« Carmen » ou les deux don José de Roberto Alagna, Arena di Verona, 21 et 31 juillet 2022

JOUR MOINS 1

La douceur du jour moins 1, le 16 juillet 2022, fut ineffable. Fragment de vacances, liberté et beauté dans un soir torride où, pour répondre à un sourire, le ciel s’ocrait de rose et bleu dragée ironie flottante au-dessus de l’implacable alignement des arcades rognées par l’écoulement des siècles, effaçant le souvenir des sanglants spectacles qui régalaient l’Antiquité.

JOUR 1

Répétition, le 17 juillet 2022

Alors que j’avais eu, pour une fois, le bon sens de ne pas emporter les dossiers de bioéthique médicale dont je suis rapporteur à la prochaine séance du CPP, surtout pas celui, en anglais, sur le « Cancer Bronchique Non à Petites Cellules (CBNPC) avancé avec altération de type saut de l’exon 14 de MET MOMENT », pas un roman non plus, depuis l’accident qui m’a tuée, si j’ai repris des tâches universitaires, qui ne demandent que de la technique et de l’application, je n’arrive plus à créer, je me suis tout de même retrouvée dans la lune, au milieu des entrailles de l’Arena.

Nous étions deux sur cette lune, devant les loges incompréhensiblement fermées à l’heure de l’essayage. On est peut-être en avance. Non, il est presque midi. Tu as ton planning ? Ensemble, nous avons tiré nos téléphones et cherché les plannings. Forcément, on a le même. Le plus incroyable est qu’on ait regardé chacun celui de l’autre, tellement on était étonnés. Il a ri le premier. C’était beau, ce rire soyeux qui s’envolait sous les voûtes obscures de l’étage des lions. Non, a-t-il dit, les lions c’est dessous. Tu veux dire, « c’était » ou tu les entends rugir encore ?

L’essayage, c’est dans deux jours.

Sans l’essayage, nous étions très en avance pour la répétition au théâtre. Un restaurant nous tendait les bras, mais il n’a pas résisté à retourner à l’hôtel dans la fournaise, pour revoir les récitatifs qu’il ne chante pas d’habitude, pendant que j’attendais son retour, avalant son dessert et le mien, sans parler des cafés.

Au théâtre, Micaela arrive après lui, mais de Carmen point. Elle viendra peut-être demain, si elle guérie. De qui ? On ne sait.

Je photographie avec mes deux appareils lorsqu’une soudaine pensée m’arrête. Il me faudra combien de temps pour copier les photos sur l’ordi, les classer, les trier, me décider à choisir celles que je supporte de montrer, alors qu’il a un Facebook dévorateur d’images comme le dragon de Trebizonde que Pisanello a montré dans sa fresque de l’église Sant’Anastasia, à deux pas de la place des Seigneurs. Un appareil en bandoulière, un autre accroché au poignet par la dragonne, je sors le téléphone, ce suspect qui prétend photographier aussi. Je n’ai jamais photographié avec ça, je cours au désastre, au moins, j’aurai essayé.

Pendant la deuxième partie de la répétition, après la pause, il évoque son Canio de l’année dernière et raconte aussi qu’il a chanté la mise en scène de Zeffirelli, avec Zeffirelli vivant. Le remplaçant du metteur en scène écarquille les yeux. Un de mes appareils aussi.

Au café, place Bra, il veut voir des images que je n’ai pas vues moi-même. Jamais personne n’a regardé dans mon téléphone. C’est interdit. Pendant qu’on nous apporte les chinottos, je dis « non » fermement – alors que l’objet inanimé dont Lamartine se demandait s’il n’avait pas une âme (il en a une, la preuve) a décidé de passer de ma main dans la sienne, je jure que je n’y suis pour rien. Ce sont mes photos, mais c’est son image. Son image faite par moi. Même si je la rate, c’est la mienne. Mais c’est lui.

Pendant que j’observe le pianotement de ses doigts, intriguée par une manœuvre inconnue de moi, en quelques secondes, souriant, rieur, moqueur, il embarque mon téléphone sur le sien, un clic, soixante photos. Il m’aurait fallu soixante fois plus de temps, pour les envoyer l’une après l’autre, il était d’ailleurs formellement exclu que je lui donne une telle avalanche, trois ou quatre, cinq peut-être, les autres, corbeille. Il est radieux. Il est à craindre que moi aussi. Comment avouer à quel point je m’amuse de le voir s’amuser ?

Le soir de la première répétition est tombé place Bra.

Il y aura un autre soir, un autre encore dans cet été de la musique où les Arènes ne s’endorment pas.

Maintenant tout est noir. La nuit enserre Vérone de ses mystères et le matin est loin encore. La ville est à moi. La place aux Herbes, d’où toute camelote a disparu, où l’enfilade des restaurants à tirés les rideaux, retrouve sa splendeur première, redevient l’antique Forum, avec la jonchée de ses monuments, le « Capitello » tribune de marbre d’où la République signifiait ses  jugements, le tabernacle ogival, la colonne de marbre où se dresse le lion de Venise, la fontaine de la Vierge de Vérone.

JOUR 2

Le lendemain, lundi et pas dimanche, la faute aux plannings qui zappent les jours, le soleil s’est levé sur l’Adige à l’heure où les rêves s’incarnent, où dans Vérone vide, ressurgit le passé à chaque carrefour ; l’histoire de bouscule ici; sous chaque arcade obscure chevauchent des chevaliers, des spadassins ferraillent, des traitres assassinent, une histoire qui dure depuis les Romains aux arènes sanglantes, en 89 avant Jésus-Christ. Impavide, Vérone voit passer les conquérants, les gobe et reste souveraine ; ils défilent pourtant, Théodoric en fait sa capitale, se succèdent ensuite Albin le Lombard, Pépin le fils de Charlemagne, Barberousse, le combat entre guelfes et gibelins fait rage, le féroce Eccelino da Romano est abattu en 1259, les Scaligeri s’entretuent, les Pâques véronaises font un massacre des Français, comme une plaque apposées sur un mur le rappelle au passant. Intégrée dans la République cisalpine, Vérone redevient autrichienne en 1815 et italienne enfin en 1866.

En face des souverains de l’éphémère, la cohorte innombrables des artistes qui ont fait de l’Italie le plus somptueux pays du monde créant l’éternité à la mesure humaine faisant ici de chaque église un musée, de chaque pierre une architecture  immortelle.

L’eau de l’Adige blanchit sous les premiers rayons, les cafés n’ouvrent pas encore. Un chien tire un passant en laisse.

La seconde répétition c’est tout à l’heure, en début d’après-midi. Il faut rentrer dormir. À l’hôtel, j’ai une machine à café. C’est peut-être la même qu’à Buenos Aires où Marinelle m’a appris le fonctionnement, elle m’aurait appris aussi le téléphone, mais son travail d’agent d’un des plus grands chanteurs au monde l’absorbait jour et nuit.

Carmen est là, pour la répétition, on a su hier soir qu’elle viendrait. Elle porte un masque.

Avec deux appareils et le téléphone, je ne m’en sortais pas hier. Je n’ai emporté qu’un petit appareil et l’autre, l’intrus, le scandaleux, le téléphone à lui fabriquer des images pour son Facebook.

Il a dit de ne pas faire de zoom avec le téléphone, qu’ils étaient flous, que je devais m’approcher. Il me propose de m’approcher. Je n’ai pas l’habitude. À l’Opéra les photographes nous avons une place, il est interdit de bouger, à Paris en tout cas, les objectifs le font pour nous. De vrais appareils, je n’en aurai plus. Quand la voiture m’a foncé dessus, j’ai envoyé les mains en avant pour l’arrêter. Je ne peux plus rien tenir de lourd surtout pas pendant des heures. J’ai changé mon matériel. M’approcher ? Je peux, puisqu’il m’y invite, et ne peux pas. Je voudrais être invisible, au contraire. Je suis incapable de lui tourner autour comme une mygale qui va démanteler sa proie ni passer devant les autres personnes comme si elles n’existaient pas. Je me suis approchée un peu. S’il y a une autre fois, j’essaierai de mieux réduire entre nous cet espace de respiration et de liberté, sans rien violer de l’essentiel, mon éthique.

À la pause, au café, je continue mon reportage téléphonique. Comme le mois dernier à Buenos Aires, l’atmosphère est chaleureuse, généreuse, la lumière passe entre nous tous, sans un écran pour la difformer. Tout est fluide et simple. Nous ne sommes que courtoisie et respect les uns pour les autres. C’est exquis. Le pianiste, intéressé par mon métier d’écrivain, me dit en montrant leur groupe que je téléphotographie : « Et vous ? » Roberto, qui l’a entendu a vers moi ce geste généreux qu’on lui connaît, il ouvre le bras, je m’installe dessous et le pianiste me prend avec le groupe. Notre ténor veut trinquer avec les tasses, je n’ai plus de main pour en prendre une, je trinque avec un appareil.

Pendant toute la répétition, j’actionne un appareil et le téléphone. Ce jour-là, il a rencontré beaucoup de monde, c’était très amusant et joyeux, je pourrais faire un article poeple si j’aimais ça. Et même j’ai été photographiée avec eux.

Le soir, il se produit, ce qui m’est arrivé trop souvent depuis le début de mon travail avec lui.

Elles ne sont pas les seules, mais les machines non plus ne supportent pas que je travaille avec lui et, elles aussi, me font croc-en-jambe sur croc-en-jambe. Je me relève chaque fois.

Voilà le désastre véronais : les vidéos de la seconde répétition sont bloquées dans l’appareil. Elles n’ont pas disparu, mais refusent d’être recopiées. Je les vois sur le petit écran de l’appareil photo, c’est tout ce qu’elles consentent à  m’accorder.

Depuis des années, des incidents semblables m’ont valu des nuits de cauchemar à essayer de résoudre des problèmes insolubles pour moi. Il ne pouvait pas croire ce qui arrivait, c’est évident. D’autant qu’il est vrai que je ne veux pas tout lui donner, je ne l’ai jamais caché. En réalité, je lui donne ce qu’il veut, quand je peux. En théorie, je veux rester maître de mon travail. Je souffre de le voir manipulé par d’autres, sans savoir ce qu’il devient. Je fais des choses secrètes qui n’intéressent que moi. Bien que déchirée entre deux désirs, je lui ai donné beaucoup de choses uniques dont j’ai l’impression qu’elles sont tombées dans un trou. En attendant, à cause de mon désir de travailler autrement que sur les réseaux sociaux et à mon rythme, qui n’est pas rapide, il a pu supposer que je mentais, que j’étais hypocrite et méchante lorsque je lui affirmais que j’avais passé la nuit entière à regarder tourner l’ordi sans parvenir à lui envoyer un fichier.

Pourtant, bien que fâché, il m’a permis de continuer.

J’aurais pu croire qu’il manquait de bonté et m’enfuir.
Pourtant, je me suis obstinée, certaine qu’il comprendrait un jour.

Pourquoi, il ne m’a pas jetée, je ne sais.

Pourquoi je n’ai pas pu partir, bien qu’ayant essayé après la sortie de « Quatre saisons avec Roberto Alagna », j’ai trouvé.

Sur les quarante livres que j’ai publiés, il en occupe deux.

C’est une aventure si extraordinaire d’avoir devant soi le personnage d’un de ses propres romans, que je ne trouve pas dans l’histoire de la littérature d’écrivain qui ait résisté à cette attraction. Alors, comment le pourrais-je ?

JOUR 3

Avant les essayages, cette fois c’est le bon jour, la nuit dissipe les ombres qui hantent le Palazzo della Ragione, piazza dei Signori. Dans la cour monumentale, ouverte jour et nuit, le génie des architectes italiens a su accorder un escalier charmant du XV ème siècle accolé à la superbe austérité du palais moyenâgeux flanquée d’une tour. Il y en avait 400 à Vérone, dit-on.  En sortant sur la droite se dressent les orgueilleux tombeaux des Scaligieri.

Dans  «  le Voyage du Condottiere » d’André Suarès, on lit :

«  Via Mazzanti et Volto Barbaro les deux rues finissent en cul-de-sac, l’une dans l’autre. Et une voûte donne sur la place des Seigneurs. Quel coupe-gorge magnifique entre le marché du peuple, ce bétail herbivore, et le repaire des carnassiers. C’est là que les Scaliger règnent, et le plus souvent qu’ils meurent sous l’hallali de la Trahison, la plupart de ces dogues. Le Mâtin Second y poignarde de sa main, son cousin l’évêque. Cansignorio, pour être prince, plonge son épée jusqu’à la garde dans le dos de son frère aîné ; et, lui-même, plus tard, ruiné par la luxure et le vin, se voyant mourir, il console son agonie en faisant étrangler son cadet qui pourrissait en prison. Ils meurent tous avant quarante ans. L’arcade est là, toujours la même… »

Quel rapport entre mes rêves de la nuit, l’Histoire, l’histoire de l’art et ce que nous allons faire aujourd’hui ?

C’est l’évidence. Dans le monde que je trouve cruel, le ténor Roberto Alagna me un donne accès direct et imprévu, à l’univers romanesque et artistique sans lequel je ne peux pas respirer.

On accède aux loges par un escalier de fer qui donne sur un couloir très étroit où s’ouvrent les portes coulissantes (elles n’auraient pas la place de s’ouvrir autrement) peintes en rouges. Les loges sont minuscules, les costumes accrochés au mur. Ils sont beaux, pesants, lourds, taillés dans des tissus épais en laine, en grosses étoffes comme si nous n’étions pas ici dans le monde de l’illusion et si on ne pouvait pas leur en faire dans des tissu mieux adaptées à la température. Il ne se plaint de rien, il est content. Il ne fait pas plus de quarante degrés.

Il essaie en ruisselant, sourit sous le képi, se change, tourne sur lui-même pour entourer l’écharpe rouge de contrebandier dans les montagnes autour de sa taille, je m’étais promis de compter les tours, j’ai oublié. Une fois il l’a enroulée sous le gilet, une fois dessus. Il a des paires de bottes superbes. Le pantalon dans les bottes, la chemise, magnifique, bien épaisse, le gilet brodé, la veste lourde, belle, à pompons et une cape jusque par terre.

Il a des mots gentils pour tout le monde.

C’est la troisième fois que le jour est plus beau, plus riche et plus fécond que les rêves de la nuit.

Tu ne pourrais pas rembobiner, Maestro ?

JOUR 4

La veille du spectacle, le 20 juillet 2022, jour de repos, signifie pour lui pas de travail d’équipe et, sans les autres, travailler plus que jamais avec des repas qui, pour être bons, n’en ont pas moins un but unique, préparer son corps à l’exploit. Même les chanteuses longilignes possèdent cette musculature de championne olympique, nécessité professionnelle.

Il y a une table torride à l’ombre d’un parasol, sur la table, une partition aux passages surlignés, ouverte, un téléphone avec les touches d’un piano, une main dont les doigts font résonner les touches, une voix qui chantonne, un autre téléphone, endormi, paresseux, ignorant, un MacBook air, ouvert, une autre paire de mains qui forment des mots au lieu de notes, deux paires de lunettes, deux cafés aux rives emmoussées, une nature morte. Sauf qu’elle vit. Une partition, un texte, un résumé du trésor incorruptible de l’âme, Goethe appelait ces rencontres de l’ineffable, les affinités électives, on n’a rien trouvé de mieux.

Demain soir, il sera don José.

Dans dix jours, encore une fois.  

Par le fleuve du temps disjoints, s’oublieront des choses de la vie, – pas le temps partagé autour d’une table dans la ruelle des Seigneurs.

On a droit encore à ce jour tout entier qu’il va prolonger dans la nuit avec sa partition et moi dans les rues vides à la recherche d’autres éternités.

LES DEUX DON JOSÉ DE ROBERTO ALAGNA

LES 21 et 31 JUILLET 2022

Les productions signées Zeffirelli enthousiasment les foules par leur facture classique et éclatante au service de l’auteur, du compositeur, des solistes, du public, la maîtrise du sujet, l’art de faire se mouvoir des masses sur scène, jusqu’à quatre cents personnes sur le plateau dit-on pour « Carmen », d’oser deux entrées de don José à cheval, sans parler de cavaliers professionnels et des danseurs d’une des meilleures compagnies espagnoles qui, comme le feu d’artifice de « La Traviata » (mise en scène Zeffirelli) donnée la veille avec Vittorio Grigolo et Ludovic Tézier, provoque un élan joyeux dans les gradins. Sous la direction de Marco Armiliato la « Carmen » de l’Arena s’affirme comme un spectacle de référence, tel que l’a été celui d’Orange.

C’est un regret que Ludovic Tézier n’ait pas été, comme à Orange, Escamillo affrontant Alagna, lui qui, la veille, incarnait le père Germont et si Béatrice Uria-Monzon a fait ses adieux au rôle, c’est un autre regret de savoir qu’Elīna Garanča est la Carmen d’autres don José – de sorte qu’en dépit des quatre cents choristes et figurants, Roberto Alagna se trouve très seul sur scène, même si Micaela (Maria Teresa Leva), avec son côté rétro de gentille petite villageoise, ne s’en tire pas si mal.

Emporté par le spectacle hollywoodien, le chef, l’orchestre, les chœurs, les figurants, l’harmonie des couleurs, la beauté des décors, le public n’a pas souffert du manque d’homogénéité du casting – et s’est laissé enflammer par le  don José d’Alagna à  qui l’Arena de Vérone donnait un aussi riche écrin.

 Par les deux don José de Roberto Alagna.

 Au lieu de l’effacer, plus le temps passe, plus la différence entre les deux se fait évidente. Comme Alagna connaît le roman de Prosper Mérimée aussi bien que les partitions de « Carmen » données depuis la création, ses deux don José sont justes, si différents qu’ils puissent être.

La jeunesse impétueuse du premier, les désirs qui l’entrainent d’un amour solide, béni par sa mère, aux désastreuses folies qui l’écartèlent entre ses devoirs et « l’infamie » ont un si puissant éclat que le public, emporté, a réclamé un bis (Alagna n’en donne jamais, on l’a espéré tout de même) pour l’air de la Fleur où l’émotion vibrait jusqu’aux étoiles. Bien que brûlé au feu de désirs ravageurs, dans ce José, l’espoir anéanti est toujours renaissant jusqu’à la fin (espoir d’épouser Micaela, de se rendre à l’appel, de renoncer à être un brigand, de sauver Carmen et de se sauver avec elle).

Sur sa seconde incarnation, Alagna fait peser le poids d’une fatalité à laquelle son héros sait qu’il ne peut échapper. D’inquiétant qu’il était, le mot « sorcière » se change en brûlot. Le duo avec Micaela, fait jaillir un espoir qui n’est qu’illusion et se nourrit davantage de l’amour pour sa mère que de celui pour sa fiancée. S’il décide néanmoins (et il est sincère) de rejeter Carmen, dès ce moment, il sait qu’une flamme obscure s’élance vers lui, dévoratrice de son avenir.

Le premier José avait vraiment le désir de rejoindre son régiment, son « adieu pour jamais » semblait assurer son salut. Le second est plus ambigu. Il sait qu’il devait rompre avant la danse, s’enfuir, que chaque instant donné à la volupté rive sa chaîne. Lorsqu’à peine libéré de prison, il court chez sa maîtresse au lieu de se rendre tout droit au « quartier pour l’appel », il s’illusionne à peine,  même sans l’irruption d’un officier de son régiment, n’importe quel prétexte l’aurait conduit dans la montagne. Il le sait. Ce n’était pas le cas du premier don José.

Les deux incarnations d’Alagna savent que Carmen « sorcière » , « femme damnée », « démon » au final, est l’image de la perdition à laquelle il ne peut échapper jusqu’à la fin où il s’illusionne complètement, prétend la convertir, la sauver, se sauver avec elle, alors que ce qu’il veut, c’est le contraire. Il lui offre un marché insensé : pour sauver leurs âmes, il accepte de rester brigand (c’est-à-dire de continuer à perdre la sienne). Il veut lui donner « tout, tu m’entends, tout ». Comme elle n’a plus rien pour lui,  c’est la marche au supplice, interrompue un instant, lorsqu’il s’arrête et se signe devant le crucifix dressé sur la place. Le signe de la Croix est le geste de tout chrétien en ces temps. On raconte que l’empereur Julien l’Apostat, après avoir violemment attaqué le christianisme dans « Contre les Galiléens » aujourd’hui appelé « Défense du paganisme » (331-363), malgré lui, faisait le signe de Croix. À l’époque de « Carmen », dans l’Espagne très chrétienne, c’est un automatisme habituel et l’indication que don José n’a pas perdu la notion du bien et du mal, des valeurs chrétiennes traditionnelles héritées de sa mère.

Les deux José d’Alagna se signent.

Le premier passe son chemin après un bref arrêt. Comme tout bon chrétien, lui qui a cessé d’être bon et chrétien.

Le second fait bien autre chose.

Il s’immobilise devant la Croix, s’agenouille et les doigts croisés contre sa poitrine, le buste incliné, prie avec une ferveur passionnée. Pas difficile de deviner qu’il demande à Dieu l’impossible. Incapable de décider comme un homme, cet éternel enfant, victime de sa faiblesse, réclame à la fois le salut de son âme et posséder Carmen, sa perdition. Contrairement au premier, le second José,  sait qu’il ne peut avoir les deux et qu’ils sont tous les deux perdus.

Ainsi commence cette fin désespérée à laquelle jamais Roberto Alagna ne se lassera de donner les accents ardents de cet éternel chant d’amour et de mort qui, passé du roman à la scène de l’Opéra, émeut les foules depuis des générations et continuera tant que l’être humain voudra regarder jusqu’au fond de son cœur.

© Jacqueline Dauxois

ALAGNA récital solo au Colòn de Buenos Aires le 14 mars 2022

Borgès, Caruso, Alagna trois géants entre littérature et musique, mythes et réalités

Quand on a rencontré un géant de la littérature mondiale, Borgès (Buenos Aires 1899- Genève 1986), on voit l’Argentine avec ses yeux, terre baroque, fabuleuse et mythologique, : pétrie de splendeur et d’effroi sur laquelle se greffent des images ressassées auxquelles on ne peut échapper. L’ensemble forme un imaginaire d’un amalgame fascinant.

Borgès fait partie de ces génies de l’écriture, dont l’image vous est entrée dans le cœur pour n’en plus ressortir et on demande par quel phénomène mauvais on peut inscrire la seconde date après son nom, alors qu’il est toujours vivant en vous, avec plus de puissance que tant de faux vivants, qu’on croit encore pouvoir tendre la main vers nos verres pour les vider ensemble, écouter ses mots, et entendre son timbre. Ce n’est plus possible et, de cette vie qui n’est plus, pourtant toujours si vivante en vous, c’est l’irréparable déchirure.

Borgès
Caruso

Appeler au secours l’image de Caruso qui a chanté au Colòn de Buenos Aires, à cette époque tellement révolue où les ténors, en Amérique latine, étaient payés en pièces d’or, où les mots dictature et drogue ne vous envahissaient pas, ne donne pas de meilleur résultat.

Alors, se produit l’inattendu, l’inespéré, ce à quoi vous ne pensiez même pas, l’un de ces miracles qui vous transfigurent la vie si vous les appelez assez fort, de tout le corps, de toute l’âme, de tout ce qui est vous. Ce que vous appelez ainsi sans arrêt, est abstrait et soudain quelque chose se concrétise en mots très doux : dans 10 jours, l’Argentine.

Mais c’est impossible, la fin de mois est bourrée de rendez-vous indéplaçables. L’Argentine, c’est loin, si tu n’es jamais allée en Amérique latine, c’est que tu n’en a jamais eu envie, reste tranquille. Oh, l’absurde tentation du vide, le brouillage nigaud du chemin des merveilles ! Pauvre Imbécile, tu seras tranquille dans ton tombeau, et pour longtemps.

Ci-dessous : Roberto Alagna pendant la répétition du 12 avec la pianiste Irina Dichkovskaia.

Ci-dessus : Alagna, le 14 juin 2022, le concert.

Ci-dessus, Roberto Alagna au Colón, répétition du 12

 En attendant, tu pars. Tu veux l’entendre, lui.

Roberto Alagna est un mythe, un rêve, une légende et, lui, il est vivant et comment ! Radieux, comme à vingt ans, jamais il n’a été si grand. Non, ce n’est pas tout à fait exact. Géant, il l’a été tout de suite, y compris dans ses premiers concerts, lorsque Londres s’arrachait au marché noir des places pour recevoir ce qu’il avait à donner déjà, qu’il donne encore, toujours renouvelé comme lorsqu’il chantait à Paris il y a quelques jours.

C’est dire que depuis sa jeunesse, il continue de frayer cette route de beauté.

Ci-dessous : Alagna pendant la très brève répétition avant le spectacle,

qui d’autre que lui jette toutes ses forces dans sa passion ? qui d’autre en aurait la force?

Il baignait dans la clarté de son prochain récital, lorsqu’il a embarqué pour 13 heures de vol, deux répétitions et le concert, avec son sourire bleu de ciel. Les passagers le reconnaissaient et lui ont demandé des selfies jusqu’à ce que l’hôtesse expédie chacun à sa place en vue du décollage.

Nuit qui ronronne comme un gros chat.

Le ténor dort là – ou ne dort pas – dans la boite volante.

Le soleil s’est levé avant l’atterrissage peignant le ciel et l’Océan en rouge et bleu profond. Sur le hublot, des fleurs de givre enchantées, signe qui n’était pas trompeur, attendaient son chant avec ferveur.

C’est dans le concert solo qu’on approche son âme au plus près et qu’il révèle tout ce qu’il est, un ténor dans sa maturité triomphante qui poursuit son œuvre d’art personnelle dans laquelle il proclame la liberté de l’artiste dans le monde, et affirme tout ce en quoi il croit, déverrouillant les musiques emprisonnées dans les carcans, célébrant la force de l’être humain et sa faiblesse de Créature qu’il transfigure jusqu’à la splendeur, à travers toutes les musiques qui ne sont QU’UNE MUSIQUE.

Cinq jours plus tard, le mardi 14 juin 2022, le Colòn de Buenos Aires a accueilli debout, dans une clameur passionnée, ce message qu’on déchiffre, si on veut, dans le chant de Roberto Alagna. 

Ecrit dans l’avion, le 16 juin 2022

©Jacqueline Dauxois

Alagna, concert de gala le 1er juin 2022 au pavillon Gabriel

Après une répétition l’après-midi dans la salle décorée de pivoines, les couverts mis, le concert a été une chevauchée où il enchaînait les airs sans laisser aux applaudissements le temps de s’éteindre, dans ce programme où il a fait cadeau au public de morceaux que l’on n’entend jamais.

 L’un des joyaux de la soirée : « Una furtiva lacrima » . Mais pas l’aria qu’il a chanté tant de fois, l’air retravaillé par Donizetti, des années plus tard, une découverte pour le public qui reconnaît sans reconnaître et s’abandonne à cette beauté à la fois familière et nouvelle. S’abandonne, façon de parler car, lui, comme un cavalier en plein exercice de haute voltige saute du dos d’un cheval emballé à un autre, lance sa voix dans l’air suivant , soulève une nouvelle tempête de mots, de notes, de sensations, d’émotions dans le ruissellement d’une cette voix  qui resplendit sans perde haleine.

C’est l’auditeur qui a le souffle coupé, pas lui. Lui, deux mots à sa pianiste, Morgane Fauchois-Prado qui soutient le rythme avec un bel enthousiasme, et il se lance dans l’air suivant.

De tout le concert, impossible de changer d’appareil (le second était pourtant dégainé, prêt à l’emploi) entre deux airs ni même de se caler le bras sur un dossier.

C’était au pavillon Gabriel, le Gala Pasteur-Wiezmann, donné au profit de la recherche scientifique, le 1° juin 2022.

En face, l’ambassade britannique fêtait le jubilé de la reine Elisabeth II et on a entendu tirer un feu d’artifice tandis que, dans la salle, Alagna révélait les joyaux d’un programme de haut vol.

©Jacqueline Dauxois

Alagna, à Saint-Étienne, concert « Carte Blanche » le 15 mai 2022

Saint-Étienne, qui fut ceinturée de monastères et conserve une épine de la Sainte-Couronne, la ville des armes, des mines, de la Manufacture est devenue celle du design.

Il y a un Opéra. Sur une colline.

Le dimanche 15 mai 2022 Roberto Alagna y donne un concert pour la deuxième fois.

Samedi.

Le concert est à 5 heures, demain. Le train… Direct, pas direct… Si on n’aime pas les réveils à 4h du matin, on couche à Lyon ou Saint-Étienne.


À Saint-Étienne, le chemin grimpe, torride, vers l’Opéra. Un faux raccourci conduit à une piscine taguée, porte défoncée, savoir ce qu’il y a dedans… ou pas savoir, demi-tour à toute vapeur. Des rhododendrons en fleurs font rêver au lac de Côme à Stendhal, Fabrice del Dongo, la Sanseverina, un autre monde, celui de l’opéra.

Mais l’Opéra, qui, de loin, montre un petit toit amusant aux extrémités retroussées, de près n’est qu’un cube. Il est fermé. Donc, les billets, pas avant demain.

En ville aussi tout est fermé, même les sushis et les kébabs. On te l’avait bien dit de loger dans le nid à hôtels modernes qui a poussé en face de la gare (j’ai tapé guerre, alors que je ne croyais pas y penser) et de ne pas t’obstiner à vouloir un hôtel au centre.

Promenade jusqu’à la nuit. Faim. Mais je peux tenir longtemps sans manger et sans boire. En rentrant à l’hôtel, un  Leader Price ouvert. Jus d’orange et sandwiche pas bon.

Dimanche.

Comme la veille, tout est fermé. Pas un café forésien ouvert. Seul, comme partout, Paul. Ruee vides. Boutiques fermées. Un coin de rue avec du charme. Une  architecture qui hésite. De bonnes restaurations. De tristes destructions. En face d’une église gardée par vigie pirate, trois malabars en arme et une petite vieille cassée en deux qui leur arrive à la taille et va faire ses dévotions. Le prêtre arrive, dostoiewskien, soutane et barbe touffue. Plus haut, le marché ouvert, gai et rempli de nourritures.

À 4 h, billet récupéré.

Avant le spectacle, tout est désert encore, la salle, la scène. Les pupitres des musiciens sont en place. L’espace désert est saturé d’attente.

Il y a huit jours, Roberto Alagna donnait son second Lohengrin à Berlin. Le 7 mai 2022, il donne un concert à Saint-Étienne : « Carte Blanche ».

Un titre sans fracas, un programme, comme tous ses programmes, ébouriffant, qu’il chante en cinq langues avec une aisance souveraine (dans Sadko il passe du russe au français avec une si incroyable facilité qu’on s’image, tout à coup comprendre le russe), une splendeur vocale qui, comme à Berlin, a transporté la salle, debout et trépignante, lui réclamait toujours davantage de bis. Il en a chanté trois.

© Jacqueline Dauxois

Chef d’oeuvre au Met, la « Tosca » d’Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna

Chapitre 1

REPÉTITION GÉNÉRALE, SITZPROBE, lE 26 FÉVRIER 2022

UN LIVRE ET UNE GÉNÉRALE

Le 24, mes « Nouvelles d’un monde cruel » sortaient en librairie, à Paris.

Le lendemain, je pouvais faire ce que font certains, courir les librairies, demander s’ils ont le livre et vont le mettre en place. Je ne le faisais pas dans ma jeunesse, ce n’est pas pour commencer aujourd’hui, d’autant qu’il faut un certain temps avant que quelque chose arrive ou n’arrive pas.

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Au Metropolitan, la « Tosca » d’Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna

Chapitre 1

REPÉTITION GÉNÉRALE, SITZPROBE, lE 26 FÉVRIER 2022

UN LIVRE ET UNE GÉNÉRALE

Le 24, mes « Nouvelles d’un monde cruel » sortaient en librairie, à Paris.

Le lendemain, je pouvais faire ce que font certains, courir les librairies, demander s’ils ont le livre et vont le mettre en place. Je ne le faisais pas dans ma jeunesse, ce n’est pas pour commencer aujourd’hui, d’autant qu’il faut un certain temps avant que quelque chose arrive ou n’arrive pas.

Personne ne s’attendait à une réponse favorable, lorsque j’ai demandé au Met d’assister aux répétitions de « Tosca », comme avant, elle est venue par retour. Dans les studios, c’était impossible à cause de la Covid. À la générale fermée du 26 février 2022, il n’y aurait ni photographe ni journaliste, est ce que je voulais y assister et prendre des photos, seule dans la salle? J’ai relu plusieurs fois la réponse du Met.

Le 25, lendemain de la sortie de mon livre à Paris, j’étais dans l’avion.
La météo annonçait des chutes de neige et le 26 – 10° centigrades à New York et se trompait comme souvent. Ciel radieux et le soir, de mes fenêtres, les nuages ont enflammé dans le couchant les tours qui, au loin, cernent le Metropolitan Opera.

SITZPROBE DU 26 FÉVRIER 2022

Le lendemain, 26 février 2022, unique répétition générale, sitzprobe, les solistes assis devant leurs pupitres sans décors ni costumes devant une salle vide.

Plus que pendant une générale traditionnelle, on plonge avec ce type de répétition dans l’avant du spectacle. Maquillage, costumes, décors et éclairages peuvent apporter du plaisir esthétique, mais là, on rencontre parfois une vérité qui n’a besoin de rien d’autre.

ROBERTO ALAGNA OU L’ACHÈVEMENT DE L’INACHEVÉ

Roberto Alagna donnait à voir le cœur battant de Mario, son âme dépouillée jusqu’à l’abime, dans ses résonances les plus mystérieuses pour trouver la perfection d’un achèvement pourtant inachevé.

« E lucevan le stelle » a été un moment de grâce absolue, d’une incomparable beauté.

Les éclairages ne changent pas, c’est lui qui change, différent à chaque scène et parfois à l’intérieur même d’une scène.

 

ALEKSANDRA KURZAK ET SA PREMIÈRE TOSCA

Aleksandra Kurzak va donner sa première Tosca. Sans révéler totalement ce qu’elle sera au soir de la première, on a vu déjà sa marque de fabrique. Elle devenait comme une partition qui s’incarnait, on pouvait lire la musique sur elle, qui traduisait les accords de l’orchestre comme si elle devenait un fleuve traversé par les notes. Parfois, ses lèvres seules remuaient en silence, parfois sa tête et parfois son corps tout entier. Parfois, Roberto Alagna, qui cependant se tenait à côté d’elle face à la salle s’anime d’un mouvement semblable, très doux suave et lent, et c’était comme la parade de deux danseurs si accordés qu’ils n’ont plus besoin de se regarder pour partager l’amour d’un art qui les unit.

La première, demain.

Chapitre II

ENTRE TOSCA ET LE POINT, ENTRE KURZAK, ALAGNA ET BESSON, MES NOUVELLES

Donc, le 24 février 2022, mes « Nouvelles d’un monde cruel » sortaient en librairie.

Le 26, j’assistais à la répétition générale de « Tosca », par un privilège inouï, toute seule admise dans l’auditorium du fabuleux Met.

Je crois que les dernière répétitions auxquelles j’ai pu assister, c’était avant la Covid-19, Roberto Alagna était Rodolphe de « La Bohème » en alternance avec Aleksandra Kurzak, Violetta de « La Traviata », les photographes occupaient au moins deux rangées. J’avais transporté le tripode. Plus trop la force.

La Covid ce n’est pas fini, du moins l’Opéra a rouvert ses portes. Pour les chanteurs, tests sur tests, pour le public, loges interdites ; et la ville, comme Paris, baigne dans une tristesse qui n’est pas le fait de la guerre en Ukraine.

L’épicerie Boulud, à côte de  Fiorello et de Smith, fait face au Metropolitan.

J’y ai ma table puisque l’hôtel, dévasté, n’a plus ni café ni bar ni restaurant ni service d’étage ni blanchisserie, et qu’il faut commencer la journée, pour avoir un café, par mettre le nez dehors. Sinon, je vais dans une salle à manger gigantesque, abandonnée, je dépoussière un petit coin pour l’ordi, mais ils font des rondes et me débusquent. J’ai un peu peur aussi qu’un jour ils m’enferment là-dedans. Il y a deux ans, on y prenait le petit déjeuner. Ils avaient les meilleures crevettes de la planète.

Chez Boulud, ils ont un cheesecake aux cerises ; dans ce pays où tout est grand, elles ont la taille de myrtilles. Pas pensé à le photographier tout de suite et maintenant, j’en ai trop mangé. L’avantage avec ce gâteau c’est que jusqu’au lendemain, j’ai plus faim. L’endroit où ils n’étaient pas si gras a mis la clef sous le paillasson.

Sauf que ça crie fort dans ce café de bon matin, que dehors les travaux défoncent la rue, qu’un choix varié de sirènes américaines me casse les oreilles, je suis bien là.

Je travaille mes photos et mon prochain roman, comme promis à mon éditeur avant de partir, ce qui me donne l’impression d’exister très fort, c’est toujours ça de pris, d’autant qu’une de mes lectrices américaines, qui achète et lit tous mes livres, mais oui ! a fait le voyage d’Oklahoma City avec son mari pour assister à la troisième « Tosca » de Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak.

Les « Nouvelles d’un monde cruel » n’évoquent pas « Tosca », c’était le roman précédent : « Le Mémorial des Anges oubliés » qui racontait comment la voix humaine lorsqu’elle est belle, qu’elle devient irremplaçable, unique, celle de Roberto Alagna, peut devenir un bouclier contre le terrorisme – et les terreurs que véhicule notre monde cruel.

D’une autre manière, je le dis aussi dans les « Nouvelles », qui vont être la semaine prochaine l’objet de la Chronique de Patrick Besson dans « Le Point » – le 17 dans les kiosques.

Depuis deux jours, j’apprends à faire des selfies pour mon éditeur. C’est pas gagné. L’attachée de presse fait des « stories » avec.

Peux pas croire que demain, c’est le dernier jour, la quatrième Tosca et dernière de la série.

Et il faudra partir.

Mais la semaine prochaine dans le Point, la Chronique de Besson sur les Nouvelles d’un monde cruel. A trouver dans les kiosques.

A suivre :

Chapitre III, les quatre « Tosca » de Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, un chef d’oeuvre au Met

©Jacqueline Dauxois

« Anne de Kiev, reine de France », une clef pour comprendre les racines de la guerre en Ukraine

Mon livre : « ANNE DE KIEV, REINE DE FRANCE », une clef pour comprendre les racines profondes de la guerre en Ukraine aujourd’hui.

À une époque lointaine, n’existaient ni la France ni la Russie. La capitale du royaume des Francs était Lutèce, qui deviendra Paris. La capitale de la Russ était Kiev, la deuxième ville du monde pour ses richesses et ses beautés.

La capitale sera ensuite déplacée à Moscou, et plus tard, à Saint-Pétesbourg qui naquit au milieu des marais par la seule volonté de Pierre-Le-Grand, ce qui rend déjà l’histoire très complexe

En France régnait un roi, plus très jeune et très malheureux, sans descendance ne pouvant épouser aucune princesse des royaumes voisins, il serait tombé sous le coup d’une excommunication, en raison des liens de parenté qui unissaient les familles régnantes. L’excommunication aurait frappé son peuple avec lui, plus de sacrements, plus de baptêmes et plus de funérailles religieuses.

Restait une princesse que le roi Henri pouvait épouser, si lointaine que les sangs royaux des deux familles ne s’étaient pas mélangés.

C’était Anne de Kiev, la plus belle et la plus accomplie des princesses de la terre, qui ne voulait pas se marier, surtout pas avec un vieux roi au royaume étriqué, ruiné par des guerres et des famines.

Dans « Anne de Kiev, reine de France », j’ai raconté le mariage du roi et de la princesse des neiges grâce à qui les prétendant actuels à la couronne de France, leurs lointains descendants, ont dans leurs veines du sang Viking.

À sa parution, mon livre a intéressé le cinéma.

Yves Angelo avait donné son accord pour faire le film et Christian Lacroix, les costumes. On avait tourné la bande annonce.

Le film ne s’est pas fait.

Récemment, il a été question d’une série du Netflix. Je vous laisse à penser ce qu’elle peut devenir sous les bombes.

« Nouvelles d’un monde cruel », mon prochain livre, sortie le 24 février 2022

Le 24 février 2022, sortie en librairie de mes « Nouvelles d’un monde cruel ». C’est beaucoup plus qu’un livre de plus pour moi, celui-là, c’est ma victoire sur la mort et sur la trahison. C’est un moment charnière entre deux vies, puisqu’une chauffarde et un abandonneur ne m’ont pas exterminée et, qu’après des mois entre morphine et opiacées, et l’incapacité d’aligner deux mots, je suis en train d’écrire mon prochain roman, comme avant, dix pages par jours certaines nuits.

J’écrivais ces nouvelles quand j’ai été écrasée.

Dès que j’ai pu recommencer à tracer quelques lignes, entre deux opérations, j’ai annoncé que je les publierai en ajoutant « Trahison ».

Je l’ai placé en tête du volume, locomotive de mes « Nouvelles d’un monde cruel » dont j’ai raconté certains épisodes (différents de ceux que je décris dans le livre) sur mon Facebook avant d’en faire un texte.

J’ai été  renversée par une voiture démente le 3 octobre 2020.

Je venais de publier un roman sur le terrorisme : « Le mémorial des anges oubliés ». Je l’avais écrit dix ans plus tôt, mon idée était si bonne que je n’ai pas voulu la diffuser. L’attentat de Nice, m’y a décidé. Ils ont fait sauter un 14 juillet, j’avais choisi le carnaval. À la parution du « Mémorial des Anges oubliés », j’avais presque fini le livre de nouvelles qui devait suivre, un an après.
Ce qui a suivi, ce furent quatre opérations. Pendant plus d’un an, je n’ai pas pu écrire. Mais avec un an de retard, j’ai terminé les « Nouvelles d’un monde cruel », qui démarre avec l’histoire du double attentat perpétré contre moi : « Trahison ».

Chronologie des opérations qui m’ont volé une  tranche de ma vie.

La première, le 6 septembre 2020, en orthopédie, dans une clinique pourrie.

La deuxième, le 22 février 2021, à l’hôpital Sant-Antoine, opération en orthopédie, nettoyage du matériel de la cheville suivi d’une hospitalisation en en maladies infectieuses pour trouver le germe d’une infection niée par la clinque.

La troisième, je croyais la dernière, le 21 octobre 2021, enlèvement du matériel, à Saint-Antoine.

La quatrième, le 24 novembre 2021, à l’hôpital fondation Rotschild.

Entre les deux premières et les deux dernières, j’ai passé un été normal, sauf que je ne pouvais plus nager dans la piscine d’Orange, où les Chorégies donnaient « Samson et Dalila », je coulais,  parfois je partais en vrille, un jour, je suis passée à travers la fenêtre de mon bureau, une nuit, en fêtant le concert de la « Nuit verdienne » à Orange, je me suis renversée en arrière, je ne respirais plus, il paraît, ces choses gênent un peu.

Ci-dessous : avec Roberto Alagna, Samson,
dans sa loge archi-interdite.

N’empêche, l’été dernier, j’ai commencé à revivre, j’ai recommencé à photographier à l’Opéra, dans la mesure où Covid le permettait – et à écrire. Les choses repartaient, sauf en bioéthique médicale où la manipulation des dossiers se change en épreuve technique et où des changement radicaux affectent les CPP (je suis membre de celui de l’hôpital Saint-Antoine) visant à en faire des machines à approuver avec obligation d’écrire les rapports en anglais. Approuver quoi ? Mais tout. Tous les dossiers sur lesquels nous avons à rendre un avis, sur les vaccins, les bandes de colntention, les médicaments, les expériences sur l’humain…

Après Orange et le Cav/Pag de Vérone, je me croyais guérie lorsque j’ai dû quitter Monte-Carlo où j’assistais à « Madame Butterfly », pour une opération en urgence à l’hôpital fondation Rotschild de Paris : le choc de l’accident avait fait bouger le cristallin, il fallait l’enfourner dans un sac et le recoudre à sa place.

Ce dernier épisode en ophtalmo, n’est pas dans « Trahison », j’avais déjà rendu le manuscrit.

« Trahison » est donc la première des « Nouvelles d’un monde cruel ».
Les chocs de la mort frôlée dans une rue de Montmartre, l’abandon par un ami chef de service dans un hôpital de la banlieue parisienne. Une leçon d’anatomie sur les hôpitaux en pleine tourmente Covid et la dissection d’une amitié assassinée. C’est un texte colérique et violent mais aussi un texte d’espoir. J’ai eu tant de chance ! Les vrais amis, ceux de la garde rapprochée, ont lutté avec moi contre ma mort. Je serais où, sans eux ?

J’ai bien fait d’écrire à vif, dès que j’ai pu, j’ai oublié à quel point je souffrais sans trouver rien pour me calmer. « Trahison » finit bien, sur le soleil d’une nouvelle vie, celle qui se lève aussi… dans ma vie.

Juste avant la sortie de mon livre, l’Opéra de Paris, me donne, comme avant, avant la Covid et avant l’accident, une place de photographe pour la générale de « « Manon » et le Metropolitan Opera de New York m’en donne une pour la générale fermée de « Tosca» .

Sur ce qui est devenu la première nouvelle, j’ai publié de petits posts sur mon Facebook. Déjà, j’annonçais le livre à venir et la volonté d’écrire la double blessure de « Trahison ».

Sur Facebook, le 5 mars 2021 

TRAHISON !

Si j’étais cheffe de service d’un hôpital de la région parisienne et qu’un de mes amis, écrasé par une auto folle, ayant été transporté dans un hôpital, plâtré en hâte, renvoyé à la maison le soir même, un samedi, en attendant que l’hôpital N’importe Quoi où les pompiers l’avaient transporté contre sa volonté lui ait trouvé un chirurgien, si cet ami m’avait dit par qui il voulait être opéré, j’aurais tout mis en œuvre pour le faire admettre dans ce service.

Si cet ami, deux jours plus tard, transporté dans une clinique Poubel’ m’avait appelée pour me demander de le tirer de là et de le faire opérer par les confrères orthopédistes de mon hôpital (l’administration Poubel’ était d’accord pour le transfert dans un autre établissement hospitalier), j’aurais tout quitté pour venir le chercher.

C’était moi, la blessée. Je redoutais ce qui s’est effectivement produit, une opération ratée, les os collés en escalier et l’infection nosocomiale la plus redoutée des hôpitaux, le staphylocoque doré qui me vaut une deuxième opération en attendant la troisième, pour enlever le matériel.

Le chef de service, c’était mon prétendu ami.

Il m’a répondu qu’il lui fallait deux jours pour organiser mon admission dans son propre hôpital. C’était parfait pour moi. Lui, pour se défiler encore une fois, ne pas décocher son téléphone encore une fois, a proféré cette énormité : aucune ambulance n’accepterait de me transporter ! Toutes les ambulances vous conduisent au Kamchatka si vous voulez. D’une banlieue à l’autre en tout cas. Vous pouvez vérifier. Et la Poubel’ avait déjà accepté mon transfert.

Au prétendu ami, je dois d’avoir connu l’enfer. Mais je l’ai traversé.

Et je vais raconter.

Je serai la voix des malheureux au bec cloué, de ceux qui, à la Poubel’ ne reçoivent pas, dans leur chambre, la visite du chirurgien et du chef d’étage s’aplatissant, jurant qu’il ne se produit jamais un tel scandale dans leur clinique, que si je voulais bien ne pas en parler, ne rien écrire sur le sujet, on m’offrira gratis café et croissants ! Les ortolans, c’est pour quand on finit amputée ? Je parlerai pour les muets. Comment je m’y prendrai, je ne sais pas encore, sur le site web, sur Facebok, dans un livre, on verra, je n’ai pas oublié que, dans ma jeunesse, les seuls articles qu’on me refusait, étaient ceux sur les hôpitaux pourris, les EPADS et autres mouroirs.

J’ai tenu la promesse que je me faisais alors.

DÉDICACE

« Trahison » est devenu la première des « Nouvelles d’un monde cruel », elle raconte une histoire vraie, la mienne, des ténèbres de la mort programmé à la lumière de la renaissance.

Le livre est dédié à ceux qui m’ont gardée vivante, en première ligne, des ami(e)s qui ont eu un comportement exceptionnel pendant des mois et des presque inconnus qui ont fait, à un moment donné, le geste qui m’a sauvée.

Cinq jours avant qu’on ne me transporte en urgence, pour la deuxième opération, six mois après la première, à l’hôpital que je voulais depuis le jour de l’accident, le journaliste de France culture, Alexis Kryssostalis est venu enregistrer une émission sur « Le Mémorial des Anges oubliés » avec son équipe. Ce sera probablement ma seule consolation  pour ce roman, paru huit jours avant l’accident et le premier travail de mon attachée de presse a été de décommander trois cents invitations lancées pour une signature à la libraire des Abbesses.

Mon Facebook m’a servi de journal et de bouée, à partir du moment où je suis arrivée à écrire ce qui débordait. de moi en rage, désespoir et colère. Je me suis acharnée sur ces petits textes, on me reprochait mes fautes, je voyais un miracle dans le fait d’aligner trois lignes. Une phrase correcte était une victoire. Mais écrire, c’était le nez sur l’ordi. Relire, un supplice, encore un peu parfois maintenant.

Sur Facebook, le 3 novembre 2021

CONFESSION D’UN ÉCRIVAIN DANS UN COULOIR D’HÔPITAL

Accident.

Première opération, le 6 octobre 2020.

En treize mois, et trois opérations, j’ai acquis une expérience radicale des hôpitaux.

Le 3 octobre 2020 (jusqu’à ce matin où je veux établir la chronologie, je croyais que c’était le 3 septembre tant ma mémoire a été perturbée), une folle m’a écrasée au marché, un samedi, à quatre heures de l’après-midi, au milieu des poussettes, des gamins et des anciens du quartier. Les pompiers me transportent là où je ne veux pas l’être. Ils sont contents que je n’ai pas été tuée, essaient de m’empêcher de m’évanouir, l’angle de ma cheville me donne mal au cœur, évidemment elle est cassée, ils disent que c’est un miracle que je sois en vie. Je voudrais qu’ils me laissent partir où je suis en train d’aller, où je ne souffre plus. Stupeur des pompiers : L’hôpital près de chez moi est pratiquement désert. Aux urgences, on me dit que j’ai du courage parce que je refuse qu’on découpe mon pantalon, que je veux l’enlever. Vous allez souffrir. Ça, c’est fait, et je ne veux pas jeter ce pantalon, j’aime pas faire des courses. Je l’ai retiré, ça les embête parce que c’est plus long qu’un coup de ciseaux et qu’ils n’ont rien d’autre à faire puisque c’est vide grâce au Covid qui n’a encore rendu malade personne, ils anticipent, je les dérange. On me demande où j’ai mal. Après un vol planté, retombée sur le dos, on a mal partout, ils le savent aussi bien que moi. Je dis partout, ils traduisent nulle part, pour que je dégage. Ils me disent que j’ai une fracture. Savent pas lire une radio. Il y en a trois. En deux heures, ils ont fini, radio et plâtre, aucun autre examen. Ils n’ont pas le droit de me renvoyer dans cet état, sans m’opérer d’abord, seule, quatre étages à pied, un samedi soir. Ils ne l’ont pas, ils le prennent.

Le mardi 6, ils téléphonent qu’on m’opère à Bagnolet. J’habite Montmartre ! Je ne veux pas être transportée là-bas. Dans Paris, tous les hôpitaux sont vides, tous les lits vides gardés pour le Covid à partir de la fin de la semaine. Justement on a jusqu’à la fin de la semaine pour m‘opérer dans Paris! Vous faites ce qu’on vous dit ! Le cauchemar, commencé trois jours plus tôt avec la trahison d’un faux ami (ce que je n’avais pas encore compris) s’est concrétisé là, tombée aux mains d’ambulanciers qui m’ont fait attendre des heures, qui ne me sanglaient pas sur le brancard, et je tombais dans les virages, oubliaient mon fauteuil sur le trottoir, me faisaient geler ou suffoquer dans des ambulances qui ressemblent à des petits cercueils, où vous êtes installé à l’envers, sans aucune vue sur le monde extérieur, qui râlaient de venir chercher 49 kilos au quatrième, qu’est-ce qu’ils font quand ils tombent sur un gros ? ils le lâchent ? qui m’ont fait attendre un jour plus de trois heures dans le hall de Bagnolet. Plus encore une demi heure quand l’accueil a commencé à s’inquiéter pour moi. Bagnolet m’a infectée. Opération infection. Staphylocoque doré. Le 5 décembre, dès qu’on enlève le plâtre, je vois ces ouvertures de chair enflée complètement anormales, je dis que c’est pour ça que j’ai si mal. Bagnolet refuse de reconnaître le dégât.

Un sursaut de terreur.

Après six mois où je m’effondre de souffrance, où je passe du Tramadol à l’Aktiskenan qui me font le même effet que des bonbons acidulés, où j’ai mal jour après nuit tandis que Bagnolet qui voit pourtant à quoi ressemble cette cheville, ressasse que c’est normal, dans un sursaut de terreur à l’idée de remonter dans ces ambulances infernales, je dis que préfère crever chez moi, parce que je sais que c’est de ça maintenant qu’il s’agit, plutôt que d’ajouter un petit supplice à l’autre. Une amie : « Si tu t’obstines, on va finir par t’amputer », me procure un sursaut de raison. Je sais à ce moment que celui que j’avais appelé à l’aide, parce que c’était logique d’appeler un ami chef d’un service d’urgences en banlieue parisienne, est un menteur et un voleur, et m’a abandonnée. Il me vient la force d’échapper à l’engrenage qu’il a laissé mettre en branle autour de moi. J’arrive à téléphoner. La photo de ma cheville que ma généraliste avait en vain envoyée à Bagnolet, comme une bouteille à la mer, je l’envoie à Paris, là où je voulais être opérée.

C’est un samedi soir. Là, rien ne traîne.

Deux jours plus tard, le lundi 22 février 2021, deuxième opération.

Le chirurgien est à la montagne. C’est un dimanche de vacances, il m’appelle, j’en aurais lâché le téléphone de surprise, il a déjà donné ses instructions à son équipe pour qu’on m’opère en urgence le lendemain matin dans cet hôpital – où celui qui est médecin, diacre (un comble) et prétendu ami, n’a rien fait pour me faire entrer six mois plus tôt – et m’a détruite avec ses éhontés mensonges.

C’est le sujet de ma nouvelle « Trahison » à paraître l’année prochaine dans « Nouvelles d’un monde cruel. »

J’arrive enfin à me l’avouer, cette trahison a été la pire souffrance.

Sans mes amis, les autres, les vrais, j’en serais où?

En attendant, on me sauve de l’infection, je le sais. La douleur a changé de cap. L’intensité est pareille, mais le corps sait que tout le matériel a été correctement lessivé, le pus enlevé, lavé, nettoyé. C’est une souffrance propre, je ne sais pas mieux dire, je peux la cerner ; l’autre celle de l’infection, je ne pouvais pas, mon corps entier vibrait, lacéré, percé, là, non, c’est la cheville, rien d’autre, elle a mal, elle, pas moi, et la souffrance est prise en compte, par le personnel ne la laisse pas craquer le niveau 10 des scores, pas comme à Bagnolet où on se tape la tête à coups de poings.

UN AMI VRAI

C’est dans cet hôpital qu’un ami, grand écrivain et grand monsieur, en dépit de la Covid et des interdictions de visite, m’a déposé livres, cahiers et chocolats à l’accueil. À sa deuxième visite, les bras chargés de tout ce que j’aime, dont j’avais oublié l’existence en six mois, on lui a permis de venir jusqu’à la porte de ma chambre. Je ne voulais pas qu’il me rende visite à la maison dans l’état où j’étais, à l’hôpital c’est différent. Il m’a appelée tous les soirs depuis la première opération. Jamais nous n’avons été si proches que lorsqu’il a entrepris pour moi ce sauvetage dont il ignorait qu’elle allait se prolonger plus d’un an. C’est grâce aux « Chroniques » de Vialatte qu’il a choisies pour moi sachant que je ne parviendrais pas à lire plus d’une page ou deux à la fois, et m’a apportées ce jour-là, que j’ai recommencé à pouvoir lire pour la première fois depuis sept mois. J’étais bien obligée, chaque soir, il vérifiait. Un seul traitre et quelques-uns comme lui à me forcer à vivre, j’y ai gagné.

Le temps qu’on trouve quel germe m’avait infectée, ce staphylocoque doré, ils ont préparé le cocktail sauveur et m’ont branchée. Entre la machine et moi, un mètre de tubes, donc, pas d’autonomie et je bouge tout le temps quand on ne me démolit pas. À Orange, où je commençais à marcher, une voix me disait : « Ne cours pas », j’étais trop contente pour m’en empêcher et comme ça, j’entendais la voix encore une fois. Le plus long a été de comprendre le fonctionnement de la machine pour arriver à me débrancher le temps d’aller dans mon cabinet de toilette sans qu’elle couine pour ameuter le personnel. Ils ont dû croire que j’étais un pur esprit pour n’avoir, pendant douze jours, pas réclamé une seule fois de l’aide pour quitter mon lit, procéder à de quotidiennes ablutions, retirer et remettre les camisoles d’hôpital puisque la mienne, ils ne m’avaient pas laissée la tirer de mon sac. La leur est plus pratique, sauf quand il s’agit de passer par la manche le tube de la machine, mais c’est faisable avec un peu gymnastique, pas trop, faut pas tomber. La meilleure tactique consiste à fractionner les opérations sinon, c’est trop de fatigue, trop long et la machine couine. Au premier débranchage, se contenter de préparer les affaires de toilette, parce que s’il faut retourner chercher par exemple une serviette dans la chambre, c’est pas gagné. Le fourbi, on le met dans un sac qu’on accroche à la béquille et le tour est joué. Ensuite, on se la joue dans le style cassate sicilienne. Ablutions en deux ou trois fois, c’est le mieux, la fatigue est tronçonnée, on retourne sur le lit pour récupérer, on rebranche la machine chaque fois avant de repartir à l’assaut des robinets. Le plus difficile c’était, sur un pied comme un héron dans un marais de Camargue, de remplir la bassine et de la poser par terre sans la renverser pour baigner le pied valide. L’heure idéale pour cette occupation se situe entre le dernier passage de l’équipe de nuit et l’arrivée de l’équipe de jour, comme on ne dort pas, ça fait passer le temps, les soirs où il n’y a pas de lune. Le risque de se faire attraper pour débranchement, est pratiquement nul et je n’ai fait aucun tort ni à moi ni la machine.

Avant cette deuxième opération qui m’a sauvée, j’avais mal et ne pouvais pas marcher.

L’idée d’avoir aimé de tant d’affection un traitre aussi était un tourment. Je n’aime pas ne pas comprendre. Aujourd’hui, je crois qu’il est un mort vivant et qu’il subit ce qu’il est lui-même (idée empruntée à une amie), torturant les autres au passage quand l’occasion se présente de faire le mal sans risque pour lui. Je n’arrivais pas à vaincre ce mal là qui n’est pas du ressort des bistouris. Deux circonstances extérieures, m’ont sauvée de ce malheur aussi.

Entre les deux premières opérations

UN ENREGISTREMENT A LA MAISON

Alexis Chryssostalis m’a demandé un entretien pour France Culture sur « Le Mémorial des anges oubliés ». Je ne pouvais pas quitter mon appartement depuis des mois. Il a dit qu’il venait chez moi avec son équipe. Alors, le « Mémorial des anges oubliés » n’était pas complètement anéanti, il l’avait lu, aimé, il allait en parler. Je n’avais plus envie de sombrer, mais qu’on me remette en place la porte de la cuisine qu’il avait fallu enlever pour le passage du fauteuil qui se bloquait dans le chambranle à plus pouvoir avancer ni reculer. Comme j’avais débarqué toutes les aides qui ne m’aidaient pas mais me phagocytaient, j’ai fait un ménage spécial. Je poussais l’aspirateur devant le fauteuil, c’était un peu long, mais ça allait. Dérouler les tapis roulés pour permettre le passage des roues, a été dur, sans une amie journaliste et chanteuse, je n’y serais pas arrivée toute seule.

J’avais à peine reçu cette nouvelle d’Alexis qu’une autre, affreuse, m’est tombée dans le téléphone.

Une voix si lointaine

C’était une voix si chère, mais lente, lointaine, si lointaine, à peine articulée. Covid-19. Il appelait de l’hôpital, il ne savait pas s’il allait mourir. Il n’avait pas mis la vidéo, je pouvais pleurer. Comme l’homme dans le couloir, il est un vrai ami, un homme de courage, sûr, loyal, généreux, fidèle, un être de lumière qui me défend toujours, avec qui je suis unie par « une confiance mutuelle », ce sont ses mots. Quand nous avons raccroché, j’ai su que j’avais plus urgent à faire que préparer la salle à manger pour l’équipe d’Alexis.

Je n’avais pas quitté l’appartement depuis des mois. J’y circulais en fauteuil à roulettes et parfois, je faisais quelques pas avec le déambulateur badabang, badabang, badabang. Les béquilles, je ne suis jamais arrivée à ne pas les croiser devant moi parce que j’ai mal aux mains envoyées en avant pour empêcher la voiture de m’écraser et elles me lâchent sans préavis. Samson aurait pu l’arrêter, moi pas.

J’ai décidé de sortir. J’ai descendu les escaliers agrippée aux barreaux, parfois assise sur les marches. J’avais pris une béquille en bandoulière attachée avec un cordon de store. Je suis arrivée à pousser la porte en bas de l’escalier ; pour celle de la rue, impossible de la remuer en tenant pas bien debout. J’ai attendu que quelqu’un entre ou sorte. Ce fut un papa avec deux gamins que j’intriguais. Je les ai fait rire avec la béquille, le cordon du store et la cheville dans sa couche culotte. Béquille en avant, j’ai traversé la rue, bleue de frousse. C’était pas loin de là qu’on m’avait démolie. La Covid faisait le vide, mais des autos il en passait quelques-unes. L’église est en face. Pas loin à marcher. Ça m’a semblé la traversée de la mer Rouge avec la menace des armées de Pharaon. Je voyais des bolides qui me fonçaient dessus. Même à un escargot j’aurais fait de signes désespérés pour qu’il s’arrête et ne m’écrase pas. La porte d’entrée de l’église, elle est pas dure, mais je n’y arrivais pas, là encore j’ai eu de la chance quelqu’un m’a aidée à entrer. J’ai rempli mon sac de cierges, surtout des rouges et des gros qui durent longtemps parce qu’il a la foi, lui, une foi belle et pure qui lui ressemble, sans patenôtres et sans bondieuseries, une flamme, comme lui. Je n’avais pas prié depuis l’accident et la trahison. J’ai prié pour lui, du coup, pour moi aussi, ce que je ne fais jamais parce que je n’ai pas d’intérêt, là, on en avait besoin tous les deux, je me suis ajoutée, en liste d’attente, après lui. Il y a dans cette église une Madone. Je lui allumé des bougies pour lui. J’ai remonté les autres à la maison. Je pensais ne plus sortir après cet exploit. J’ai recommencé. Chaque fois, j’allais un peu plus loin de chez moi, d’église en église, de Madone en Madone.

Les Madones de la Butte

Quand j’ai pu grimper jusqu’au sommet de la Butte, c’était poussif d’accord, mais on était sauvés, lui et moi. J’avais un contrat avec la Madone : si elle ne peut en sauver qu’un, comme elle est débordée par les demandes et que peut-être manque de places, c’est lui. Tous les deux vivants, j’étais capable d’affronter la deuxième opération et d’apprendre qu’il y en aurait une troisième. Ça m’a pas fait plaisir, pour ça non. J’ai prévenu mon chirurgien que j’allais profiter de l’été avant la troisième. Je ne raterais pas un concert, un Opéra. J’en ai raté, bien sûr, pas l’essentiel, mais tout de même le Festival de musique de Menton auquel je suis attachée. Trop fatiguée pour seulement demander ma carte de presse. Orange m’avait vidée de mon courage.

Roberto Alagna, concerts et opéras de l’été 2021

L’essentiel, ce fut en juin, le concert de Roberto Alagna à Saint-Denis, premier concert en vrai, avec du public, la renaissance, une merveille !

Ci-dessous, le concert de la renaissance, à Saint-Denis.

Ensuite Orange, « Samson et Dalila » ça m’était égal de grimper certains jours les gradins à quatre pattes avec mon matériel photo sur le dos. J’y suis allée, répétitions, spectacles. Roberto Alagna époustouflant sur scène et si généreux. Mon badge servait à rien. Vaccin 2 doses et test en plus, servait à rien. Coulisses interdites, il m’a emmenée. Scène interdite, il m’a emmenée. Loge interdite, il m’a fait entrer avec lui.

Ces fulgurantes joies passées, restait un inévitable résidu de tristesse.

Ci-dessous, Ludovic Tézier dans Rigoletto, Opéra Bastille.

Ensuite, « la Nuit verdienne » avec trois des plus sublimes voix du monde : Roberto Alagna, Ludovic Tézier, Ildar Abdrazakov, un feu d’artifice incroyable.

Et Tézier, à table à côté de moi, qui me sauve du trou noir où j’étais partie.

Ensuite « Cav/Pag » à Vérone avec Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, une révélation dans sa première Santuzza.

Ci-dessous,
l’Opéra de Vérone m’a donné l’autorisation photo
pour les répétitions de Cav Pag, juillet 2021.

Et Vérone encore une fois avec Roberto Alagna, éblouissant.

Et encore, fin août début septembre, « Madama Butterfly » à Berlin avec Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna.

Depuis, rien.

Troisième opération, le jeudi 21 octobre 2021

Les premières interventions, faites en urgence toutes les deux, j’avais échappé au circuit administratif réalisée dans des conditions habituelles. Là, j’ai fait le parcours au complet. J’avais choisi la consultation anesthésie en visio, j’aurais préféré audio, mais eux pas, disaient que ça n’existait pas. Le jour venu, la visio ne fonctionnait pas, on a fait de l’audio, c’était inutile d’ailleurs j’avais déjà répondu à toutes les questions le 22 février. Comme d’habitude, ils ont été surpris que je ne suive aucun traitement et ne sois abonnée à aucune drogue pharmaceutique. À part si on me massacre en auto, je vais bien. Après trois opérations, j’ai des provisions chez moi. Elles m’ont bien servi quand mon voisin a fait une crise de goutte, un samedi soir. Lui d’ailleurs quand j’avais une ordonnance de Doliprane, qui ne servait à rien dans on cas, il avait ce qu’il fallait pour moi. J’ai eu ce qu’il fallait pour lui. C’est une manie d’écrivains pour être bien sûrs d’être mal soignés et d’avoir quelque chose à raconter : On se bousille le samedi soir quand le lendemain tout est fermé.

Le vendredi 5 novembre le chirurgien va enlever les fils.

Quatorze mois après l’accident, cette troisième opération me laisse un drôle de souvenir.

Pour les deux premières, en urgence toutes les deux, c’était rude, j’étais très mal, donc chambre seule. La Covid régnait, donc visites interdites. Un seul ami a forcé les barrages, je l’ai raconté J’avais gardé le souvenir d’un hôpital refuge où on vous guérissait et où on vous permettait de récupérer vos forces.

Une chambre pourrie

Pour la troisième, pas de chance, plus de Covid. On venait de m’enlever de la cheville onze vis et une plaque posées de travers qui me faisaient saigner à l’intérieur, formaient une patte d’éléphant, avec, ultime déco, la tête d’une vis qui pointait sous la peau.

Sortie de la salle de réveil, pas de chambre seule, rien d’étonnant, l’administration n’arrête pas de fermer des lits en pleurnichant qu’elle n’en a pas assez. Comme je n’ai pas le choix, je me console en me disant que ce ne sera pas long, je souris, résignée à partager une chambre, ce qui pour moi, qui n’ai jamais pu de toute ma vie, sauf avec un homme que j’aime à la folie, et je n’aime qu’à la folie, partager une chambre avec quiconque, est une épreuve. J’affronte. Avec le recul, il me semble que je préfèrerais la promiscuité d’une chambrée à dix que cette cette intimité forcée à deux, en fait je n’en sais rien.

Là a commencé un autre type de cauchemar que celui que vivais depuis treize mois, très anodin en fait puisque j’ai pu y échapper.

En temps normal, les visites sont autorisées de 1 h à 8 h de l’après-midi dans les chambre à deux lits, ce qui est de la pure dinguerie, effarant pour celle ou celui qui n’a pas de visites et doit supporter celles des autres pendant 8 h d’affilée !!! C’est un dérangé grave qui a concocté ce règlement qui néanmoins et sachant qu’il ne sera respecté par personne, précise, une personne à la fois, avec masque. Sortant de la salle de réveil (manquante à Bagnolet) je suis arrivée dans la chambre à 1 h de l’après- midi. La voisine de lit avait trois personnes avec elle, sans masque. J’étais terrifiée d’attraper n’importe quelle saleté, pas forcément la Covid, n’importe quoi, alors que, hormis mes escapades de cet été je vis dans le coton depuis quatorze mois. Ça a duré jusqu’à 8 h du soir non stop, je n’ai pas eu un instant pour reprendre mes esprits. Comme la voisine avait mangé des chocolats, elle a vomi. Bassin/odeur et comme elle n’allait pas dans la salle de bains, bassin. Et réflexions du personnel et des proches sur ce qu’elle « faisait » et la nature de ce qu’elle « faisait ». Bassin/odeurs/puanteur. Mon lit était près de la fenêtre. J’ouvrais. On ne peut pas ouvrir plus que quelques centimètres. J’étais gelée, les odeurs immondes demeuraient. Je préférais quand elle parlait étranger, au moins je ne comprenais pas tout ce qu’elle déballait de visqueux. A 8 h du soir ses visiteurs sont partis allumant la télé que je n’ai pas, que je déteste, sans me demander mon avis. Lorsqu’elle l’a éteinte, son téléphone n’a pas arrêté. Lorsque le téléphone a cessé, elle m’a demandé d’aller chercher l’infirmière. J’y suis allée. Elle a alors ronflé comme un sonneur.

Dans l’après-midi, j’avais demandé à rentrer chez moi. Interdit. Je m’étais installée dans la salle d’attente une bonne partie de l’après-midi malgré les regards réprobateurs du personnel. J’avais faim, à jeun depuis la veille. Je ne pouvais rien avaler dans cette odeur répugnante. A 2 h du matin, je suis allée dans le couloir, par terre. Émeute chez les infirmières, mais rien à faire, je ne décampais pas. Ce n’est tout de même pas la prison et on ne peut pas forcer quelqu’un qui est capable de rentrer chez soi et qui l’a demandé, à retourner dans une chambre ignoble. Quand je pense que le premier hôpital m’avait renvoyée, alors que je voulais être opérée d’abord, là je voulais partir, on m’empêchait. Dans des conditions normales, je serais bien restée. Elles ont compris qu’elles ne pourraient pas me forcer à retourner dans ces odeurs putrides, elles ont tiré mon fauteuil dans le couloir. J’ai complété l’installation en allant chercher un petit tabouret. Il faisait froid. Tant pis. J’ai entassé sur moi tout ce que j’avais. Vers 5 ou 6 h plusieurs personnes sont passées sans m’adresser un regard, puis un infirmier m’a souri : « Il y a des chambres intenables… » Apparemment, je n’étais pas la première à préférer le couloir.

La situation a dégénéré avec l’arrivée de la nouvelle équipe. Une Black énorme, raciste qui me hait d’un regard, m’ordonne de retourner dans ma chambre. J’ai refusé, elle a tapé dans le fauteuil avec son chariot. La chambre puait toujours, je n’ai pas fait ma toilette, les visiteurs de la veille avait surutilisé le cabinet de toilette, pas laissé une feuille de papier, ça me dégoûtait, j’ai lacé mes baskets élastiques, deux pointures trop grandes pour que le pied gauche puisse entrer mais qui enfin, cette fois, étaient trop grandes pour lui, enfourné mes affaires dans mon sac et suis sortie dans le couloir à l’heure où l’équipe de jour prend son service. J’ai affronté l’esclandre inévitable. Ce n’était pas l’heure des départs. Ça m’était complètement égal. J’ai dit : hier, en sortant du bloc, je partais sur mes deux pieds, aujourd’hui en ambulance, demain ce sera le cercueil. Une heure après, j’étais chez moi.

Vendredi, enlevage des fils. Ça ne sera pas trop rigolo, d’un côté la cicatrice mesure 17 centimètres, celle de l’autre côté est petite chose par comparaison. Je connais les mesures à cause des pansements, jamais à la bonne taille. Avec deux, faut en faire un, mais bon.

Ce soir, on trinque dans du cristal à l’eau minérale.

Ci-dessous, Patrick Besson.

En attendant, avec mon voisin, écrivain copain devenu ami, encore un qui ne m’a jamais abandonnée, ce soir on dîne ensemble. Je lui fais son régime, il a une maladie idiote, on est privés de champagne, mais j’ai acheté des fleurs, et je suis arrivée à faire le tour du pâté de maison, à saluer la place Charles Dullin et le Théâtre de l’Atelier, fière comme un conquérant de l’Himalaya, je vais lui mettre un aussi beau couvert qu’à son troquet de prix littéraire où il va déjeuner et statuer demain. On va parler des livres qu’on est en train d’écrire, on va s’en donner, s’en voler, s’en échanger. On boira son eau minérale dans des coupes en cristal, à moins qu’il ait le droit d’avaler mon Lambrusco rouge qui pétille.

Nous deux, c’est réellement amusant : il est couvert de prix, et il en distribue, je n’en ai pas eu un seul en quarante bouquins. J’ai jamais postulé sauf quand Armand Lanoux, chaque année, me mettait dans la sélection du Goncourt en me disant que je ne l’aurais pas, n’étant pas chez l’éditeur abonné. Je lui répondais que je m’en fichais. Le comble est que c’était vrai. Je ne pensais qu’à vivre, écrire, voir le monde exister, rayonner, le monde littéraire m’étriquait. Je pense à tous les malheureux écrivains qui, en saison où ils tombent pareils à des feuilles mortes, vont rater les récompenses qu’on leur fait miroiter, qui le plus souvent sont données à de mauvais livres, mais, eux, les pauvres laissés pour compte, ils en seront brisés et dévastés, comme Charlton Heston en train de ramer galérien et moi qui n’ai jamais joué ce jeu-là, qui suis libre et pas galérien, c’est moi qui dîne ce soir, seule avec l’un de ces prestigieux que j’aurai pour moi toute seule comme il se doit.

Rien de ce que je raconte là ne se trouve dans « Trahison », c’est un journal, une sorte de doublage comme lorsque qu’on roule sur l’autoroute et qu’on voit les voitures sinuer sur la route nationale, en contre-bas.

Sur Facebook, 14 janvier 2022

C’EST BEAU, LES ÉPREUVES D’UN LIVRE

Je dirais que c’est l’équivalent des dernières répétitions, de la pré-générale et de la générale. J’ai reçu, sur papier, le premier jeu d’épreuves des « Nouvelles d’un monde cruel », à paraître prochainement, la semaine qui a précédé Noël. Je n’en suis qu’à mon quarantième livre ou un peu plus, j’en serais au centième, ce serait pareil, j’éprouve toujours une émotion particulière en déchirant l’enveloppe qui les contient. Elles sont émouvantes ces pages imprimées, pas encore reliées, avec des signes cabalistiques destinés à l’imprimeur, elles ont une odeur, pas comme l’ordinateur, elles sont vivantes, presque le livre déjà.

Le second jeu, au lendemain de Noël, est arrivé par voie électronique. Mon œil rechignait beaucoup, sur papier, il supportait que je lui impose un travail en théorie interdit qui s’arrêtait tout seul lorsqu’il brouillait les lettres que je n’arrivais plus à déchiffrer même le nez collé sur le papier. Donc, j’arrêtais. Je revenais quand la souffrance était calmée. Je n’avançais pas très vite, mais le but n’est pas d’aller vite mais de corriger les coquilles, qui sont des fautes absurdes, on en laisse toujours passer, hélas.

À ces corrections indispensables, j’en ajoute d’autres, toujours. En principe, il ne faut pas. Il est impossible que je m’en empêche, je plaide le bien fondé des changements. L’éditeur se laisse convaincre.

Le second jeu, sur écran, a été plus dur à relire. L’œil protestait, je lui faisais des promesses que je ne tenais pas. Mes amis étaient là, près de moi, l’un d’eux en réalité tout près, les autres parfois certains tout aussi proches bien qu’éloignés. Ils m’envoyaient leurs forces pour rétablir les miennes. C’est la seule chose à laquelle il est impossible de résister. On ne se laisse pas mourir, on ne se laisse pas souffrir, en vain quand des amis montent la garde.

En même temps, arrivaient toutes sortes de nouvelles joyeuses. L’organisatrice de ma conférence/concert que l’œil avait forcé d’annuler, proposait une autre date, à peine la date choisie, on apprenait que Roberto Alagna serait des Grieux à l’Opéra de Paris. Donc, au lieu de traîner dans le Midi, je ferai un aller-retour, je la ferai cette conférence-concert avec Richard Rittelmann depuis deux ans, nous l’attendons. J’attends son Scarpia avec impatience, Scarpia c’est la terreur, pas islamiste, mais la terreur. Nous parlerons de « Tosca » autant que du terrorismes et, surtout, il chantera.

Ça m’intéresse énormément que mon nouveau livre sorte au moment où je parlerai de celui de l’année dernière, « Le Mémorial des Anges oubliées » qui traite du terrorisme islamique, le sujet de notre temps. Les « Nouvelles d’un monde cruel » commence, après que j’aie nommé les amis qui m’ont gardée vivante et un exergue tiré de Shakespeare, par « Trahison », l’histoire vraie des mensonges et de l’abandon qui m’ont conduite presque à la mort.

Mais je vis.

Mon travail recommence, après un si long temps mort, à s’entrelacer avec celui de mes amis. J’écris, ils répètent, j’écris, ils écrivent. Je ne roule plus dans un fauteuil, je ne m’embrouille plus dans mes béquilles. Toute ma vie, je penserai aux malheureux qui n’ont pas eu ma chance. Ma chance, mes amis. Je vis – grâce à eux – je revis. Ils demandent des nouvelles de l’œil. L’œil va aller très bien très bientôt. Peut-être dès lundi, le 17 janvier 2022, au récital de Roberto Alagna, parrain de la semaine du son à l ’UNESCO, sinon le 5 février pour sa « Manon », là, c’est certain.

Sur Facebook, le 17 janvier 2022

NOUVELLES D’UN MONDE CRUEL
éd. Michel de Maule

En librairie le 24 février 2022

Il passe pour difficile d’intéresser le public à des nouvelles, encore plus si vous avez l’idée des appeler « Nouvelles d’un monde cruel ». C’est que la Bibliothèque Rose (j’ai publié dans la Verte), aujourd’hui, c’est complet ; d’ailleurs la comtesse de Ségur n’a écrit que des livres aussi cruels que les contes traditionnels dont les adultes imaginent qu’ils sont pour les enfants. Des enfants cruels alors, car c’est la terreur : d’un côté, le fouet du général Dourakine, de l’autre, le petit chaperon rouge dévoré par le loup, une petite sirène rejetée à la mer loin de celui qu’elle aime, une ado misérable qui grille ses allumettes pour tenter de ne pas mourir de froid et si le prince réveille la belle endormie ou qu’il épouse, épouse la bergère, l’histoire s’arrête au mariage laissant la porte ouverte sur les prochains désastres conjugaux. J’exagère bien sûr, sinon ce n’est pas drôle, déjà que, comme ça…

Mes nouvelles, c’est ça.

Cruelles et tendres, comme il se doit.

Sur Facebook, le 25 janvier 2022

ÉCRIVAIN PHOTOGRAPHE LE RETOUR

UNE PLACE DE PHOTOGRAPHE

Comme photographe, j’ai cru cet été, que ma vie recommençait, c’était après le Samson de Roberto Alagna à Orange, lorsque l’Arena de Vérone m’a laissée travailler pendant les répétitions de Cav/Pag dans des salles fermées, sans journalistes ni photographes, sauf moi. Une quatrième opération m’a obligé de quitter Monte-Carlo en urgence où Aleksandra Kurzak était Butterfly et d’ajourner la conférence-concert sur mon roman « Le Mémorial des anges oubliés » avec Richard Rittelmann. L’espoir avait sombré. Il renait : je viens de recevoir une place de photographe pour la générale de « Manon », le 2 février.

DU « MÉMORIAL DES ANGES OUBLIÉS »
aux
« NOUVELLES D’UN MONDE CRUEL »

Après la première de « Manon », j’irai faire la conférence sur « Le Mémorial des anges oubliés » avec Richard Rittemann.

Au retour, mes « Nouvelles d’un monde cruel» seront en librairie. Le 24. Quelques jours plus tôt, j’irai entendre l’unique « Manon » de Roberto Alagna, deux annulées pour cause de Covid chez les musiciens de l’orchestre..

Ces fils qui s’entrecroisent comme des signes d’un petit poucet mystérieux réclament des sourires.

COMME UNE FLEUR DE SERRE

Ce supplément d’existence que je reçois en cadeau, cette vie rendue, je vais la traiter comme une fleur de serre, sans oublier ceux qui n’ont pas ma chance de s’en tirer et ceux qui ont monté la garde près de moi. Où j’en serais, sans eux?

Sur Facebook, le 4 février 2022

« NOUVELLES D’UN MONDE CRUEL »

PREMIÈRE NOUVELLE : « TRAHISON »

Il y a 14 textes dans mes « Nouvelles d’un monde cruel ». Je vais publier les quatorze premières pages. Je commence aujourd’hui, après avoir signé mon service de presse, chez mon éditeur. Pour aller chez lui, c’est tout droit depuis Montmartre, sur le point d’arriver, si on descend, au lieu de la rue de Richelieu, la rue Vivienne et la rue de Beaujolais, on passe devant la Bibliothèque Nationale qu’on ravale, les grilles du Palais-Royal, on continue par les escaliers et le passage étroit qui vous ramènent rue de Richelieu, à deux pas de la statue de Molière, devant mon éditeur, un itinéraire magique.

Les livres, on les sort des cartons, on les sort des plastiques, on dédicace aux journalistes qu’on connait, on plie en quatre l’argumentaire, on le met dans le livre, le livre dans l’enveloppe, on empile sur le bureau. Et tout ça va partir, plein d’espoir. Mon argumentaire :

« D’une époque à l’autre, d’un univers à l’autre, ces nouvelles flamboyantes nous entrainent à travers le temps et l’espace à la suite de narrateurs parfois insolites où des enfants et même un crayon noir prennent la parole au même titre qu’un comédien célèbre, une romancière ironique, une clocharde, une femme agressée, un crooner, un peintre, un infant, un sale petit gamin des rues – un chat et une petite fille introduisent dans l’insolite et la plume de l’ange est le rayon d’espoir qui illumine notre monde cruel ».

La première nouvelle, « Trahison », est une histoire vraie, un texte cruel et colérique, qui met le feu et qui démarre fort.

Première page :

TRAHISON !

La fange du passé

« Sans sa seconde trahison, il raflait tout, Labousikov! Mais il était trop sûr de lui, d’elle surtout qui refusait d’admettre ce qu’il lui avait fait. Moi, j’ai compris d’abord qu’il n’est pas seulement un toubib incompétent, un éjaculateur précoce, c’est proclamé sur le visage ingrat de sa digne moitié, un arriviste crétinisé par la facilité que procure l’argent des autres, donné ou volé, dans son cas c’est au choix. Ce qu’il est ? un hypocrite manipulateur, malin comme une tribu de singes, pas le genre qui laisse des traces, le pervers accompli qui utilise l’occasion, ni vu ni connu. Il m’a fallu des mois pour reconstituer le puzzle de la vie et de la mort dans lequel il l’a entraînée, saisissant au vol les rares instants où elle brisait le silence de coffre-fort dans lequel elle enfermait ses ignominies à lui, dont elle avait honte — mais pas lui, bouffi fanfaron. Si elle avait coupé court quelques années plus tôt, son accident n’aurait été qu’un accident. Je l’ai appelée tous les soirs pendant les dix mois où elle n’a pas pu marcher. En me révélant les méfaits de celui qu’elle avait pris pour un ami, elle s’est arrachée à un piège fatal dont je ne soupçonnais pas à quelle sombre profondeur elle s’y était engluée. Il a fallu dix mois, pour elle abominables, pour qu’elle rompe avec des années d’illusions, affronte la réalité d’une amitié perfide, et décide d’échapper aux bras la mort pour se frayer un chemin vers la renaissance de du corps et de l’esprit, de l’âme et du cœur.

Je suis son témoin  » .

Maintenant que les « Nouvelles d’un monde cruel » vont se trouver en librairie, je vais arrêter cette sorte de journal en enfer puisqu’il s’achève par le retour à vie.
Le signe évident, c’est mon retour à l’Opéra comme photographe. Les Opéras et moi reprenons vie en même temps.
L’Opéra de Paris m’a donné ma place de photographe pour Manon. En dépit des interdictions et restrictions Codid, le Metropolitan Opera de New York, m’autorise à photographier le soir de l’unique répétition fermée, archi fermée à l’auditorium de Tosca.

Cet article s’arrête ici. Avec l’autorisation de mon éditeur, j’en ferai peut-être un autre pour donner toutes les première pages de mes 14 nouvelles, que je poste régulièrement dans mon Facebook.

Le des Grieux de Roberto Alagna, l’enchanteur

17 février 2022, à l’Opéra de Paris.

Après deux annulations dues au Covid à l’orchestre, ce soir, c’est la dernière chance d’entendre Roberto Alagna.

Dans les conditions qu’impose encore la pandémie, si rudes pour les artistes, si désagréables pour le public, on sent flotter l’appréhension d’une annonce de dernier moment qui anéantirait cet espoir.
Il n’y a pas eu d’annonce mauvaise.

Le rideau s’est levé.
Il était là.

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