Akhnaten et Doctor Atomic, deux opéras interrogent notre univers

Akhnaten, musique de Philip Glass, livret tiré du Livre des Morts de l’Anvcenne Égypte, production Phelim McDermott, avec AnthonyRoth Costanzo dans le rôle titre et J’Nai Bridge, Néfertiti.

Doctor Atomic, musique de John Adams, livret de Peter Sellars, production Penny Woolcock, avec Gerarld Finley dans le rôle de J.Robert Oppenheimer et Sasha Cooke, Kitty Oppenheimer.

L’APPARENCE ET LA RÉALITÉ

Alors que rien ne semble plus différent que les thèmes abordés par Akhnaton et Doctor Atomic, retransmis par le Met à quelques jours d’intervalle, ils se ressemblent, ils sont jumeaux, ils traitent le même sujet dans une perspective inversée : changer la conception du monde en modifiant la vie et la mort. Deux opéras faustiens, deux hommes au-delà de l’ordinaire humanité. Akhénaton, en qui certains, à tort, ont voulu voir un précurseur du christianisme alors qu’il portait l’idolâtrie à son point d’incandescence absolue remplaçant tous les dieux par un seul : le soleil, Akhenaton a échoué dans son projet alors que sa doublure diabolique a rut sa doublure diabolique a réussi : la Bombe d’Oppenheimer ne cesse plus de nous confronter à une irréversible tragédie.

Les deux héros auraient prononcer ces phrases : « Je suis le cosmos révélé », « Je suis la vie éternelle et la mort », la troisième est signée Oppenheimer : « Je ne serai jamais libre, je ne serai jamais chaste, sauf si tu m’enchantes. »


On a reproché à Peter Sellars d’avoir intégré des textes de Baudelaire, John Donne, un poème indien, il n’y a rien à reprocher si c’est pour entendre des phrases aussi fortes, et Montaigne d’ailleurs a déjà répondu : l’écrivain butine et prend où il le trouve de quoi faire son miel.

Les images d’Akhnaten étaient si belles, l’Égypte recréée -pas reconstituée – avec une intelligence, une connaissance et un génie si rare qu’on oubliait de lire les sous-titres, si on ne comprend pas, pas bien c’est sans importance, on est entré dans la magie du spectacle, c’est ce qui compte.

En programmant la diffusion des deux opéras à quelques jours de distance, Ie Metropolitan souligne les similitudes de ces opéras autant que leur complémentarité et leurs différences.

MUSIQUES OU MUSIQUES

Dans tous les deux , la musique se lie à son sujet avec une passion qui ne se dément jamais, la recherche éperdue d’un autre monde pour laquelle les deux compositeurs emploient tous les moyens mis à leur disposition par les sonorités de notre temps pour aboutir à une suffocante immersion. Philipp Glass, utilise la voix lancinante des tambours rituels venus du cœur de l’Afrique, mais il se sert aussi, comme John Adams, des cloches, et tous les deux  font monter la tension jusqu’à une vibration qui cesse d’être extérieure à l’auditeur pour l’empoigner tout entier.

LES VOIX

Au cœur de ces harmonies contemporaines, traitées comme des instruments, les voix atteignent des registres incantatoires, davantage dans Akhnaten où on croirait entendre les musiques sacrées d’une inatteignable Antiquité, mais aussi dans Doctor Atomic où musique et voix rendent palpable l’insupportable attente à Fort Alamo avec ce son de cloches qui s’amplifie jusqu’à la mort, qui n’est pas représentée sur scène, la mort à venir.

DISTRIBUTION, MISES EN SCÈNES, DÉCORS, COSTUMES, MAQUILLAGES

La distribution, la mise en scène, les décors, les costumes et les éclairages des deux opéras sont réussis.
Deux couples de chanteurs, beaux, aux physiques et aux âges en harmonie, qui savent jouer, donnent aux duos une beauté visuelle aussi bien que vocale. Rousse au teint de lait et aux yeux bleus verts, maquillé en starlette des années 50, la beauté de Kitty Oppenheimer n’a rien à envier à celle de Néfertiti, brune au teint sombre et aux yeux de jais.

Avec son chapeau rabattu sur les yeux et ses lunettes noires, Oppenheimer a l’allure équivoque d’un maffioso, mais l’exploit a été de trouver un Akhenaton vraisemblable, ce visage divinisé dans l’étrange, démesurément allongé, d’une laideur inquiétante, sculpté à la serpe à grandes entailles brutales n’a pas d’équivalent, et ne se trouve que dans la pierre, mais il y a une analogie dans les traits du chanteur et on en oublie le pharaon du musée du Caire pour croire à celui qui se trouve sur scène.
Si les deux mises en scènes/décors/maquillages/costumes/éclairages sont réussies, celle d’Oppenheimer nous montre des images qui nous sont familières.
Donc l’opéra qui époustoufle c’est Akhnaten, d’autant qu’il est si difficile représenter l’Antiquité, l’Égypte surtout, sans sombrer dans le ridicule.

Akhenaton, à Amarna, regardait le soleil en face, Oppenheimer , à Los Alamos, se protège de lunettes noires pour supporter les images du premier essai de sa bombe,.

L’OPERA VIVANT

Ces deux opéras démontrent que l’Opéra reste un un art vivant, capable de parler d’aujourd’hui, même à travers l’Antiquité, ce qui s’est toujours fait.

Retransmission, le 24 juin 2020, du « Samson et Dalila » de Roberto Alagna et Elīna Garanča, enregistrés le 20 octobre 2018

Le 24 juin 2020.

En juin 2020, Orange aurait dû préparer le troisième Samson de Roberto Alagna pour le 10 juillet. Sans Elīna Garanča, mais mis en scène par Jean-Louis Grinda, ce qui permettait d’espérer le meilleur. À cause du covid-19, le spectacle est reporté à l’année prochaine. Le 24 juin 2020, le Met a retransmis le spectacle enregistré le 20 octobre 2018.

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Photographier Alagna ou la retransmission en 2020 de l’Otello de Vienne de 2018

Le 19 juin 2020

ARGENTIQUE NUMÉRIQUE


L’argentique, c’était le temps des tirages dans la salle de bains, du noir et blanc le plus souvent, pour chercher la pure beauté. Le numérique, qui a fait des progrès, n’a pas retrouvé cette qualité.
Malgré tout, c’est difficile de rater Alagna.
Quelques-uns y parviennent ; bien qu’armés jusqu’aux yeux de tout ce que la  technique a de plus sophistiqué, ils le loupent, alors que des appareils tout juste bons à illustrer les dimanches des familles, trouvent sur lui l’âme de ses héros.
Alors ?

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Quatre livres pour un ténor, genèse des « Quatre Saisons avec Roberto Alagna »

Je ne connaissais de lui que sa voix.
Elle me rendait intacts les héros lyriques de mon enfance, quand ma grand-mème m’inoculait l’Opéra en chantant tous les airs de la terre (à dix ans, je les croyais tous écrits pour sopranos, stupeur et fou rire lorsque j’ai découvert que  » n’ouvre ta porte, ma mie, que la bague au doigt » était la sérénade Méphisto) et ceux du temps fervent des JMF. Il faut dire qu’en ces temps-là, avec le catéchisme et le ciné-club, l’Opéra était le seul endroit où on pouvait rencontrer des garçons. Flirter dans l’obscurité d’une salle, à quinze ans, exaltée par les plus beaux airs du monde, chavirer sous le clair de lune enchanteur des projecteurs vous fait des souvenirs pour une vie entière.
Le courant de la vie cependant me faisait oublier les héros de ma jeunesse. La vie et ses remous, la vie et l’écriture, mon phare.
Pour écrire et rester libre, j’ai toujours exercé des métiers. L’Université a d’abord été un job comme un autre et après, diplômes en poche, les métiers à portée de la main (1). Tout pour écrire en toute liberté. Comme le temps est élastique, il est arrivé que j’écrive deux livres à la fois. De temps en temps, à n’importe quel âge, je retournais à l’Université suivre un cursus qui me tentait, je passais d’autres diplômes, pour changer d’air et m’aérer la tête.

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Quand Andrea Chenier soufflait les bougies d’Alagna, 7 juin 2019 -7 juin 2020

7 JUIN 2019 – 7 JUIN 2020

C’était il y a un an, le 7 juin 2019, Andrea Chénier soufflait les bougies d’anniversaire de Roberto Alagna, cela semble à des années lumières.
Aujourd’hui, comme tous ceux qui ont été happés par un art qui est devenu leur raison de vivre, le ténor se retrouve pire qu’enchaîné, bâillonné.

En scène.


Depuis trois mois on ne l’a pas vu, pas entendu. Il y a eu de petites distractions musicales, si ce n’est pas tout à fait rien, ce n’est pas grand chose. Mais l’art, dans sa grandeur, sa vérité et son mystère, l’art qu’on a vu culminer, il y a un an, avec Andrea Chenier, on ne l’a plus. Le manque est dramatique car nous sommes gavés de reproductions, mais c’est de l’art vivant que nous sommes privés, alors que l’année dernière, le 7 juin exactement…

C’était à Londres.
Le soir de son anniversaire, il a bouleversé l’interprétation traditionnelle et son Chénier transfiguré s’incarnait enfin tel que ne pouvait pas ne pas être le plus grand poète français de son temps, arbitrairement jeté en prison et guillotiné. Alagna a donné au chant du poète, dans sa dénonciation des crimes aveugles, sa passion d’amour, son défi à la mort, la force et la douceur qui sont sa marque. Qu’il ait connu par cœur la vie et l’œuvre de Chénier ou qu’il ait recrée le personnage de l’intérieur, il l’avait comme toujours abordé non pas en interprète mais en créateur pour en faire un flambeau de vérité.

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Coup de soleil de Nikita Mikhalkov

Alors que les cinémas sont fermés pour cause de pandémie mondiale, le 29 mai 2020, à sept heures du soir, le Centre de Russie pour la Science et la Culture a exceptionnellement rediffusé Coup de Soleil de Nikita Mikhalkov qui raconte l’un des épisodes les plus tragiques de la Révolution russe : la reddition au pouvoir soviétique de la flotte impériale de la mer Noire, dont c’était le centenaire.

D’après une nouvelle de 10 pages d’Ivan Bounine,  le film raconte la chute d’un monde et montre le sort effroyable réservé par les Soviets (les Alliés ne se sont pas mieux conduits envers eux) aux officiers vaincus du général Wrangel.

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Antigone ou le choix de la liberté dans la tragédie de Sophocle, III : La dernière d’une race de rois

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Troisième épisode : ­­

Créon, Hémon, le Chœur

Le deuxième épisode s’achevait sur les supplications d’Ismène, rejetées, l’une par sa sœur, qui n’accepte pas son sacrifice tardif et la condamne à vivre, l’autre par Créon qui refuse d’épargner Antigone :
« Ne me parle pas d’elle ; elle n’existe plus ».
La surprise, qui n’en était pas une pour les Grecs, était causée par la révélation d’un nouveau personnage : Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone. Ismène s’adressait à lui, qui n’était pas encore entré : « Ô mon si cher Hémon, pour ton père, tu ne comptes pour rien ! » 
Le coryphée soutenait la supplication d’Ismène : « Tu enlèverais la fiancée de ton fils ?»

Sur la réponse de Créon d’enchaîner Antigone et Ismène, le  chœur intervient, entrecroisant généralités, métaphores poétiques et adresses à la divinité dans son langage qui mêle force et poésie.

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Innocence et perversité dans le duo d’amour de Madama Butterfly

Le 6 mai 2020, le Met a doublé les séances de rediffusion en donnant Madama Butterfly (enregistré le 2 avril 2016) avec Roberto Alagna et Kristine Opolais (sa partenaire aussi dans Manon Lescaut). Destiné aux étudiants, aux professeurs et aux parents, le spectacle était précédé d’un entretien À la Maison avec Roberto Alagna, qui a répondu à des questions d’élèves. Ils ont eu de la chance, les petits Américains, de voir ce Pinkerton inégalable et d’entendre le ténor lui-même leur en parler (à retrouver sur YouTube).

C’est une illusion, mais c’est une illusion qui est véritable.
Roberto Alagna

Deux civilisations

Tout sépare Cio-Cio San, la petite Japonaise, orpheline de quinze ans, et Pinkerton, jeune officier de la marine américaine. Un entremetteur les réunit. Il leur organise un mariage à la japonaise, qui inquiète Sharpless, le consul américain, car ce qui est un jeu amoureux pour Pinkerton, représente le salut pour Cio-Cio San, dont le père a été contraint de se faire hara-kiri.

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Avec Roberto Alagna, entretien dans la salle de bains ou les coulisses du concert À la Maison

Roberto Alagna, il vous fait des surprises. Le concert At-Home était très intrigant. Quand et comment a-t-il été organisé ? Comment a-t-il choisi le duo ? Est-ce qu’avec Aleksandra Kurzak, ils ont hésité avec un autre ? Comment ont-il fait un tel spectacle dans leur maison?

Ci-dessus : L’Elisir d’Amore, à l’Opéra de Paris.

Ils font leur entrée à l’écran, les deuxièmes, après un Don Giovanni accompagné à l’accordéon et, là, entre trois murs, le quatrième occupé par l’ordinateur posé sur une échelle, ils ont chanté, joué, bougé, utilisant quatre accessoires, créant une véritable mise en scène de poche autour de la Barbara.

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CARMEN à la folie, retransmission 2020

CARMEN À LA FOLIE

Le 16 mars 2020, le Metropolitan a démarré sa série de retransmissions gratuites de l’un des opéras les plus célèbres au monde dans une interprétation légendaire de Roberto Alagna et Elīna Garanča, époustouflants dans la mise en scène de sir Richard Eyre, enregistrée le 16 janvier 2010.
Selon le rite du Met, qui change sa rediffusion chaque jour, cette Carmen a été visible pendant 20 heures d’affilée.

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