu des Enfers, avec sa bouche de Dieu ayant vaincu la mort, il prononce son premier mot de ressuscité, son nom :
– Myriam ! Marie !
Elle, qui déjà s’éloignait pour poursuivre sa quête, se retourne et se jette à ses pieds :
– Rabouni !
Prosternée, ployée dans les voiles qui recouvrent ses cheveux, les mains tendues, elle lui embrasse les pieds. Elle a retrouvé sa place, elle va y rester pendant l’éternité puisqu’il est revenu !

     Il a suffi d’un mot pour qu’elle le reconnaisse.

     Et d’un mot, elle lui a répondu : Rabouni ! Ce mot qu’à employé un aveugle qui demandait sa guérison (Marc 10, 51). Comme il a ouvert les yeux de l’aveugle, le Christ ouvre ceux de Marie. Il est devant elle, non tel qu’il était, mais tel qu’il est désormais, dans le mystère de sa divinité. Il a alors cette parole extraordinaire, le Dieu Créateur demande la consentement de la créature :
-Ne me retiens pas !

Il  n’a aucun besoin d’attendre la réponse. L’ange de l’Annonciation avait besoin du « Fiat » de Marie : « Que cela soit ! ». Le Ressuscité n’a pas besoin de celui de Madeleine. Par son consentement, c’est toute la nature humaine qui participe à la montée vers le Père du Fils ressuscité.

« Crucifix » et Résurrection, Pâques covid, Pâques carillonnées

Samedi 11 avril 2020

Pâques approche, Pâques est là.
Qui va carillonner les cloches ?

VENDREDI SAINT
« CRUCIFIX »

Ci-dessus : dessin de Victor Hugo avec un crucifix.

Le Vendredi saint, les cloches se taisent pendant les trois jours de l’ensevelissement du Christ pour s’ébranler à toute volée au matin de Pâques.
Il y a trois générations, dans cette ville presque italienne et entièrement confinée, le Vendredi saint, vous n’aviez pas un magasin ouvert. On racontait aux enfants que les cloches ne sonnaient plus jusqu’à Pâques parce qu’elle étaient parties à Rome. Ce qu’elles allaient faire à Rome, les petits, qui n’en savaient rien, écarquillaient les yeux. Les parents racontaient qu’elles allaient à Rome se faire bénir et qu’au retour, elles apporteraient des œufs en chocolat.


Dans les maisons, on s’activait, on préparait les plus belles étoffes, les dessus de lit en mousseline, en dentelle, brodés au tambour, incrustés de perles et de fils dorés, les nappes de damas et tout tissu brodé. Le jour de Pâques, ces merveilles dont personne aujourd’hui ne veut plus chez soi tellement elles exigent d’entretien, jetées en travers des fenêtres, formaient un ornement mouvant le long du chemin de la procession.

Dans cette ville, sur un sommet, il y a un parvis, une basilique, une église, un Campanin. La rampe Saint-Michel qui y conduit est pavée de galets. Sur les côtés des échafaudages, couverts de plastique opaque blanc, figurent de grands linceuls flottants. Personne n’a plus le droit de travailler sur les chantiers, les échafaudages vont rester, jusqu’à quand? Ces houses de plastique claquent aussi au vent sur le Parvis désert, celui du Festival de Musique le plus ancien de France, qui cet été, sera probablement, comme les autres, annulé. Le Campanin c’est le clocher de la basilique, dédiée à l’Archange, au fond, sur la droite, l’église que les Pénitents Blancs (les Noirs sont au bas de la rue) se partagent avec la Madone puisqu’elle porte les deux noms. Cet ensemble, pur baroque italien, planté sur la colline au-dessus de la mer, regarde l’Italie qui fait une courbe pour former une sorte de lac.
Sur ce parvis, ont résonné tant de musiques, se sont produits tant de musiciens, on a entendu tant et tant de merveilles. Cette année, il serait silencieux pour la première fois depuis soixante-dix ans ?


Roberto Alagna n’y est pas venu, mais il a chanté sur la frontière franco-italienne, un endroit qui lui va bien, à lui, le franco-sicilien, mais c’est le parvis qui semble fait pour lui. L’architecture sans surcharge et les couleurs, ocre et or, tout lui irait si bien. Avec le colosse Pavarotti, c’était le contraire , le contraste si fort, entre la suavité des pierres et ce colosse de ténor, provoquait un transport de surprise et d’allégresse. Le même étonnement s’est produit l’année dernière avec la fragile Patricia Petitbon et son « Alchimia »déjantée qui a d’abord stupéfié cette architecture – qui, pour finir, s’est laissée envoûter par son chant.

Image d’un rêve : Roberto Alagna devant le Campanin de Saint-Michel archange.

Au soir de ce Vendredi saint de l’an coronavirus, Roberto Alagna a posté « Crucifix » pour tous ceux qu’il sait malheureux, lui qui doit l’être encore plus que nous tous réunis, de ne pas espérer l’entendre bientôt. Pour lui, c’était aussi son année Caruso.
Il a pris un poème d’un auteur qu’il aime (voyez Le Dernier jour d’un condamné qu’il a interprété plusieurs fois sur une musique de son frère David) : Victor Hugo.
Le poème, qui se trouve dans Les Contemplations, a été écrit en mars 1842 au pied d’un crucifix.
Il a été chanté avant Alagna qui l’a recréé.

La nuit du Vendredi saint, c’est la nuit du tombeau. Le Christ est enseveli.
Cette nuit, Roberto Alagna a mis en ligne « CRUCIFIX ».
Ci-dessous, le lien à recopier pour l’écouter :

youtu.be/zYTYiXYNQcE

Ci-dessus : les deux premières pages de la partition.
Un bug informatique m’a fait perdre la suite.

Sur le quatrain de Victor Hugo et une musique de Jean-Baptiste Faure, on entend les voix de Marcel Journet, Enrico Caruso et Roberto Alagna.
On retrouve dans ce clip l’attention que porte Alagna à son public auquel il aime faire découvrir des musiques et des textes hors des sentiers battus. Avec une correspondance idéale dans les mixages des voix et des images, le montage de Stella Orion est très réussi.

SAMEDI SAINT

Samedi, le Campanin sonne les 10 coups de 10 h. Le parvis est désert. Dans le silence complet, qui est retombé après le dixième coup, pas un cri d’enfant, pas une guitare, un pigeon nostalgique boitille sur les galets. Les plastiques blancs n’ont pas la force de claquer.
Devant la basilique, il y a toujours l’annonce des heures de visite et des messes, en deux endroits, bien en vue, comme si de rien n’était, comme si les flots de touristes, aux heures de visites, et de croyants, aux heures des messes, se bousculaient pour entrer. C’est stupide d’imaginer que demain, ici, sera célébrée la messe de Pâques. Mais c’est écrit. Deux fois même. Alors, un homme s’est approché, sans groin ni lui ni moi. Je me souviens combien il était beau, le bleu des yeux dans le visage caramel. À bonne distance pour ne pas m’effrayer, je ne l’étais pas, il m’a dit : Ne vous fiez pas à l’affiche, il n’y a rien. Et il a disparu en faisant un signe de la main, comme une bénédiction, de loin.


Il n’y avait plus que les annonces sur le parvis. Elles datent d’avant le confinement. Personne ne les a enlevées depuis. Peut-être, le prêtre est-il malade. En période de pandémie, c’est une profession à risques. Soignants des corps et des âmes, personnel médical et religieux, ils sont les premiers face à la mort. Mais les chrétiens, qui n’espèrent pas l’immortalité sur terre, n’ont pas oublié qu’il faut mourir. Ce n’est pas dire qu’ils en ont envie, mais ils préfèrent l’affronter, quand elle viendra, si possible debout.
Demain, ces soignants et ces prêtres qui sont morts les premiers, seront aussi les premiers pour la Résurrection.

RESURREXIT !

Cette nuit, après avoir écouté Crucifix, lisez, dans la prophétie d’Ézéchiel, de quelle manière extraordinaire l’Ancien Testament annonce le Nouveau :

Je ne connais pas d’autre texte où l’on assiste, comme si on était au cinéma, à la résurrection des morts, où on les voit redevenir vivants. Une qualité littéraire d’une telle puissance fait dresser les cheveux d’espérance la veille de Pâques.


Demain, c’est la Résurrection du premier-né d’entre les morts.
Demain Marie-Madeleine trouve l’ange près du tombeau et le sépulcre vide.
Demain, le Christ est Ressuscité !
C’est la joie dans le monde.

Et le Campanin ? Et les cloches, demain ?

Les cloches vont carillonner à toute volée.
Dans le fond de nos cœurs.

Ci-dessus : quand les cloches de Pâques carillonnaient pour les fidèles.

© Jacqueline Dauxois

Antigone ou le choix de la liberté, analyse de la tragédie de Sophocle, II : la malédiction des Labdacides

II
LA MALÉDICTION DES LABDACIDES

Prologue :
Antigone, Ismène, le chœur

Au lever du rideau, Antigone assure sa sœur de son amour, évoque l’héritage tragique légué par Œdipe et lui demande si elle a une idée du nouveau malheur que leur réserve Zeus.
En une phrase, tous les éléments de la tragédie qui va se jouer dans l’amour, entre la mort et les dieux, sont en place.

Ismène ignore ce qui se trame. Antigone le sait.
Ismène préfèrerait ne pas l’apprendre. L’histoire familiale l’accable : le souvenir d’ Œdipe, leur père, qui s’est arraché les yeux en découvrant qu’il avait épousé sa propre mère alors qu’il voulait déjouer la malédiction des Labdacides, celui de Jocaste qui s’est pendue et la mort de leurs frères, Étéocle et Polynice qui se sont entretués dans la bataille de Thèbes. C’est plus qu’elle n’en peut supporter alors que sa sœur, tout en l’assurant de son affection, vient la chercher pour lui parler des « menaces que leurs ennemis font peser sur ceux qu’elles aiment ».

A sa première réplique, Ismène se met à distance : non elle n’a connaissance d’aucune menace, d’aucune nouvelle, rien qui puisse « l’apaiser ou l’accabler ». Cependant, elle interroge sa sœur expressément venue pour lui parler et apprend que Créon a décidé de faire à Étéocle, qui a combattu pour lui, des funérailles « avec tous les égards qu’exige la justice et la loi » pour qu’il soit bien reçu au royaume des morts, alors que la dépouille de Polynice, qui a marché contre lui, sera abandonnée aux oiseaux de proie, sous peine de mort.
Polynice est leur frère à toutes les deux, réplique Antigone. C’est maintenant qu’Ismène doit décider « si un sang noble lui coule dans les veines ou si elle est indigne de ses grands ancêtres ».

Ismène, qui pressent le projet de sa sœur, s’inquiète :
« Dans quelle aventure veux-tu nous entraîner ? Qu’as-tu dans la tête ?
– J’ai besoin que tu m’aides à soulever le corps ! »
Ismène tente se dérober prétextant l’interdiction de Créon, Antigone, s’insurge :
« Il n’a aucun droit !»
Ismène a toujours su que sa sœur transgresserait cet ordre. Elle reconnait qu’il est inique et viole la loi divine, mais elle est faible et va la violer elle aussi. Suppliant les dieux souterrains de lui accorder leur pardon, elle obéit aux « ordres de ceux qui détiennent l’autorité » et déclare qu’agir autrement « n’a aucun sens ».
Antigone mesure alors sa solitude. Refusant tout espoir sur terre, elle se raidit héroïquement, proclame qu’il lui sera beau de mourir puisqu’elle croit à une autre vie et veut « plaire plus longtemps aux êtres qui reposent sous terre, qu’à ceux qu’elle côtoie ». Refusant une existence « déshonorée » et récusant par avance un possible revirement d’Ismène, elle rompt avec sa sœur qu’elle aime.

Précédant la venue de Créon, le dialogue du chœur et du coryphée introduit une autre respiration dont le lyrisme contraste avec le ton d’Antigone et Ismène :
« Le plus éclatant rayon de soleil
Vient caresser la ville aux sept portes,
Le premier qui a baigné Thèbes dans une lumière si belle. »

L’opposition entre l’expression des passions humaines et la sérénité de la beauté du monde fait naître une réflexion sur la « discutable querelle » qui a poussé les deux frères, l’un, à défendre Thèbes, l’autre à donner l’assaut aux sept portes.

On apprend alors que la défaite de Polynice a porté Créon sur le trône, ce qui change le regard qu’on porte en général sur ce fratricide. Etéocle ne voulait pas le trône pour lui-même, mais pour Créon, son oncle, et on comprend que le nouveau roi lui rende avec empressement les honneurs funéraires.

Mais dans ce cas, Polynice, si souvent fustigé par la critique parce qu’il a attaqué Thèbes, n’est pas plus coupable qu’une armée de libération.
Le fils d’Œdipe avait plus de droits à régner sur Thèbes que le frère d’Œdipe.

Créon affirme que les deux frères se sont battus pour succéder à leur père, ce n’est pas ce que dit le chœur et la tragédie toute entière montre Créon comme un manipulateur, violent, soupçonneux, avide, un tyran prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut. Prêt à pousser ses neveux, à s’entretuer puisque, sans leur disparition à tous les deux, il ne serait pas devenu roi.

Ainsi le prologue, après avoir jeté le spectateur dans le cœur de la tragédie avec le débat entre Antigone et Ismène, par la voix du chœur et du coryphée, lui a fait découvrir les coulisses du pouvoir.
Créon peut faire son entrée.

Premier épisode :

Créon, un garde, le chœur

Aux premiers mots de sa proclamation, le nouveau roi de Thèbes invoque les dieux qui ont « rétabli la situation », lui donnant, grâce à la mort des fils d’Œdipe qu’il traite de « sacrilèges »,  « les pleins pouvoirs et le trône ».
Il débite alors le discours politique qu’on entend depuis des millénaires. Il agit pour le le bien de la cité qu’il déclare en danger (alors que lui seul est menacé tant que vivent encore les deux filles d’Œdipe) pour édicter des lois tyranniques. Il décide qu’Etécole, qu’il vient de traiter de de sacrilège un instant plus tôt, s’est conduit de manière exemplaire et recevra tous les honneurs tandis qu’on abandonnera le corps de Polynice « aux cadavres et aux chiens qui le dévoreront, spectacle immonde. »

Le coryphée, chef des chœurs et voix du peuple, reconnaît à Créon, qui a déjà placé des gardes auprès du cadavre, le droit de prendre les décisions « qu’il veut sur les morts et sur nous qui vivons. »
Que peut-il demander de plus ? Antigone lui posera la même question. Rien, Créon ne peut rien demander de plus et cependant il réclame tout de même une obéissance absolue (dont le coryphée vient déjà de l’assurer). Il doute de cette obéissance aveugle et soupçonne que l’argent peut acheter ses ennemis.

C’est la première fois que se manifeste la relation de Créon à l’argent, l’un des clivages irréductibles entre Antigone et lui. Dans tous les êtres qu’il soupçonne : le coryphée, le garde, Tirésias, il ne voit qu’un moteur : l’argent.
Antigone n’obéit qu’à une seule loi : celle de l’honneur.

Un garde arrive, hésitant, haletant : le cadavre a été enterré. Le coupable n’a laissé aucun indice, il est venu à pied, pas de traces de roues, il ne s’est pas servi d’un instrument mais à gratté la terre de ses mains, ce n’est pas le fait d’une bête sauvage car le corps n’a pas été déplacé, mais enseveli symboliquement sous une fine couche de poussière et les rites ont été accomplis.
Eux, les gardes, n’ont rien vu. Ils ont tiré au sort  pour savoir qui serait le porteur de la nouvelle et le sort l’a désigné, lui, malheureux.

Créon a certainement compris qui a transgressé ses ordres et accompli les rites funéraires.
Le coryphée aussi, car il s’empresse d’assurer que :« Les dieux l’ont voulu ainsi ! », ce qui provoque la rage de Créon. Il accuse de nouveau ses ennemis d’avoir agi pour de l’argent et s’en prend au garde qui ose lui répondre qu’il est terrible de se faire des idées, de fausses idées.

Le Chœur intervient de nouveau dans son langage poétique :
« Il est bien des merveilles,
L’homme les surpasse toutes »….

Où veut-il en venir, le chœur, en décrivant les merveilles accomplies par l’homme sur terre et sur les mers, en restant dans la généralité, s’abstenant de donner des informations sur des faits concrets comme il l’avait fait lors de sa première intervention ? Il veut en venir à cette conclusion : lorsqu’il a tout conquis, l’homme « s’engage dans la bonne ou la mauvaise route. » La bonne se conforme aux lois de la cité, défend la justice et le respect qu’on doit aux dieux, c’est exactement ce que disait Antigone, l’autre conduit au mal.

Deuxième épisode :
Créon, un garde, le chœur, Antigone, Ismène

Un garde conduit Antigone devant Créon et raconte sa capture. Il était avec ses camarades, installé sous le vent pour échapper à l’odeur pestilentielle du cadavre lorsqu’une tempête se lève. Ils se protègent, ne se rendent compte de rien, jusqu’à ce qu’ils entendent des cris perçants. C’est Antigone. L’ouragan a emporté la terre qu’elle avait répandue sur le corps de son frère et elle crie de colère contre la tempête :

« Et de ses mains, aussitôt, elle le recouvre à nouveau de poussière,
Lève une aiguière de bronze magnifiquement ouvragée,
Et, par trois fois, répand ses libations sur le mort.
Nous la voyons, nous nous jetons sur elle,
Nous nous saisissons d’elle. Elle ne bronche pas.
Nous l’interrogeons sur ce qu’elle a fait
Et sur ce qu’elle est en train de faire. Elle ne nie rien,
J’en suis heureux et malheureux.
Sauver sa peau est un bienfait des dieux,
pourtant ça me fait mal de mener quelqu’un à sa perte.
Mais je suis ainsi fait
Mon salut avant tout. »

 En bon procureur, Créon interroge Antigone, pour s’assurer qu’elle a agi en connaissant la peine qu’elle risquait. Elle ne nie rien. Il s’en indigne.
« Tu as osé transgresser mes lois ? 
-Ce n’est pas Zeus qui les avait instaurées,
Pas plus que la Justice ou les Dieux des Enfers,
Et il n’y a rien au monde
Qui permettre à un homme, à un simple mortel,
D’abroger les lois immuables des Dieux.
Elles ne sont pas écrites et ne datent ni d’aujourd’hui ni d’hier,
Nul ne sait depuis quand elles existent,
Mais elles sont en vigueur pour toujours.
Est-ce que j’allais céder à la peur
Et devoir répondre de ma lâcheté devant les dieux ?
Je savais que j’allais mourir – comment l’aurais-je ignoré ?
Je n’ai rien à perdre à mourir avant mon heure.
J’ai tout à y gagner. Je souffrirais pendant ma vie entière
Si j’acceptais qu’un enfant né de ma mère
Pourrisse sans sépulture. Mais je ne souffre pas
Du sort auquel tu me condamnes.
Tu crois que je commets une folie ?
Si c’était un fou qui me traitait de folle ? »

Créon la traite d’arrogante et laisse échapper le dépit d’une vanité blessée : 
« Ce n’est plus moi, l’homme à présent ; l’homme c’est elle ! »
C’est admettre qu’en revendiquant ses actes et en acceptant la mort, Antigone lui impose sa loi. Obligé d’user de violence pour la dominer, sa colère monte par paliers. Rien ne le fait hésiter, qu’Antigone soit sa nièce ne la fera pas échapper « au pire des sorts », la mort ne lui suffit plus d’ailleurs, il faut que cette mort soit la pire et qu’Ismène la partage, ainsi la postérité d’Œdipe sera éteinte et personne ne pourra revendiquer sa couronne.
Il réclame Ismène.
Antigone s’indigne :
« Que veux-tu de plus que ma mort ? Je suis entre tes mains. »
Ce qu’il veut de plus, la mort d’Ismène, il ne peut l’avouer. Antigone ,pour en finir, lui demande ce qu’il attend :
« …D’où pourrais-je tirer une gloire plus grande
Que d’avoir enseveli mon frère
Dans un tombeau ? Chacun s’en réjouirait si la peur ne clouait les langues.
Mais la tyrannie permet
De faire dire ce que l’on veut. »

Créon contre-attaque en l’accusant de rendre les mêmes honneurs au traitre qu’au héros.
Le débat ressurgit depuis des millénaires à chaque guerre, à chaque changement de régime. Les révolutionnaires, en France, ont déterré les dépouilles des rois.
Créon, s’il exige de priver Polynice des rites funéraires c’est pour le poursuivre de sa haine jusque dans l’au-delà, l’empêcher de rejoindre les siens et de connaître la paix dans le monde des morts. Créon croit à la survie après la mort. Sinon quel est l’intérêt de profaner une dépouille ? Le sentiment de la vie éternelle est-il si fort qu’il survivait dans les athées ? Quel sens y a-t-il à punir une dépouille si on ne croit pas à l’éternité ?
Si on y croit, de quel droit priver quelqu’un des rites funéraires ? Sous prétexte qu’il est mauvais, affirme Créon. C’est ce que conteste Antigone :
« Hadès réclame que l’on accomplisse ces rites.
-Le bon ne doit pas être traité comme le mauvais.
-Qui sait si ce n’est pas cette règle qui prévaut chez les morts ?
-Un ennemi ne devient pas un ami en mourant.
-Je ne suis pas faite pour haïr, mais pour aimer.
-Si tu veux tant aimer, va aimer
les morts ; tant que je vivrai, aucune femme n’imposera sa loi. »

Elle la lui a déjà imposée puisqu’il en est réduit à user d’un si faible argument. Si Antigone était un homme, ce serait exactement la même chose, au lieu de dire : « aucune femme… », il dirait : « ce n’est pas toi qui m’imposera ta loi », il n’y pas de misogynie chez Sophocle, les arguments de Créon n’ont pas de caractère sexiste : il a peur d’elle au point de vouloir sa mort parce qu’elle est de sang royal et, que par un mariage, elle peut monter sur le trône, ce qui était prévu, on le découvrira plus tard.

Les premiers mots d’Ismène, convoquée par son oncle, provoquent une surprise. Dans le prologue, elle refusait d’aider sa sœur. Accusée maintenant, loin de nier un crime qu’elle n’a pas commis, elle revendique l’honneur d’en répondre. Antigone, qui avait prévu ce revirement, la repousse avec mépris, toute entière raidie pour garder son courage (et lui sauver la vie) :
« Je n’aime pas ceux qui ne savent aimer qu’en paroles. »
Elle voulait des actes, enterrer son frère avec sa sœur. C’est par ses actes héroïques qu’elle a conquis la gloire de périr, elle ne partage pas l’honneur d’en mourir.

Ismène se plaint d’être rejetée, blessée, humiliée. Antigone avoue qu’elle souffre de l’offenser. Ismène fait une uktime tentative pour sauver sa sœur : « Tu vas tuer la fiancée de ton fils ? »
C’est le coup de théâtre : on ignorait qu’Antigone était fiancée au fils de Créon. 

A suivre.

© Jacqueline Dauxois

Antigone ou le choix de la liberté dans la tragédie de Sophocle, I introduction

I

INTRODUCTION

ANTIGONE AUJOURD’HUI

Depuis deux mille cinq cents ans, la tragédie de Sophocle n’a pas quitté l’affiche.

En 2015, Le Théâtre de la Ville a donné, en anglais, une Antigone dans la vision minimaliste de Ivo van Hove, avec Juliette Binoche – magnifique interprète du Hussard sur le toit (de Jean-Paul Rappeneau d’après Giono), qui raconte l’épidémie de choléra en Provence – et le Festival d’Avignon, en 2017, a présenté une mise en scène à l’esthétique raffinée, de Satoshi Miyagi.

Il y a deux jours, le 25 mars 2020, sans l’ordre de fermer les théâtres pour cause de Covid-19, on jouait Antigone au Théâtre National de Bordeaux Aquitaine.

Servie par une langue moderne, sobre, forte et âpre et une construction dramatique haletante où les révélations s’enchaînent jusqu’à l’hécatombe familiale, alors qu’on croit que tout est dit à la première scène, la tragédie porte une idée universelle. C’est une conception du monde, donc de la vie et la mort, qui n’a jamais pu être extirpée du cœur de l’homme : La conviction que la liberté de conscience, lorsqu’elle obéit à la volonté divine, doit l’emporter sur n’importe quel décret imposée par le pouvoir politique – qui, en faisant appliquer une loi contraire à celle des dieux, de légitime devient tyrannique.

Parce qu’elle proclame tout haut ce que pensent une partie des muets qui obéissent après avoir bâillonné leur conscience par peur des représailles, Antigone est condamnée. Elle n’aime pas la mort, elle la préfère à l’existence dégradante.

Sachant qu’elle va en mourir, elle donne l’exemple d’un héroïsme capable de réveiller les consciences qui se sont enchaînés elles-mêmes.

A suivre : l’analyse du texte.

© Jacqueline Dauxois

Nous sommes des barbares, Antigone au secours !

Le 19 mars 2020

UNE LOI AU-DESSUS DE TOUTES LES LOIS

Nous sommes des barbares, si nous abandonnons nos morts aux mercenaires.
Depuis quand faut-il demander la permission à un gouvernement pour accomplir des rites millénaires ?


Est-ce qu’il n’existe pas une loi au-dessus de toutes les lois ? Cette loi n’est-elle pas divine parce qu’elle est amour ?
Cette loi, supérieure à toutes les autres, n’est pas un décret périssable édictéepar un gouvernement. Elle est réelle, concrète, elle n’a rien d’abstrait. Contrairement aux lois humaines, elle est permanente, invariable. Elle est inscrite en chacun de nous, dans chaque fibre qui nous constitue, elle règne dans nos cœurs, nos âmes, nos esprits et nos corps.

À la perte de quelqu’un de cher, ce n’est pas seulement la partie spirituelle de notre être, c’est notre corps tout entier, chacun de nos membres, qui exige de suivre la dépouille que la mort rend sacrée (pas sainte mais sacrée, tous les peuples du monde, toutes les religions et les non religions le savent, le vivent, l’expérimentent), jusqu’au bord de la tombe et voudrait s’enfoncer avec elle dans la ténèbre du tombeau.
Roméo et Juliette choisissent d’y descendre ensemble, Antigone toute seule, le commun des mortels fait demi-tour la tombe refermée et retourne à la vie ayant accompli le rite vital de l’accompagnement, de l’adieu ou de l’au-revoir.
Cette nécessité, venue du fond de l’être, inscrite dans la nature humaine, est ce qui la différencie de l’animale, elle vient de l’amour puisqu’elle vient de Dieu.

C’est la seule loi qu’il ne faut pas transgresser.

LA PEUR, CET INSIDIEUX RONGEUR

Mais on a peur. Il faut arrêter d’avoir peur. C’est avec la peur , cet insidieux rongeur de l’âme, qu’on fait des esclaves.
Aujourd’hui, 19 mars de l’an coronavirus, on a peur de quoi ? Pour le moment, où elle est l’hécatombe ? Elle viendra peut-être. Je n’en sais rien. Personne n’en sait rien. Les chiffres hier (19 mars 2020) annonçaient 7.000 décès dans le monde (trois semaines plus tard, date où le décompte ne sera pas achevé, ce sera 100.000). Chaque année, en France, la grippe ordinaire tue 10.000 personnes.
À chaque épidémie, chaque canicule, nos hôpitaux sont débordés parce qu’on ne fait rien pour les soutenir, on compte sur leur inépuisable dévouement (1).
Quant à la peur, elle nous est inoculée avec la privation des libertés, l’ordre de confinement, limité pour le moment, et la contravention pour les désobéissants.

ANTIGONE OU LE CHOIX DE LA LIBERTÉ

Lisez, relisez Antigone, pas celle d’Anouilh, celle de Sophocle, l’un des plus grands génies littéraires que la terre ait porté. Ses tragédies, écrites un demi-millénaire avant Jésus-Christ, sont toujours jouées.

Antigone défie les ordres du pouvoir temporel. Créon, son oncle qui règne sur Thèbes, a interdit, sous peine de mort, d’inhumer la dépouille d’un des frères d’Antigone. Elle brave l’interdiction. Seule, de ses mains, elle l’ensevelit. et accomplit les rites. Créon fait exhumer le corps. Elle retourne l’enterrer. Prise en flagrant délit de récidive, condamnée à être emmurée vive, elle se pend dans son tombeau.
C’est elle, la vivante, c’est elle l’éternité. Créon est le technocrate, l’immédiat, l’instantané, le périssable, le décideur qui veut ravir aux autres leur conscience, s’emparer de leur âme.
Antigone refuse l’esclavage et, par sa mort, proclame la vie dans son éternité.

Qu’est-ce qu’on risque, en France aujourd’hui, si on accompagne un cortège funèbre au cimetière ?

© Jacqueline Dauxois

Publié le 19 mars 2020

NOTE :
(1) Jacqueline Dauxois et le docteur Marc Andronikof, Médecin aux urgences, Éd. Le Rocher, 2005.

ANNEXE :
Le 17 mars 2020, le ROH annonçait sa fermeture jusqu’au 19 avril. J’ai une place pour le 11, la Première de ce nouveau Paillasse avec Roberto Alagna. Si le théâtre rouvre effectivement, il ne chantera donc ni le 11 ni le 19 mais les 19, 21, 25, 29 avril et le 2 mai. Cela parait invraisemblable. Que deviennent les répétitions ?

Alagna en Canio au Metropolitan, 2018.

Voir sur le site plusieurs articles sur Paillasse avec Roberto Alagna.

Roberto Alagna dans Cavalleria Rusticana et Pagliacci au Metropolitan Opera de New York, janvier 2018 – Chapitre 1

Outre les autres chapitres sur le Paillasse de New York, vous pouvez trouver sur le site un ou plusieurs articles sur le Pagliacci de Berlin et celui de Barcelone.

Astérix, Opéras et Coronavirus

COVID-19

Samedi 14 mars 2020, midi, aéroport de Nice.
Dans la salle d’embarquement du Terminal 2, les bottes d’une femme résonnent comme un bruitage de cinéma. Jamais, dans le vacarme habituel, on n’entend le bruit d’une paire de bottes dans un aéroport.
Les boutiques sont vides, les vendeuses les bras croisés, toutes les places libres pour s’asseoir où on veut au lieu de chercher un bout de siège où se poser.
Qu’est-il arrivé ?
La peur.
Une hôtesse, qu’on entend distinctement à deux mètres dans le silence étrange qui s’est emparé des lieux, raconte à sa copine qu’hier soir des clients en sont venus aux mains dans un supermarché, ils se sont battus pour des pâtes Pazani. C’est pourtant pas pour les œufs frais qu’elles contiennent !
Dans la Stampa de la veille, un médecin milanais déclarait : « C’est la guerre! »
Est-ce la guerre ?

Ci-dessus : l’aéroport de Nice, le 14 mars de l’an Coronavirus à midi.

Seule la voix des annonces pour les retardataires des vols pour Clavi et Lisbonne vous casse toujours les oreilles, à l’identique depuis des années, un affreux son qui grince, jamais ils n’auront l’idée de régler les micros.
Les bottes sont japonaises et les Japonaises masquées. Sinon, personne n’en porte, en France on n’en a pas, on les a vendus aux Chinois, bonne affaire, le personnel d’Air France n’en porte pas non plus, ni masques ni gants.

Bien sûr, c’est perturbant de penser que dans quelques jours ce sera le moment réserver des places pour Fedora (La Scala, juin 2020) alors que le théâtre est actuellement fermé, que l’Opéra de Paris vient d’en faire autant suivi de peu par le Met.
Perturbant et encourageant.
Comme si on était déjà de l’autre côté de la pandémie.

BULLE SUR BULLE

Il y a trois semaines à Vienne, à la veille de la première répétition de Turandot, le 23 février donc, Aleksandra Kurzak devait donner un récital à la Scala. Elle a fait demi tour à l’aéroport : l’Opéra venait de fermer. Au lieu de l’imaginer faisant demi-tour, c’est mieux de la revoir dans cette Traviata de New York, où elle a resplendi si fort, au début de l’année quand le Met bourdonnait de vie, qu’elle répétait dans l’auditorium en même temps que Roberto dans le studio.

Dans Vienne, où rien ne semble avoir changé depuis des siècles, il était difficile de s’interroger sur ce que serait la suite de cette épidémie pas encore promue pandémie, d’ailleurs personne n’imaginait l’Italie confinée, la Lombardie aux rues désertes et que, quelques jours après la dernière Turandot d’Alagna (9 mars), le 14, l’Autriche suspendrait ses relations aériennes avec la France, l’Espagne et la Suisse.

Pourtant déjà, la réception de l’hôtel annulait des réservations à une époque où d’habitude elle fait le plein – il y a eu une alerte à Vienne, pendant les répétitions de Turandot, un quartier bouclé pendant une journée. Mais en ce début de Carême, les églises étaient bondées. À Saint-Stephan, la cathédrale, la messe du Mercredi des Cendres attirait une foule. L’archevêque célébrait, une chorale chantait et lorsque la foule reprenait en chœur, c’était juste. Personne n’avait peur ni ne portait de masque. Le jeune homme inconnu à côté de moi me faisait suivre la musique sur son feuillet.

Ci-dessus : la cathédrale Saint-Stéphan.

Vienne est une ville qui semble hors du monde et la magie des répétitions est telle, surtout quand elles se déroulent en studio, qu’on était emporté dans cet univers imaginaire qu’on a parfois tant de mal à quitter. La maladie semblait tellement lointaine. Le studio Kleiber, où Roberto Alagna a répété tant d’opéras, était une bulle, comme déjà d’habitude, je suis souvent dans la mienne, c’était bulle sur bulle.

Le coronavirus avançait à grands pas, rebaptisé Covid-19.
En France, les interdictions ont commencé de pleuvoir, les rassemblements ont été interdits par paliers. Demain peut-être, il sera interdit de se promener. L’Opéra de Paris a annoncé qu’il fermait. Le TCE a résisté aussi longtemps que le Met, chacun à sa façon. Le Met annonçait que dans, son souci de la santé des spectateurs, la salle et les coulisses étaient désinfectés, ce qui n’est pas possible évidemment, du moins pas efficacement, que quiconque se sentait malade serait remboursé sans discussion, le TCE laissait entrer la quantité de spectateurs autorisée, et remboursait les autres.

Pendant les répétitions de Roberto Alagna au Staasoper, il n’était pas possible de penser à autre chose qu’à son Calaf.
Ses camarades faisaient des selfies avec lui, virus on connaissait pas ! aujourd’hui on resterait à 6 mètres de lui.
Avant la Première, à l’entrée des artistes, il signait des piles de photos.

PARIS

Après un vol dans un avion assez vide pour qu’on choisisse sa place sans s’occuper de celle prévue par la carte d’embarquement, le samedi 14 mars, à Montmartre, le soir, même si on était bien loin des foules habituelles, les terrasses qui étaient encore ouvertes, étaient remplies.
Mais aucune musique ne montait de la rue, ni jazz ni accordéon. Ce silence…

Un bistrot fermé, les chaises empilées derrière les vitres.

Le lendemain dimanche matin, tous les cafés et restaurant fermés, les gens faisaient la queue devant la boulangerie, dehors, rangés comme des pions chacun à un mètre de l’autre. Un client en short faisait sa gymnastique en attendant son tour, et gagnait ainsi deux mètres de vide supplémentaire, ses voisins ayant moins peur du virus que d’un éborgnement immédiat. L’après-midi, le rues étaient presque désertes, le jardin du Sacré-Cœur, ouvert, n’attirait pas les foules qui se pressent d’habitude ua coude à coude surles pelouses et sur les escaliers. Mais dans les rues qui tortillent, le petit train qui promène les touristes circulait, bondé.
On me disait que tout le monde fuyait, pourquoi je n’étais pas restée où j’étais? Pourquoi? Sais pas. Pour mes livres et mes DVD. J’en ai aussi là-bas, mais c’est plutôt une biblio-discothèque de famille que la mienne. D’ailleurs tout le monde n’a pas fui, mes voisins de palier, les écrivains Anne-Sophie Stefanini et Patrick Besson, sont restés. Et ma maison d’édition est au bas de la rue, enfin, au bas de plusieurs rues, en face de la fontaine Molière, un peu plus bas que la vieille BN et l’immeuble où Stendhal habitait. Rester ou repartir, je ne sais pas. Si cela devient interdit de descendre dans la rue, j’essaierai de m’en aller.

HÉROS D’OPÉRA ET SPAGHETTIS PANZANI

Même pour nous, qui croyons que nous sommes des dieux et que la planète est un village, les grandes épidémies sont terrorisantes. La peste noire et le choléra laissaient à peine quelques survivants. Il n’y avait plus personne pour ensevelir les morts. On tremble. On a peut-être raison. On ne sait pas. Mais faut-il trembler jusqu’à la sottise ? Un paquet de spaghettis de plus ou de moins, ça va changer quoi, si on doit mourir ? Je sais, il n’était pas pour vous, ce paquet, vous vous enlèveriez la nourriture de la bouche pour la donner à votre maman ou à vos enfants, mais… si on arrivait à rester nobles ? Si on mourait sans bassesse et sans lâcheté ?

Alagna, dans son premier Otello, Orange, 2014.

Si on prenait modèle sur les héros d’Opéras?
Les shakespeariens, Juliette, Roméo, Otello, sublimes, les autres aussi, Mario sait que Scarpia ne l’épargnera pas, que les balles ne sont pas chargées à blanc et Tosca, quand elle comprend enfin, se jette dans le vide, il y a de quoi faire tout un article (plusieurs en fait) pour démontrer que seul l’amour, s’il ne décourage pas la mort, la transcende en tout cas sur les planches, alors pourquoi pas dans un supermarché aussi, avec des pâtes à la main ? Des pâtes peuvent avoir, sinon la beauté d’une épée, malgré tout quelque chose d’intéressant : Tu veux mes pâtes, prends-les, je te les donne ! Les pâtes données, tous les deux, celui a donné et celui qui a pris, tournent au coin de la gondole vide du supermarché et ils s’écroulent morts, le paquet crevé entre eux laissant s’éparpiller les pâtes. On ne peut pas atteindre avec des spaghettis à une grandeur opératique, mais on peut éviter le pire : le vulgaire.
Faut-il relire Defoë (Journal de l’année de la peste), Giono (le Hussard bleu), Christiane Singer (la Mort Viennoise) et tant d’autres, c’est la grande question du moment, en attendant de l’avoir résolue, si on jouait la carte de l’humour ?

ASTÉRIX ET CORONAVIRUS

Le coronavirus est dans Astérix ! Dans une BD de la nouvelle série de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad qui ont continué après Uderzo et Goscinny, voilà pourquoi l’information a échappé à plusieurs. En 2017, ils ont publié Astérix et la Transitalique, où Coronavirus occupe une place de choix. Coronavirus est un Romain méchant, très méchant, qui conduit un char, le visage masqué. En somme, très ressemblant à celui qui nous empoisonne la vie.

Dans « Astérix et la Transitalique », Coronavirus, le champion des méchants Romains, dispute une course de chars contre les Gaulois, le visage entièrement caché par un casque intégral.

Et si on était sérieux ?
Difficile, le discours officiel, même débité avec un tremblement ému, prête à rire. Comment s’en empêcher quand, après avoir interdit les spectacles, supprimé les offices religieux, fermé les crèches, les écoles, les universités, les cafés, les restaurants et tous les magasins sauf ceux de vivres et de médicaments, tellement ce virus est dangereux, vicieux, meurtrier, on déclare que dimanche 15 mars, aujourd’hui donc, le virus se tiendra à distance des bureaux de vote et que si vous apportez votre propre stylo, à condition qu’il écrive bleu ou noir, ni paillettes ni fantaisie, vous n’avez rien à redouter du covid-19. Il va tuer ailleurs.

Pareil pour les masques, on les a tous vendus aux Chinois alors on n’en a plus, qu’importe ! on vous l’a assez répété : les masques n’ont d’efficacité qu’entre malades et soignants, pour tous les autres, pas besoin, les masques ne les protègeraient pas. Dans ces conditions, ubuesques et comiques, je vous passe les différentes catégories, qui vont du périssable en trois heures, pas cher, aux plus sophistiqués avec le groin, qui en Chine, atteignent 40 €, en France pas encore, mais de toute manière, on n’en a pas.
Vous voyez que l’humour est partout et j’ai préparé la liste des courses urgentes : piles pour l’ordi, déboucheur pour le lavabo, tulipes et… des pâtes, parbleu.

« L’amour court les rues » est écrit sur un matelas plié en deux devant l’école qui ne rouvrira pas demain. Même s’il est bien seul, l’amour, à courir les rues en ce moment, ce matelas d’espoir, qu’on ne l’enlève de cette rue , si joyeuse hier, devenue si déserte.

© Jacqueline Dauxois

Pour en savoir plus sur le cycle Otello :