Les deux Manon de Py à Bordeaux et Paris

Manon, des productions classiques à Olivier Py

Montée à Genève en 2016 avec Patricia Petibon dans le rôle titre, la production d’Oivier Py a été donné, à quelques semaines d’intervalle, dans deux distributions différentes, au Grand Théâtre de Bordeaux, en avril 2019 et, en mai 2019, à l’Opéra Comique de Paris, lieu de sa première création et où, depuis, son image caracole sur la fresque du plafond : « Le triomphe de Manon ».

Roberto Alagna, Manon, Paris 2004, mise en scène Gilbert Deflo .

On se souvient de mises en scène de Manon interprétées par Roberto Alagna. Celle, très classique, de Gilbert Deflo à l’Opéra de Paris en 2004 montrait des personnages qui semblaient descendus de toiles de Fragonard dans des costumes resplendissants. Trois ans plus tard, à Vienne, Andrei Serban renouvelait mise en scène, costumes et décors avec des images insolites qu’il faisait alterner avec d’autres plus classiques, comme la scène de Saint-Sulpice.

Roberto Alagna (en soutane) et Anna Netrebko, Manon, Vienne 2007, la scène de Saint-Sulpice, mise en scène d’Andrei Serban.

Py fait table rase, y compris des audaces de la production de Vienne, et cherche des équivalents sulfureux du roman de l’Abbe Prévost. Le public qui l’a sifflé, n’a vu aucun humour dans une transposition radicale qui fait du couvent un bordel. Pourtant, non seulement c’est la même violence faite à Manon, contre son gré, de l’enfermer, mais l’humour est là : noir et rose bonbon. Il se manifeste dans le décalage des décors de Pierre-André Weitz qui remplace le coche par une locomotive enfumée, déménage la chambre des amants des toits de Paris sous un cocotier, mer d’huile et sable chaud, qui dresse un décor de néons criards d’un quartier chaud inspiré d’images de cinéma et de BD et fait descendre à une Manon meneuse de revue, qui célèbre les plaisirs de la jeunesse, un escalier de Music Hall. Les symboles faussement naïfs d’une grande bouche et de flammes en néon font à l’humour une escorte sarcastique. Mais le morne décor de Saint-Sulpice, où le phantasme sexuel se banalise, a perdu ce ton d’insolence effrontée.

Ci-dessus: Nadine Sierra dans Manon à Bordeaux.

Dans ce décor modulable, les couleurs s’animent : néons criards, murailles sinistres et vêtements, – si l’on peut dire de Manon qu’elle est habillée. À de minuscules nuisettes de soie et dentelles rouges ou vertes succèdent de longues robes pailletées formant autour d’elle des écrins clinquants où elle est enchâssée comme une pierre dont on ne sait plus si elle est vraie ou fausse. Une troisième série de robes introduit la surprise. À Saint-Sulpice, compromis entre la nuisette et le fourreau de vamp, elle porte une robette de noir pailletée, et au Casino, elle apparaît avec Des Grieux, tous les deux en travesti du XVIIIème. Le sarcasme remplace l’humour et Sade se substitue à l’abbé Prévost.

Ci-dessus Nadine Sierra et Benjamin Bernheim dans Manon, Bordeaux.

Nadine Sierra, Manon à Bordeaux

A Bordeaux, Nadine Sierra, dont c’était une prise de rôle, comme pour son partenaire Benjamin Bernheim, a campé une Manon explosivement sensuelle, candide, voluptueuse et naïve, complètement dépourvue de morale, mais d’une telle ingénuité qu’elle aurait rendu innocente la boue dans laquelle elle pataugeait, allant à ses plaisirs avec un égoïsme inconscient. Si elle est perfide, c’est en toute ingénuité, mais la perfidie suppose des calculs, or, cette Manon va à son plaisir, insoucieuse de détruire celui qui l’aime et, qu’à sa façon, elle aime. Elle fait ce qui lui plaît sans comprendre qu’on ne la comprenne pas, mais il n’y a rien à comprendre. Traquée comme une biche, mourant comme par surprise avec l’innocence d’un animal aux abois, Nadine Sierra est une exquise Manon.  

Patricia Petitbon, Manon à Paris

Le personnage de Patricia Petibon, à l’Opéra Comique, est une femme cernée par le mal qui est en elle et en dehors d’elle, qui connait le tourment et dont la déchirure annonce la destruction.

Ci-dessus : Patricia Petibon, Manon, Paris.

Car elle va plus loin que Py dans son approche impitoyable d’un univers d’argent, de prostitution de débauche et de fange. À ces féroces dépeceurs qui fondent sur elle comme des charognards, elle juxtapose deux images. Elle qui fut au TCE une Mélusine à la féminité accomplie, crée un personnage de courtisane tour à tour raffinée, lointaine, désolée, à la sensualité froissée qui se transforme en petit clown étrange évoquant la détresse d’une Guilietta Massina dans La Strada. À ces moments, sa chevelure rousse rassemblée en couronne dérisoire accentue la fragilité de ses attitudes douloureuses, pathétiques et désespérées : la tête rentrée dans le cou, les jambes de travers, les cuisses qu’elle cache sous des collants noirs annoncent le refus proclamé d’être une chair à vendre avec l’ambiguïté qui fait qu’elle consent à être une marchandise, qu’elle aime le plaisir et sait qu’il la conduit à la mort : tout en elle le proclame avec l’élégance consommée de son jeu et la beauté de son chant.

Le Des Grieux de Benjamin Berheim, à Bordeaux

À Bordeaux, en face d’une explosive Manon aussi voluptueuse qu’inconsciente d’immoralité spontanée, le Des Grieux de Benjamin Bernheim est un homme perdu. Sérieux, ardent et tendre, il ne comprend pas par quel engrenage fatal il s’enfonce dans un univers qu’il déteste et qui le fait souffrir. La scène des travestis lui est une torture, il ne se supporte pas ainsi grimé et se débarrasse de sa robe aussi vite que la mise en scène le lui permet. Dans la distribution de Paris, c’est Manon/Petibon qui porte en elle les signes de la mort depuis le début, à Bordeaux, c’est Des Grieux/Bernheim qui, épouvanté par le milieu corrompu auquel il finit par se mêler, jamais n’oublie qu’il roule vers l’abime. Avec une diction parfaite et un jeu tout en retenue, Benjamin Bernheim est un Des Grieux pathétique, conscient depuis le début qu’il est entrainé à sa perte.

Ci-dessus: Patricia Petibon et Frédéric Antoun, dans Manon, Paris.

Le Des Grieux de Frédric Antoun à l’Opéra Comique

Frédéric Antoun, le 12 novembre 2014, pour les trois cents ans de l’Opéra Comique, a interprété une scène de Manon avec Patricia Petibon.
Quelques semaines avant sa première Manon au Comique, il chantait Cassio dans Otello à L’Opéra de Paris, avec Roberto Alagna, dans le rôle titre.
Dans le couloir des loges, ses premiers mots ont été : « Je n’aimerais pas être à la place de Roberto. C’est un rôle écrasant, d’une difficulté inouïe. » Une autre fois : « Roberto ? Il est le Roméo suprême ! » Il a dit à un journaliste que le Werther d’Alagna l’avait scotché. Il admire  Roberto Alagna et il le dit publiquement avec cet enthousiasme.
Cassio n’est pas un rôle qu’on remarque d’habitude, surtout en face du géant Alagna. Or, le Casssio d’Antoun ne passait pas inaperçu avec son élégante désinvolture et sa tendre insouciance.

Otello, les saluts :
au centre Roberto Alagna (à sa gauche, le chef Bertrand de Billy et Georges Gagnidze) et Aleksandra Kurzak (à sa droite Frédéric Antoun et Alessandro Liebratore).

Son Des Grieux, est un amant  éperdu, affamé de bonheur, passionné, faible, fougueux, mais assumant tout, y compris le plaisir jusqu’au travesti. Dans la robe rouge, décolletée, une plume  dans les cheveux, de sa voix bien timbrée et de son jeu d’acteur très séduisant, il donne toute la scène avec un cran étonnant. Son Des Grieux de feu et de flammes aimerait vivre. Il n’ignore ni l’humour ni le sourire, mais fou d’amour il renonce à ses convictions les plus profondes, navré d’y renoncer, mais irrésistiblement, et non sans volupté, entraîné. Tout entier dans le paradoxe et le déchirement, jamais résigné au malheur, aspirant sans cesse au bonheur d’aimer, le Des Grieux de Frédéric Antoun, tombé dans les turpitudes du jeu et la triche, Manon mourante dans ses bras, ne peut pas cesser d’espérer.

Une ou deux Manon ?

Ceux qui ont assisté aux deux spectacles de Bordeaux et Paris ont cru assister à deux productions différentes tellement les chanteuses et chanteurs de cette même Manon, ont défendu, chacun avec un talent très personnel, des conceptions différentes de ces personnages classiques de la littérature, y compris lyrique – différentes, justes et belles.

© Jacqueline Dauxois

Nadine Sierra au Théâtre des Champs-Elysées

Après Samson et Dalila, avec Elīna Garanča, qui a ouvert la saison du Met, Roberto Alagna reprend Carmen pour neuf représentations, les 9, 12, 17, 21, 26, 29 janvier et les 2, 5, et 8 février avec Clémetine Margaine, dans le rôle titre, et Aleksanda Kurzak, Micaëla, dans la mise en scène classique de Richard Eyre.

Nadine Sierra © Jacqueline Dauxois

Pendant ce temps, à Paris, le 12 janvier 2019, Nadine Sierra, soprano américaine, née d’un père portugais et d’une mère italo-portugaise, donne un concert (les Grandes voix) au Théâtre des Champs-Elysées. On ne l’a pas encore entendue en France dans Lucia di Lamermoor, mais en 2017, à l’Opéra de Paris et à Orange, elle a été une exceptionnelle Gilda.

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L’Auberge des trois Empires de Nicolas Saudray





Nicolas Saudray, qui vient de publier aux éditions Michel de Maule L’Auberge des Trois Empires, son treizième roman, est aussi dramaturge, auteur de pièces qu’on aimerait voir à Paris. Une carrière publique ne lui permettait pas vraiment de signer des romans, de sorte qu’il a mené une carrière de grand commis de l’Etat en parallèle avec celle d’écrivain. Cet auteur secret, amoureux d’un château-fort qu’il a passé une partie de sa vie à restaurer et à protéger des éoliennes, navré que les cigognes n’y viennent plus nicher, cet homme d’une culture universelle, maniant un humour qui peut devenir cinglant, qu’on rencontre aussi bien aux générales d’opéras contemporains que sac au dos sur les sentiers de grande randonnée du Mercantour ou de l’Himalaya, on ne l’approchera jamais de si près qu’en lisant ses livres.

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Entretien de Jacqueline Dauxois sur « Le Péché du Roi David »

Variations sur « Le Péché du Roi David », éditions Michel de Maule, 2018

Ci-dessus : Jacqueline Dauxois

AB – J’ai lu pratiquement tous vos livres et vous m’avez entraînée dans des voyages incroyables. J’ai envie de nommer des romans « Le Cœur de la nuit », « La Grande Pâque russe », des livres d’histoire : « Anne de Kiev », « Charlotte Corday », « Rodolphe II de Habsbourg », vous m’avez emmenée en Orient sur « la Route de la soie », et au Moyen Orient avec des livres étonnants, « la Reine de l’Orient, Zénobie », « la Reine de Saba », « Néfertiti »… Nous allons parler ce matin du roi David. Pourquoi est-il resté à la postérité ?

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« Cold War » ( Zimna Wojna) de Pawel Pawlikowski

Toutes les couleurs du noir et blanc

  

Cold War ( Zimna  Wojna) de Pawel Pawlikowski.
Avec Joanna Kulig (Zula) qui a été l’interprète de Ida, sorti il y a quatre ans, et Tomaz Kot (Viktor).

Cannes a consenti le prix de la mise en scène à Cold War qui aurait dû être récompense par la Palme d’Or 2018.

Un chef d’œuvre. Du cinéma qui raconte sans discours à travers l’image, les plans séquence, la voix, la musique, les « cuts », les noirs. Des cadrages étonnants, des éclairages superbes, un noir et blanc somptueux, l’utilisation de la danse, du chant, de la musique poussée jusqu’au sublime dans une fusion paroxystique du son et de l’image.

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