L’OTELLO de ROBERTO ALAGNA, à l’Opéra de Paris, un nouveau regard

Contre Dieu, tu peux peut-être lutter, parce que tu peux lutter
contre l’amour. C’est dur, mais tu peux. Contre le Mal, tu ne peux pas,
c’est ce qui est horrible.
Roberto Alagna


Roberto Alagna chante Otello, à l’Opéra de Paris Bastille, les 7, 10, 13, 16, 20, 23, 26 et 29 mars 2019.
En 2014, c’était sa prise de rôle aux Chorégies d’Orange.
En 2018, il l’a repris à l’Opéra de Vienne.

LA RÉVÉLATION D’ORANGE

Roberto Alagna dans Otello aux Chorégies d’Orange.

Jusqu’à lui, l’image d’Othello dans les arts, y compris de la scène, est celle d’un mari sauvage et cruel qui assassine par jalousie aveugle la créature idéale dont il est le seul à ne pas s’apercevoir qu’elle n’est pas coupable

Illustration d’Edy-Legrand.


Roberto Alagna dans Otello aux Chorégies d’Orange.


En révélant un Otello différent pour sa prise de rôle, Alagna fait aimer non plus seulement un ténor qui incarne un personnage, mais aussi le personnage qu’il donne à voir à travers un filtre d’amour. Ce filtre, dénominateur commun de tous ses héros, il ne l’invente pas :

« Ce que j’apprends sur mes personnages, c’est par la littérature. Chaque fois, je me mets dans cette situation. Je vais dans le réalisme. C’est ce qui me donne les clefs de ces personnages et qui me les fait découvrir. »
(Quatre Saisons avec Roberto Alagna, Le Rocher, 2017.)

Il a lu Shakespeare en cinq ou six langues, et connaît les derniers mots d’Othello avant de se tuer :

« … quand vous raconterez ces événements malheureux, parlez de moi tel que je suis ; n’atténuez rien, et n’ajoutez rien par malice : alors vous aurez à parler d’un homme qui a aimé sans sagesse mais avec trop d’amour ; d’un homme peu accessible à la jalousie, mais, si on l’ébranle, tourmenté à l’excès ; d’un homme dont la main, semblable à l’ignorant Indien, rejeta une perle de plus grand prix que sa tribu entière ; d’un homme dont les yeux qui n’en peuvent plus, bien qu’il n’ait pas l’habitude de s’attendrir, versent des larmes aussi abondantes que les arbres de l’Arabie leur gomme bienfaisante. »
(Traduction de Suzanne Bing et Jacques Copeau.)

C’est textuellement ce dont rend compte la musique de Verdi avec la reprise du thème du baiser au moment de la mort.
C’est exactement ce que donne Alagna sur la scène d’Orange.

Roberto Alagna dans Otello aux Chorégies d’Orange.

Il explique son approche, très personnelle :


« Pour moi, le drame d’Otello n’est pas la jalousie, c’est d’abord celui de l’intégration, de l’acceptation de l’autre et de la hiérarchie presque raciale.
« Otello, s’il n’avait pas été un Maure, il n’y aurait pas eu d’histoire. Ça dérange que ce soldat venu de rien, venu de l’esclavage, arrive au plus haut poste. Qu’il ait cette femme blanche, pure, belle, noble, plus jeune est ce qui dérange le plus, il le sait, c’est pour ça qu’il y a une tempête en lui. 
« D’ailleurs, au moment de l’Esultate, il dit un mot incroyable : Réjouissez-vous, le musulman est au fond de la mer, mais c’est lui le musulman qui est au fond de la mer ! Il a réussi à vaincre ce qu’il est pour s’intégrer et arriver à entrer dans cette société jusqu’à oublier ses origines. 
« Otello aimera Desdémone jusqu’à la mort, mais il se dit, je ne suis pas digne de ne pas être trahi puisque j’ai trahi les miens en me trahissant moi-même. »
(Quatre Saisons avec Roberto Alagna, Le Rocher, 2017. )

Il n’a donc pas fait surgir son Otello d’une manche de prestidigitateur. Il n’aurait convaincu personne.
Son exploit a été de faire aimer un personnage que personne n’aime. Pavarotti, lorsqu’il disait qu’il ne voulait pas le chanter parce que c’était un méchant, traduisait l’opinion générale.
Paradoxe, Alagna non plus ne veut pas chanter un méchant. Il révèle alors en simultané deux visages apparemment contradictoires d’Otello qu’il intègre l’un à l’autre. Tout ce qu’il y a en lui d’inusable jeunesse, son allure, son sourire parfois presqu’enfantin, des regards où brûle une flamme, tout lui sert à juxtaposer un amoureux de quinze ans au guerrier qui aime pour la première fois. Mais Otello ne peut pas avoir quinze ans pour la première fois à son âge sans se mettre en danger de mort.
Loin de l’Otello traditionnel, Alagna a donné à voir un héros superbe, brillant, triomphant qui descend tous les degrés de l’enfer sans crier ni hurler et qui touche le cœur.

Étonné et séduit par un personnage dont il ignorait qu’il pouvait l’aimer, le public a ovationné passionnément ce nouvel Otello, la presse l’a louangé.
Mais sur le fond de ce qu’il a fait, ce bouleversement complet du personnage, rien.

Roberto Alagna dans Otello aux Chorégies d’Orange.

En attendant que la critique s’avise de la nouveauté et de la modernité qu’Alagna révèle dans un personnage qu’il rend proche de son public, comme l’ancien Otello l’était des spectateurs d’une autre époque, on attend avec curiosité le peintre ou l’illustrateur qui osera, comme lui, mettre l’amour crucifié au lieu de la bestialité sur le visage du Maure.


LE DÉFI DE VIENNE


Lorsqu’il reprend le rôle à Vienne, quatre ans plus tard, la mise en scène déjà connue, expressionniste, avec de éclats ténébreux, cadre idéal pour présenter l’ancien Otello, est en contradiction totale avec celui d’Orange.
Il a relevé le défi.
Sous un maquillage très foncé, avec des dreadlocks qui lui dévalent jusqu’à la taille, dans un décor aride, derrière des grillages montés sur des panneaux mobiles, dans l’obscurité, au fond de la scène, sous des éclairages d’un bleu cru et cruel, alors que tout était mis en place pour souligner la traditionnelle noirceur d’un Otello psychorigide, il a continué de révéler le sien avec tant de force et une telle présence en scène que la douloureuse et violente fragilité de l’Otello d’Orange était plus émouvante alors que tout semblait la rejeter : Esultate chanté au fond de la scène, les duos dans l’obscurité, Dio mi potevi derrière le grillage à croisillons qui dissimule aussi l’assassinat de Desdémone qui, à peine morte, disparait en coulisses – et Otello chante la fin sans elle, tout seul en scène, éclairé d’une lumière bleue. Il faisait pleurer tout de même, la salle l’ovationnait, lui qui parvenait à donner du sens à une mise en images qui n’en avait plus.

Roberto Alagna dans Otello au Staatsoper de Vienne.

Il y a quelqu’un à qui la nouveauté de cet Otello, tendre tueur, amant déchiré qui meurt de tuer son amour, n’a pas échappé, c’est Dominique Meyer, le directeur de l’Opéra de Vienne.
Le soir de la première, après l’ovation debout qui a transporté les spectateurs, il a dit à Roberto Alagna, cueilli en coulisses dans son costume et son maquillage de scène, qu’il venait « enfin » d’assister à Otello.


LE TROISIÈME OTELLO

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.

LA GLORIA E IL PARADISO

À Paris, dans le spectacle d’Andrei Serban, qui date de 2004, le rideau se lève sur la tempête qui rugit à l’orchestre. Sur scène, répondent des projections, déferlements de vagues et de nuages portés par des accents de Dies Ira. Dans le tumulte de ces déchaînements visuels, orchestraux et vocaux, Roberto Alagna, dans l’uniforme d’Otello, apparait, lui seul éclairé au-dessus de la foule, et lance à pleine voix, lyrique, héroïque et puissant l’Esultate de la victoire.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.

Après la gloire, l’amour et, avec sa capacité de changer d’âge et de visage, il fait découvrir la troublante ambiguïté de ce triomphateur qui, dans Già nelle notte densa, montre un Roméo de quinze ans qui habite Otello, le guerrier. Mais l’amour c’est comme la bataille, il faut savoir. Otello ne sait pas. Il a consommé, mais il aime pour la première fois à un âge où d’habitude on recommence. Il en est si bouleversé qu’il retourne sur le terrain qu’il connait : Il fait de Desdémone sa vivante couronne de gloire, ce qui va contribuer à le perdre, à l’empêcher de la comprendre pour se fier aveuglément à l’amitié d’un compagnon d’armes. Alors que son instinct de guerrier pressent la menace, son ignorance de l’amour le prive des moyens d’échapper à l’ignoto avvenir del mio destino. Au comble de l’exaltation guerrière (il vient de rempoter la victoire) et amoureuse (dans Boito et Verdi, contrairement à Shakespeare, c’est sa nuit de noces) il invoque à la foi la gloria, il paradiso e gli astri pour bénir ce prodigieux état de grâce et la mort pour sceller le momento supremo. Le déchirement de son âme a commencé avant la venue du maudit.

Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak dans Otello
à l’Opéra de Paris.

Il ne sait pas que Iago, entré en scène avant lui, appelle la mort sur lui avec une haine qui, dans Shakespeare, s’étend aux dignitaires, aux membres du Conseil, au père de Desdémone, aux proches du Doge et au Doge même.
À l’opéra, elle se concentre dans : Ecco il leone, qui vise d’abord Otello, le lion de Venise, et, à travers lui, éclabousse le lion ailé, symbole de saint Marc et emblème de Venise. – C’est aussi le nom du bateau amiral que Iago a souhaité voir sombrer.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.


Iago, qui revendique une haine satanique, se présente comme un démon : Ti spinge il tuo dimone/ E il tuo dimon son io, ton démon te pousse et ton démon c’est moi, et affirme, à la fin de son credo démoniaque, que le Ciel est une vieille fable.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.

LE RETOUR DU GUÉPARD

Depuis que Roberto Alagna a mis en pièces le vieil Otello qui crie et gesticule, Iago ne peut guère hurler tout seul. Ce n’est donc plus à des vitupérations que succombe Otello, c’est à une amitié hypocrite, onctueuse, mielleuse. Lorsqu’Otello lui saute à la gorge, ce que le spectateur attend avec impatience, on revoit le guépard d’Orange. Ce fauve cruel, pourquoi l’avait-on entravé ?

Roberto Alagna et George Gagnidze dans Otello à l’Opéra de Paris.

Roberto Alagna bondissant sur le géant George Gagnidze, ce n’est pas seulement une belle image de David contre Goliath, c’est la fureur d’Otello réduit à la violence pour échapper à la tenaille de l’enfer. On le voit féroce, prêt à tuer, on voit ses yeux qui fulgurent, son visage qui change, devient méconnaissable, c’est le visage d’Otello. C’est celui d’Alagna. Aussi.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.

ORA E PER SEMPRE ADDIO

Si on oublie qu’Otello a identifié Desdémone à sa gloire – mais Alagna ne le laisse pas oublier -, on passe à côté de Ora et per sempre addio.

L’ arioso ne parle que de troupes, de victoire, de javelots, de coursiers ailés, de bannière triomphale et sacrée – comme son amour ne peut être que triomphal et sacré, ou alors il l’anéantit -, de sonneries, de clameurs de bataille et d’hymnes militaires. Il termine en déclarant que c’est la fin de la gloria d’Otello.
Donc Ora et per sempre addio est un adieu aux armes.
Alors pourquoi Alagna en fait-il un chant d’amour désespéré ?
Parce que c’est un chant d’amour désespéré.
Juste avant, il a reproché à Iago de l’avoir lié à la croix, il a évoqué la luxure, les lèvres menteuses, il vient de prononcer le nom de Cassio et, brusquement, sans un mot de transition, il change son élégie en un adieu aux armes aussi extraordinaire qu’inattendu. Il n’est pas inattendu, si on se souvient qu’Otello assimile Desdémone à la gloire militaire. Il la croit adultère, il l’a perdue, il a donc perdu sa gloire et son adieu aux armes est un adieu à l’amour. Son vocabulaire militaire, ce sont ses mots d’amour, il n’en a pas d’autres.
La musique et le texte le disent, Alagna le montre, la mise en scène l’illustre. Génial !

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.

A ce moment, il aime d’un amour de quinze ans, car il était un était un guerrier avant de connaître Desdémone, il pourrait la chasser, la tuer, et continuer sa carrière militaire comme d’autres l’ont fait. Il ne peut pas parce qu’elle est sa gloire. Aussi, lorsqu’il prend le drapeau avec lequel il se tuera, il ne le tient pas comme lorsqu’il va à la bataille, il le serre sur sa poitrine, il l’aime comme il voudrait encore aimer sa femme et dit à son drapeau le désespoir d’amour dont il est incapable de parler avec elle.

Si Desdémone n’était pas pour lui l’incantation de sa gloire, pourquoi dans le Nium mi tema, alors qu’il est parvenu au bout de son chemin, qu’il l’a tuée et va se tuer, pourquoi invoquerait-il encore sa gloire : Oh ! Gloria ! une dernière fois ? Et pourquoi prendrait-il le drapeau pour s’enfoncer la pointe dans le corps – au lieu du poignard prescrit par le livret ? Il se tue avec l’instrument qui le conduisait à la gloire incarnée par Desdémone. Le changement apporté par la mise en scène n’est pas un détournement.

DIO VENDICATOR

Avec une science du mal infernale, à chaque refus d’Otello, à chaque exigence de vérité, chaque fois qu’il réclame une preuve, Iago l’entraîne plus loin dans le doute et la souffrance. Lui arracher des cris de douleur ne suffit pas, le crucifier ne suffit pas, il fait naître en lui, après l’abattement, une sombre exultation et, c’est invoquant avec lui le Ciel dans lequel il a proclamé qu’il ne croit pas, qu’il le pousse en enfer.

Otello est tellement aveuglé de douleur, sa passion l’entraîne avec tant de violence, qu’il se jette à corps et âme perdus dans un duo qu’il ne perçoit pas comme satanique, où se succèdent dans la fureur, les appels au sang, les invocations à la mort, les cris de vengeance et le serment de tuer Desdémone. Le crescendo maléfique culmine avec avec l’appel sacrilège au Dio vendicator. Lui, qui appelait sur son amour de paradis les bénédictions des astres, quand il prête le serment de mort, c’est à Dieu qu’il s’adresse non plus à d’incertaines divinités.

Roberto Alagna et George Gagnidze dans Otello à l’Opéra de Paris.

C’est devant Dieu qu’il prête un serment maudit. Dieu, vieille fable pour Iago, donc le serment de Iago, prêté devant rien, ne l’engage à rien. Mais Otello y croit. Otello devient sacrilège. Dieu ne peut pas être témoin d’un assassinat prémédité. C’est l’affaire du diable. À l’époque de Verdi, tout le monde en avait conscience. Si cette connaissance est oubliée aujourd’hui, la musique et le visage d’Alagna, transporté par une exultation effrayante, rendent compte des sentiments perdus.

Roberto Alagna et George Gagnidze dans Otello à l’Opéra de Paris.

Ce duo infernal est l’un des plus beaux duos d’hommes qui se puisse entendre avec celui de Don Carlo, Dieu, tu semas dans nos âmes/ Dio, che nell’alma infondere de Don Carlo. C’est aussi son exact contraire.

L’acte I s’achevait dans le bonheur d’un appel à la mort qui était appel à l’éternel amour.
Le rideau de l’entracte tombe sur le deuxième, celui de la destruction de la confiance d’amour et du serment sacrilège.

DIO MI POTEVI

Les actes II et III montrent l’exécution impitoyable d’une Desdémone innocente qu’Otello a condamnée sans l’entendre et qui se suicide après l’avoir tuée.
L’exécution se fait en deux temps.
D’abord publique et symbolique, devant les dignitaires de Chypre et les représentants de Venise, la Sovrana Maesta. Possédé par Satan qu’il a invoqué croyant s’adresser à Dieu dans son aveuglement, il jette Desdémone par terre, et lui ordonne de pleurer : A terra ! e piangi ! Un moment après l’avoir humiliée devant tous, bouleversé par ce qu’il lui a fait, il s’évanouit. C’est là que Iago ricane : Ecco il leone !

La scène annonce la double mort et cet extraordinaire : Uccidere non voglio/L’anima tua, Je ne veux pas tuer/Ton âme, à la fin de l’opéra. Lui, qui a perdu la sienne, veut sauver celle de Desdémone.

En attendant, il se retrouve seul en scène pour Dio mi potevi.
Comme il a changé depuis le premier duo, quand il nommait les trois marches de son bonheur : la gloria, il paradiso e gli astri.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.


Et comme il est différent aussi de celui qui dans Ora et per sempre addio ne parlait que de guerre, ne voyait Desdémone qu’à travers sa gloire militaire. Il croyait l’aimer alors, il cajolait sa victoire en elle, le désir le brûlait, mais l’amour, le véritable amour, c’est dans le désespoir et c’est en son absence qu’il le lui déclare. Il le déclare à Dieu, dont il fait son confident dans ce qui, cette fois, est vraiment son adieu à l’amour. Pas un mot de vocabulaire militaire, pas un appel à la gloire, pas un souvenir de victoire ; le désespoir nu de l’homme à qui on a ravagé le coeur : Spento è quel sol, quel sorriso, quel raggio, Éteint est ce soleil, ce sourire, ce rayon.
Sacrilège depuis qu’il a prêté ce serment maudit, Otello ne peut plus s’adresser à Dieu comme à un père, aussi il l’accuse.

Ce monologue a longtemps contribué à caricaturer Otello, mari trompé, coq outragé et fulminant, c’était le reflet d’une autre époque où le mot de cocu faisait entrer les hommes en transes. Otello tout seul à ce moment se démenait comme s’il avait encore Iago à ses côtés pour le pousser au crime.
La vision de Roberto Alagna, c’est tout le contraire. Il déchire le cœur et l’âme d’Otello, il y trouve, non la colère et la vengeance, rien que l’amour. Otello, seul, ne sait plus qu’il existe un Dio vindicator, il redevient celui de la notte densa. Il n’est donc pas sur une pente inéluctable et il faudrait peu de chose pour qu’il prenne conscience qu’il peut aimer encore parce qu’il est aimé toujours. Un Otello pareil, comment Desdémone pourrait-elle ne pas l’aimer et le public comment pourrait-il… ?


UN ALTRO BACIO

C’est inimaginable, mais sur trois Otellos, donnés dans trois lieux prestigieux, le spectateur assiste à la mort du héros pour la première fois à l’Opéra de Paris.
À Orange, on aurait dû la voir, il n’y avait aucun parti pris de la cacher, tout était fait pour exalter la beauté du spectacle, mais la fin était si mal éclairée que le renversement d’Otello tombant mort en arrière sur le corps de Desdémone, si théâtral au meilleur sens du terme, n’a pas été vu par la moitié des gradins. Les premiers rangs sont déjà très loin de la scène, les derniers, après s’être écarquillés sans succès, ont quitté Orange sans l’avoir vu mourir, à Vienne on ne l’a même pas vu tuer.

C’est donc à Paris qu’on assiste à l’opéra entier, qu’on peut à la fois l’entendre et le voir, et assister à la fin dans son intégrité. Avec Roberto Alagna, elle est si bouleversante et plonge si loin dans la vérité de l’amour et la mort confondus qu’on mesure ce qu’on nous a volé, deux fois de suite. C’est beaucoup. Parce que, lui, c’est certain, chaque fois, il a tout donné, son visage avec sa voix.

Roberto Alagna et George Gagnidze dans Otello à l’Opéra de Paris.

La fin imaginée par Serban n’est pas très facile, très belle si elle est réussie, ridicule si un détail devait être raté, mais au lien d’entraver Alagna, elle le sert parce qu’elle est sur le fil rasoir et qu’aux moments périlleux, il s’investit dans tout, le maquillage, le costume, les gestes, il a tout travaillé, et rien ne dit qu’il a fini. Il est venu tuer nu tête, puis avec un turban noir, il a été habillé jusqu’au cou, le manteau fermé, il a ouvert le manteau et découvert sa poitrine entre les pans pour respirer la mort à pleins poumons, se remplir d’elle comme un athlète d’air avant de plonger dans une mortelle apnée.
La mise en scène veut qu’il se dessine, assis à la coiffeuse où Desdémone se tenait un moment avant, des peintures tribales sur le visage. Non, ne protestez pas, ce n’est ni dans Shakespeare ni dans Boito, d’accord, on n’est pas dans le contre-sens non plus, l’idée est inattendue sans être absurde. Ce haut gradé de l’armée vénitienne est un Maure, il a été esclave, c’est dans le livret, il peut avoir connu ces rituels. La première fois, en répétition, son geste pour se peindre était celui de Canio. Le lendemain, il avait trouvé celui d’Otello qui redevient un sauvage avant d’assassiner Desdémone. Comment a-t-il fait ? Il l’a fait.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.


Dans le rituel barbare qu’il instaure autour de la mort de Desdémone, il lance des volées de plumes d’oiseau noir autour du lit où, pour le moment, elle dort – et on la voit dormir et on le voit lancer les plumes comme un semeur de mort. La beauté est partout, y compris dans le bruit des plumes qui tombent comme une pluie mortelle autour du lit qui a été surélevé et incliné pour que la salle puisse le voir. Pour les assidus des trois Otellos, c’est une chance presque inespérée : pas seulement entendre mais voir cette fin, enfin !

Il va la tuer, on continue de les voir les deux, elle qui se débat et lui impitoyable.
Il la tue, elle tombe au pied du lit, en avant, vers la salle, normalement allongée, visible de partout. Il lui dit qu’elle est belle, il ne parle pas un chiffon. Il veut un baiser, c’est parce qu’elle est là.

Roberto Alagna dans Otello à l’Opéra de Paris.

Visible aussi, debout sur le lit, il se tue avec la pointe du drapeau. Où qu’on se trouve dans la salle, on le voit. L’image est d’une violence sidérante. Parce qu’on ne s’enfonce pas et surtout on ne s’arrache pas du corps de la même manière un poignard qu’une hampe drapeau.

À Orange, pendant les essayages, il avait soulevé la question. Il trouvait tous les poignards qu’on lui proposait trop petits à cause des dimensions du plateau et des neuf neuf mille spectateurs. Il ne se trompait pas, la moitié du public n’a pas vu comment il se tuait, ni même qu’il se tuait, pourtant il avait donné à son geste toute l’ampleur possible, il ne peut rien contre l’obscurité.

Qu’il se tue avec le drapeau apporte un supplément à la beauté tragique du visuel. Ce drapeau, brodé du lion de Venise, c’est le sien, c’est en le tenant contre lui, la soie de l’étoffe frôlant sa joue, qu’il a chanté Ora et per sempre addio. Il le tenait encore après la mort Desdémone, l’épée dégainée dans l’autre main, pour le Nium mi tema. Il est le symbole de sa gloire qu’incarnait Desdémone. La mise en scène souligne qu’il se tue dans l’amour.
Le duo avec la morte, qui est splendeur vocale, est aussi splendeur sur le visage d’Alagna/Otello où se superposent douleur physique et désespoir d’amour.

Ce moment, où la mise en scène coïncide avec le point de vue de Roberto Alagna, c’est l’accomplissement de l’Otello qu’il a révélé à Orange.

ROBERTO ALAGNA, LA VÉRITÉ DE LA TRAGÉDIE

Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak dans Otello
à l’Opéra de Paris.

Si on vous dit qu’un soir, après l’entracte, il a été malade et si vous étiez à l’Opéra, ce soir-là, vous savez que la fin fut poignante, y compris à ces moments où sa voix de lumière devenait rauque, car rauque, elle n’est pas laide, mais étrange, elle rendait plus dramatique la vérité de la tragédie qui se doublait de la sienne. Il faisait mourir Otello en retenant sa voix de toutes ses forces comme on retient un être aimé. Dans sa technique, son courage, l’admiration qui venait de la salle, il a trouvé des forces dont il s’est servi jusqu’au tomber du rideau pour un Otello qui a transporté le public, profondément impliqué avec lui dans une émotion différente de l’habituelle perfection.

Il est guéri. Il n’a jamais cessé de triompher. Il continue.
Sa voix a retrouvé sa plénitude et le public l’incomparable Otello de Roberto Alagna, qui, avec Aleksandra Kursak, entraine au sommet tous ses camarades avec lui.

Roberto Alagna, Otello, les saluts.

© Jacqueline Dauxois


Annexe sur le spectacle

La mise en scène est d’Andrei Serban (décros Peter Pabst, costumes Graciela Galn, lumières Joël Hourbeigt). Sensible et intelligente, la direction d’orchestre de Bertrand de Billy respecte les chanteurs, comme toujours (chef des chœurs José Luis Basso).
George Gagnidze, qui avait été Tonio dans Pagliaccio, avec Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, au Metropolitan l’année dernière, est un Iago convainquant. Sa stature puissante est utilisée en contraste avec l’agilité de fauve d’Alagna. Son interprétation, dans le droit fil de l’Otello d’Alagna, renonce à toute forme d’outrance.
Il n’y a pas de rôles secondaires dans Otello, aussi faut-il tous les citer, Marie Gautrot, noble Emilia ; Frédéric Antoun, fougueux Cassio aussi bon chanteur que chaleureux comédien : « heureusement que je ne chante pas Otello, tu as vu le rôle ? comment fait-il ? » ; Roderigo, Allessandro Liberatore, ce Romain, qui souffre du climat parisien : « d’habitude je chante Alfredo, mais pour l’avoir pour partenaire, lui, et eux tous, j’accepte un petit rôle. » Paul Gay, Lodovico impressionnant de majesté et Thomas Dear, très bon Montano, complètent cette distribution homogène et de très haut niveau.

La Desdémone d’ALEKSANDRA KURZAK à l’Opéra de Paris

L’année dernière, Aleksandra Kurzak a été Desdémone à Hambourg, après une prise de rôle à Vienne, où elle a conquis le public, en dépit d’une mise en scène obscure à tous les sens du terme. Pour sa troisième Desdémone, où elle retrouve Roberto Alagna à son troisème Otello, elle emporte tous les suffrages à l’Opéra de Paris où, dans la production classique d’Andrei Serban, elle rayonne par son jeu de comédienne autant que par son chant.

Confrontée aux injustes accusations d’Otello, Desdémone, trop loyale pour comprendre quel mécanisme infernal l’entraine sur les marches de l’enfer, passe du bonheur à une incompréhensible douleur. Aleksandra Kurzak révèle l’angoisse qui torture son personnage sans entamer son amour pour Otello.









Lorsqu’elle perd pied en face d’Otello, elle se raccroche héroïquement à l’amour et, jusqu’à « l’heure de sa mort », elle se bat pour vivre, aimer et défendre la vérité qui pourrait la sauver.
Son seul mensonge est un pathétique mensonge d’amour. Mourant de la main d’Otello, elle s’accuse de s’être tuée elle-même pour le sauver.


Tombée dans un piège diabolique, elle souffre et se débat comme une bête marquée au fer qui ne peut pas comprendre pourquoi celui qui devrait la protéger est celui qui lui inflige une telle souffrance.


Si un autre lui causait une pareille injustice, c’est vers lui qu’elle se tournerait, lui, Otello, son incompréhensible bourreau.



Lorsque son désarroi se traduit par un appel désespéré à Emila avant l’Ave Maria, auquel elle donne une douceur arachnéenne, Aleksandra Kurzak bouleverse la salle jusqu’au cœur.

Son interprétation justifie pleinement les mots qu’Otello lui adresse dans la pièce de Shakespeare : « You are my fair warrior ! ». La Desdémone d’Aleksandra Kurzak est un altier guerrier de l’amour, Boito se trompe (mais c’est le regard de son époque sur les femmes qui l’y incite) sur ce caractère en mettant ces mots dans sa bouche à elle. Mais, par la force et la conviction de son jeu, Aleksandra Kurzak fait oublier ce détournement du texte et rétablit la vérité d’un personnage dont elle sait rendre l’amour sans mièvrerie et le désespoir sans renoncement.
Son jeu et la beauté de sa voix dans sa plénitude prouvent qu’elle est capable d’incarner, vocalement et scéniquement, toutes les héroïnes qui nous font rêver.
Qu’en face de cette Desdémone, tour à tour sensuelle et évanescente, au charme et à la grâce irrésistibles, au chant toujours plus beau, si Otello ne passe pas pour un monstre haïssable, c’est que Roberto Alagna a vraiment changé notre regard.

© Jacqueline Dauxois

Annexe sur le spectacle

Représentations avec Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak les 7, 10, 13, 16, 20, 23, 26 et 29 mars 2019.
La mise en scène est d’Andrei Serban (décros Peter Pabst, costumes Graciela Galn, lumières Joël Hourbeigt). Sensible et intelligente, la direction d’orchestre de Bertrand de Billy respecte les chanteurs, comme toujours (chef des chœurs José Luis Basso).
George Gagnidze, qui avait été Tonio dans Pagliaccio, avec Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, au Metropolitan l’année dernière, est un Iago convainquant. Sa stature puissante est utilisée en contraste avec l’agilité de fauve d’Alagna. Son interprétation, dans le droit fil de l’Otello d’Alagna, renonce à toute forme d’outrance.
Il n’y a pas de rôles secondaires dans Otello, aussi faut-il tous les citer, Marie Gautrot, noble Emilia ; Frédéric Antoun, fougueux Cassio aussi bon chanteur que chaleureux comédien : « heureusement que je ne chante pas Otello, tu as vu le rôle ? comment fait-il ? » ; Roderigo, Allessandro Liberatore, ce Romain, qui souffre du climat parisien : « d’habitude je chante Alfredo, mais pour l’avoir pour partenaire, lui, et eux tous, j’accepte un petit rôle. » Paul Gay, Lodovico impressionnant de majesté et Thomas Dear, très bon Montano, complètent cette distribution homogène et de très haut niveau.


OTELLO, Dio mi potevi


Alors que Roberto Alagna chante à Paris son troisième Otello, retour sur celui qu’il a donné pour la première fois à Orange en 2014.


Analyse de l’Acte III, fin de la scène 3 d’Otello
Extrait du livre :

Le texte en italien :

Dio ! Mi potevi scagliar tutti i mali,

Della miseria, della vergogna

Far de’ miei baldi trofei trionfali

Una maceria, une menzogna…

E avrei portato la croce crudel

D’angoscie e d’onte Con calma fronte

E rassegnato al volere del ciel.

Ma, o pianto, o duol ! m’ han rapito il miraggio

Dov’io, giulivo, l’anima acqueto.

Spento è quel sol, quel sorriso, quel raggio

Che mi fa vivo, che mi fa lieto !

Tu aflin, Clemenza, pio genio immortal

Dal roseo riso,

Copri il tuo viso

Santo coll’ orrida larva infernal !

Scena 4

Ah ! Dannazione !

Traduction en français :

Dieu! Tu pouvais m’infliger tous les maux de la misère, de la honte

faire de mes fiers trophées triomphaux

une ruine, un mensonge…

Et j’aurais porté la croix cruelle

d’angoisses et de hontes avec un front calme

et résigné à la volonté du ciel.

Mais ô larmes, ô douleur ! on m’a pris le mirage

Où, joyeux, j’apaise mon âme.

Éteint est ce soleil, ce sourire, ce rayon

qui me rend vivant, qui me rend heureux !

Toi enfin, Clémence, pieux génie immortel,

au sourire de rose,

tu couvres ton visage

saint de l’ horrible masque infernal ! 68

Scène 4 :
Ah ! Damnation !

Au début, deux notes obsédantes, La bémol, Mi bémol décrivent la hantise d’Otello au milieu d’une descente chromatique où tournoie l’obsession morbide qui lui martèle le cœur: Dio! mi potevi. L’épouvante désespérée se fige en deux notes recto tono, marche funèbre qui prend Dieu à témoin de l’abîme qui lui dévaste le cœur. Une tonalité aux sept bémols apporte des colorations opaques d’autant plus dramatiques qu’elles sont lancées par un timbre de lumière.

Lorsqu’Otello a évoqué tous les maux qu’il aurait pu supporter, et il pouvait tous les supporter, tout perdre sauf «ce soleil, ce sourire, ce rayon», sa voix, jusqu’alors figée dans une lancinante douleur, s’élance dans une cantilène. L’invincible poussée de la souffrance culmine avec l’évo- cation du rayon que le timbre d’Alagna arrache un instant au désespoir, comme un coup d’épée de soleil à travers la voce soffocata, le recto tono sidérant.

C’est le début d’une nouvelle ascension vocale qui se résout avec la malédiction de la scène 4 : Ah ! dannazione !

Le premier mot du monologue c’est « Dieu » et le dernier «l’enfer». À frémir. Mais crier ce texte détruit la cohérence musicale que révèle Alagna.

Avec ce monologue, il pénètre dans le cœur d’Otello aussi profondément que lorsqu’il prie avec Rodrigue ou implore avec Werther. Trois personnages, avec lesquels il rend compte des différentes attitudes de l’homme brisé devant son Dieu, la confiance, l’appel à la mort, la malédiction.

En même temps qu’il travaillait sur le plan vocal, il cherchait ses gestes sur un sol où des dalles cassées, en plan incliné, créent différents niveaux.

D’abord agenouillé, il se hissait à la force des bras sur un plan fracturé, se traînait à plat ventre, le buste à peine soulevé, déhanché, un genou plié, rampant, se cachant le visage derrière les mains crispées d’effroi ou les abandonnant comme des coquilles mortes. L’image morbide envoûtait, rampement d’un animal magnifique qui aurait été mutilé. Insupportable. Aussi répulsive que la souffrance bestiale d’un Leonardo DiCaprio Le Loup de Wall Street de Martin Scorcèse, 2013, ravagé par la ruine et la drogue, qui s’effondre sur les escaliers de sa villa, le visage devenu canin.

Succédant à cette gestuelle baroque, poignante et dérangeante, il a chanté à genoux, sans bouger, ses mains tremblantes, comme si elles voulaient déchirer une page d’horreur et ne pouvaient, s’élevant parfois vers son visage et retombant. Un moment, renversant la tête en arrière, il les a levées dans un geste de prière désespérée donnant l’image d’un homme frappé à mort.

Pas de pathos, de mari blessé dans son orgueil, qui parade, roule des yeux et gesticule comme une statue du Commandeur. Un être torturé, poussé par une fatalité contre laquelle il ne peut pas lutter. L’Otello d’Alagna aime jusqu’à tuer et mourir. Comme si la violence lui était imposée malgré lui, il lutte contre elle, veut l’arracher de lui, mais elle et lui sont confondus. Desdémone lui disait « une furie parle en toi». La furie est tapie en lui pendant le monologue, lorsqu’elle va se déchainer jusqu’à la mort, ce sera sans fureur. De la jalousie, Alagna fait une déclaration d’amour.
Avec l’audace qui fait les chefs d’œuvre, il va tuer Desdémone et mourir comme Roméo.

© Jacqueline Dauxois

OTHELLO, un nouveau regard, des sources de Shakespeare à Verdi


Les 7, 10, 13, 16, 20, 23, 26 et 29 mars 2019, Roberto Alagna donne, après Orange et Vienne, son troisième Otello à l’Opéra de Paris, Aleksandra Kurzak étant Desdémone.
C’est l’occasion de porter sur Othello un autre regard.

CAPITANO MORO

Othello, avec « h », c’est la pièce de Shakespeare ;  Otello, sans « h », c’est l’opéra que Verdi a tiré de Shakespeare. Le dramaturge génial de Stratford-on-Avon a trouvé son sujet dans une nouvelle publiée à Ferrare avec quatre-vingt dix neuf autres, les Ecatommiti de Giovanni Battista Giraldi, dit Cintio.

Giovanni Battista Giraldi, Cintio.

Dans ce recueil, celui qui va devenir Othello se fraie pour la première fois une place en littérature, mais modeste et anonyme, car Cintio, qui se contente de numéroter ses nouvelles sans leur chercher de titres, ne nomme pas ses personnages. Dans la septième nouvelle du volume 2, il appelle son héroïne Disdemona, en grec, l’Infortunée, et ne désigne jamais celui qui deviendra l’un des plus célèbres héros de la littérature mondiale, que comme le capitano Moro.

Début de la septième nouvelle du tome 2 des Ecatommiti.


Le condottiere

La vie d’un condottiere corse aurait inspiré la nouvelle de Cintio. La chronologie ne s’y oppose pas, Sampiero a été assassiné en 1547 et le livre a paru en 1565.
Comme souvent les condottieri, Sampiero est un officier hors du commun. Parti de rien, il a gravi, comme Othello le fera, tous les échelons, conquis la gloire et la fortune et, à 47 ans, il épouse une ravissante cousine, Vanina d’Ornano, 15 ans.
La similitude avec l’Othello de Shakespeare devient plus évidente encore lorsque, trahi par Vanina, il l’étrangle de ses mains, dans la réalité, c’est à sa demande à elle, qui refusait d’être exécutée par des esclaves, dans la tragédie où Shakespeare en fait une innocente, elle le supplie de la laisser vivre.
La famille d’Ornano offre 2000 ducats pour la tête de Sampiero. La Sérénissime double la récompense ; en 1547, la tête du premier indépendantiste corse, assassiné à 71 ans, est exposée sur les murailles d’Ajaccio.
Cintio raconte la vendetta.
Pas Shakespeare, qui resserre la tension dramatique, abandonne l’original à son sort pour suicider son Othello sur le corps de Desdémone assassinée.


Sampiero Corso.

Bifurcation ou parenthèse : Sampiero Corso, opéra de Xavier Tomasi

Dans les remous de la création qui se prolonge à travers les siècles, en 1956, Xavier Tomasi, élève de Vincent d’Indy, reprend en direct, sans détour par les Ecatommiti, le personnage du condottiere et compose un opéra : Sampiero Corso dans lequel, sans innocenter Vanina, comme Shakespeare et Verdi, il atténue considérablement sa culpabilité.
Plus d’adultère avec le joli petit abbé précepteur des enfants et espion génois, plus de biens réalisés en toute hâte et d’embarquement pour Gênes avec l’amant espion, rien que l’imprudence politique d’une femme traquée qui vient plaider pour ses enfants.
Créé à Bordeaux, en 1956, Sampiero Corso est représenté à Marseille, en 2005 en français, et, toujours à Marseille en 1959, dans une adaptation en langue corse.

Quant à Tomasi, il a refusé la Légion d’Honneur, disant qu’il ne l’accepterait pas avant que la Corse ait un Conservatoire de Musique. Il est mort avant d’être exaucé. 


DE SHAKESPEARE A VERDI

Othello de Shakespeare

C’est ce capitano Moro, anonyme héros d’une nouvelle sans nom, que Shakespeare découvre en lisant les Ecatommiti. Il s’empare de celui qui n’est qu’une ombre, crée le personnage, écrit la pièce, l’une des trente-cinq ayant survécu au temps et qui ne cesse pas d’être jouée depuis sa création en 1604, époque où il a déjà donné Roméo et Juliette, et Hamlet avant de se tourner vers Macbeth et le Roi Lear.

Shakespeare, le portrait Cobbé qui aurait été peint de son vivant.

D’Othello à Otello

D’une nouvelle à l’allure de synopsis, d’une histoire un peu embrouillée aux personnages sans consistance, Shakespeare a tiré un chef-d’œuvre qui se joue sur toutes les scènes du monde. Verdi n’a besoin de rien d’autre pour créer et, s’il connaît la vie mouvementée de Sampiero, le capitano Moro et le livre de Cintio, c’est pour se cultiver ou se distraire, il n’en a pas besoin pour un opéra, il ne leur prendra rien.
D’autant qu’il ne compose plus.
Du moins pas d’Opéra.
Othello, il n’y pense même pas.
Il a fait ses adieux à la scène lyrique.
Il a pris sa décision après Aïda, en 1871. Que pourrait-il composer de plus grand ? Rien, croit-il, donc il s’arrête et se tient à sa décision, alors qu’il a encore deux opéras à écrire, mais il ne le sait pas.

Verdi.

Pendant des années, dix, quatorze, pas un opéra ; mais un quatuor à cordes – et on va trouver quatre violoncelles dans le duo d’amour – et un Requiem – dont les échos du Dies Irae vont bientôt retentir dans la tempête d’Otello, mais pour le moment il est persuadé qu’il en a fini avec les complications des incarnations.
Il en est convaincu jusqu’à ce jour de 1884 où un personnage vient le chercher. Il ne veut pas de lui, pourtant, c’est un très grand, il pourrait avec lui atteindre les sommets, il est tenté, refuse de l’être, mais lorsque la tentation devient trop forte et qu’il se décide à l’approcher enfin, c’est par un biais ; en 1884, il commence, surtout pas Otello, mais ce qu’il appelle son « projet chocolat ».
Il y passe six ans, c’est long pour lui ; d’habitude, il va plus vite.
Son retour à l’opoéra est triomphal. Le 5 février 1887, avec Francesco Tamagno dans le rôle titre, La Scala s’enthousiasme pour Otello.

Tenore spinto

Verdi n’a peut-être pas inventé un nouveau ténor pour ce rôle extrêmement lourd, mais il exige des moyens exceptionnels et des qualités de puissance et de souplesse vocale prodigieuses, car il a coupé le premier acte de la tragédie et supprimé la présentation des personnages.
Résultat de cette suppression, il met son ténor en scène au début avec un Esultate qui doit dominer un déchaînement de musique orchestrale et chorale. Il lui offre aussi, et exige de lui, de sublimes duos, des ariosos à la ligne mélodique italienne d’une douceur extrême, la cantilène bouleversante d’Ora e per sempre addio, la tragique splendeur de Dio mi potevi.
De son chanteur, dont il exige tout, s’il en obtient tout, Verdi fait un triomphateur.

Roberto Alagna, Esultate, Paris 2019.

Depuis sa création, les ténors de légende qui se sont succédé en Otello ont ainsi triomphé.


À suivre :

– Analyse de Dio mi potevi,
– La Desdémone d’Aleksandra Kurzak,
– Un nouveau regard sur l’Otello de Roberto Alagna, Orange, Vienne et Paris,
– Les duos dans Otello.

© Jacqueline Dauxois

Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, concert salle Gaveau, le 21 février 2019




En 2001, costume ultra romantique, cheveux longs, longs, longs, visage d’ange, programme époustouflant, Roberto Alagna donnait un concert triomphal à Gaveau.
Le 21 février 2019, au profit de la fondation Prince Albert II de Monaco, il revient. Plus classique, toujours élégant, romantique toujours, il partage la scène de cette petite salle de charme avec une Aleksandra Kurzak rayonnante.
Celui qui est davantage qu’un brillant pianiste, Yvan Cassar, les accompagne au piano.



Dans la salle, où S.A.S. le prince Albert II de Monaco assiste au spectacle, le parterre est réservé aux invités. Contrairement à d’autres concerts où il n’y a pas de places payantes et où, de force et mauvais gré, on est rejeté dehors, là, on pouvait louer aux balcons.
Mettre la main sur le programme, c’était une autre histoire.
Le soir même, personne ne l’avait, aucune grogne ne s’en suivit ; au contraire, les payants se prenaient pour des gratuits qui ont juste à remercier et rien à demander puis qu’invités à une soirée qui fut exquise.


Une vidéo pas trop longue a été projetée au début pour expliquer les buts de la Fondation.
Stéphane Bern a cité les artistes, le pianiste Alexander Gadjiev en première partie, ensuite Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna.
Certains lui ont reproché à tort de ne pas avoir présenté Roberto Alagna. Il avait bien raison, on ne présente pas Roberto Alagna au public de Gaveau.


Tendre et rieuse, émouvante, moqueuse et grave tour à tour, Aleksandra jouait et chantait filant des notes interminables avec un souffle doux et savoureux ; alors, s’il y en a qui vous demandent si, lorsque son talon aiguille s’est pris dans les plis de sa robe, c’était un jeu de scène ou pour de bon et si Nemorino, cachant ses chaussures dans son dos, la taquinait pour rire ou pour de vrai, répondez que ces divins parfois aussi se craquent un talon, se déchirent une robe, mais qu’une chose est certaine : sur scène tout est vrai, c’est à la ville que, souvent, on a le toc et le faux semblant.
En contraste avec l’unité de leur concert Puccini du T.C.E., les morceaux choisis pour Gaveau couvrent la gamme du gai au tragique, du comique, de l’humour au sérieux, à la tendresse, à la passion, festival des sentiments qui met l’allégresse dans la salle.


Aleksandra s’est coulée dans cet enchaînement où elle passait des profondeurs de l’émotion à la légèreté du rire avec un parfait naturel, Roberto Alagna, et ce n’est pas sa femme qui triomphe avec lui qui me contredira, est unique dans cet exercice d’acrobatie vocale et physique où le plus émouvant des chanteurs donne à voir un incroyable farfadet. Est-ce qu’il s’amuse en même temps que le public lorsqu’il chante, en français, le petit âne (qu’il donnait en italien)  ? et qui d’autre que lui, après avoir fait monter des larmes de tendresse de don José et d’Otello aux yeux de la salle, se jette par terre, éméché et rieur, avec la bouteille de Nemorino, se relève avec une vivacité de vingt ans, des gestes d’une grâce sur laquelle les années n’ont pas de prise, jongle avec les talons aiguille d’Adina, danse en chantant comme il l’a toujours fait, chante en souriant, porté par un élan heureux de tout l’être qui le possède et emporte le public dans le bonheur.Séduisants chacun de son côté dans les airs qu’ils chantent seuls, dans les duos, leurs qualités qui se rencontrent, se complètent – et divergent juste ce qu’il faut pour en exalter le piquant.
Leur chant donne à voir sur scène ce qui les lie l’un à l’autre à travers l’amour de leur métier, une confiance qui n’est jamais si noble que lorsque le travail est une passion dont chacun se grandit et dont on se grandit ensemble.

Conclusion en forme d’annonce :
Prélude à Otello qu’ils vont donner à Paris (première le 7 mars 2019), ils ont chanté le sublime duo du baiser, scène 3 Acte 1.


Aleksandra Kurzak avec Ivan Cassar et Roberto Alagna.

© Jacqueline Dauxois

Nadine Sierra au Théâtre des Champs-Elysées

Après Samson et Dalila, avec Elīna Garanča, qui a ouvert la saison du Met, Roberto Alagna reprend Carmen pour neuf représentations, les 9, 12, 17, 21, 26, 29 janvier et les 2, 5, et 8 février avec Clémetine Margaine dans le rôle titre et Aleksanda Kurzak, Micaëla, dans la mise en scène classique de Richard Eyre, avant de revenir à Paris avec don José pour quatre représentations en avril, les et 11, 14, 17 et 20 dans la mise en scène pour public averti de Calixto Bieito.

Pendant ce temps, à Paris,

Nadine Sierra © Jacqueline Dauxois


le 12 janvier 2019, Nadine Sierra, soprano américaine, née d’un père portugais et d’une mère italo-portugaise, donne un concert (les Grandes voix) au Théâtre des Champs-Elysées. Si elle se produit sur les grandes scènes du monde, on ne l’a pas encore entendue en France dans Lucia di Lamermoor, mais en 2017, à l’Opéra de Paris et à Orange, elle a été une exceptionnelle Gilda.

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L’Auberge des trois Empires de Nicolas Saudray





Nicolas Saudray, qui vient de publier aux éditions Michel de Maule L’Auberge des Trois Empires, son treizième roman, est aussi dramaturge, auteur de pièces qu’on aimerait voir à Paris. Une carrière publique ne lui permettait pas vraiment de signer des romans, de sorte qu’il a mené une carrière de grand commis de l’Etat en parallèle avec celle d’écrivain. Cet auteur secret, amoureux d’un château-fort qu’il a passé une partie de sa vie à restaurer et à protéger des éoliennes, navré que les cigognes n’y viennent plus nicher, cet homme d’une culture universelle, maniant un humour qui peut devenir cinglant, qu’on rencontre aussi bien aux générales d’opéras contemporains que sac au dos sur les sentiers de grande randonnée du Mercantour ou de l’Himalaya, on ne l’approchera jamais de si près qu’en lisant ses livres.

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