Au Metropolitan, La Traviata avec Aleksandra Kurzak.

L’événement de janvier 2020 au Metropolitan Opera de New York, c’est la programmation du couple vedette Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, qui chantent non pas ensemble mais en alternance Puccini et Verdi.
Elle est Violetta dans La Traviata de Verdi.
Il est Rodolfo dans La Bohème de Puccini.

Dans des circonstance aussi particulières, comment empêcher l’imagination d’évoquer la soirée du 26 octobre 2018 où, alors qu’il interprétait Samson et Dalila au Met, Roberto Alagna a rejoint Aleksandra Kurzak à l’Opéra de Paris pour être Alfredo avec elle lors d’une unique représentation ?
Ce soir-là, avec sa femme, il retrouvait pour la première fois l’un des héros de sa jeunesse, Alfredo, le rôle de son premier engagement, qu’il répétait à Gyndebourne quand il est allé conquérir à Philadelphie le prix du Concours Pavarotti.

De son côté, Aleksandra, qui triomphe dans le monde avec sa Violetta a de bons, très bons, excellents partenaires, mais on n’en pas trouvé pouvant rivaliser avec celui qui incarne l’archétype d’Alfredo.

OUVERTURE

Aleksandra Kurzak se surpasse au Met dans une production de Michael Mayer qui exige que la chanteuse, déjà confrontée à un rôle qui ne lui laisse pas de répit, manifeste les talents d’une tragédienne accomplie… avant le premier acte.
La salle vient d’être plongée dans le noir.
L’orchestre joue les premières mesures de l’ouverture pendant que le rideau, qui se lève, découvre les premières images du spectacle.
La surprise est complète. Ce sont des visions de l’au-delà, celles qui succéderaient à la mort de Violetta s’il y avait un acte de plus.

Dans la chambre funéraire…

Derrière un voile noir transparent, sous un énorme camélia rose en guise de suspension, la neige tombe dans la chambre funèbre où Violetta repose sur son lit de mort, veillée par Alfredo, prostré, et les protagonistes qui vont assister à sa mort à la fin d’une histoire qui n’a pas encore commencé.
Tous sont pétrifiés.
Ils le restent alors qu’un souffle soulève la poitrine de Violetta, qu’elle quitte son lit, allant de l’une à l’autre de ces statues funéraires, elle seule bougeant, fantôme muet et terrifié à l’instant où elle découvre qu’elle est morte.

... derrière un voilage noir, un souffle soulève la poitrine de Violetta morte…
… elle se lève, égarée,
tente de « réveiller » Alfredo statufié qui ne la voit pas….
… et disparait au fond du plateau, à la fin de l’ouverture.

Cette tragédie muette où se révèle le désespoir d’un fantôme pris au piège de la solitude de la mort, est l’occasion d’une exceptionnelle performance d’actrice.

Changée et maquillé en coulisses en quelques minutes, Aleksandra Kurzak qu’on vient de voir décomposée par l’horreur de l’au-delà de la tombe avant qu’elle ne disparaisse au fond du plateau, fantôme errant entre deux mondes, réapparait au début de l’acte I, éclatante de couleurs et de beauté et, de sa voix scintillante lancée comme des flots de champagne, fait commencer l’histoire.

Un tel exploit qu’Aleksandra Kurzak accomplit avec une extraordinaire facilité, n’était pas prévu par le livret qui laisse à la chanteuse le temps de marcher par paliers, jusqu’à la mort de son personnage.

ACTE I

LE PLAISIR ET L’AMOUR

C’est la fête du champagne, de la beauté, de la frivolité dans ce demi-monde qu’un jeune homme bien né comme Alfredo se doit de fréquenter – mais où il lui est interdit d’aimer. Reine de la fête, Violetta ne croit qu’au plaisir de l’instant. Amoureux d’elle, Alfredo (Dmytro Popov) l’a visitée chaque jour pendant la maladie qui va finir par emporter l’héroïne de Dumas fils, l’irrésistible Dame aux Camélias.

Violetta se retrouve seule, après s’être follement exaltée pendant la fête dans un libiam’ que la voix d’Alekandra, qui passe les chœurs et l’orchestre avec facilité, a fait pétiller dans toute la salle. Elle découvre alors, si éloigné des plaisirs, la gravité et les profondeurs de l’amour. Bouleversée, elle bouleverse avec le croce et delizia qu’elle reprend des lèvres d’Alfredo.

ACTE II

Scène 1
LE SACRIFICE

Les amants sont retirés à la campagne. Seule Violetta sait ce que coûte une vie simple d’amour, sans riche protecteur. Elle a décidé de réaliser ses biens. Alfredo, qui l’apprend par la servante Annina, décide de trouver l’argent et part pour Paris alors que son père, qui n’a pas pu le convaincre de quitter une courtisane qui compromet la réputation de sa famille et le mariage de sa fille, obtient de Violetta qu’elle se sacrifie. Elle avait pourtant prévu la venue du père et s’était préparée à lui résister, mais il est impitoyable, elle cède tout et, par amour, consent à faire croire à Alfredo qu’elle ne l’aime plus.

Alors que Violetta se dépouille d’elle-même, Aleksandra Kurzak montre que chaque renoncement, où sa gestuelle s’unit indissolublement à sa voix, la rapproche de la mort. Lorsque sa voix pâlit d’effroi devant ce que le vieux Germont exige d’elle, tout son corps défaille et fléchit. C’est elle qui, allant jusqu’au bout du sacrifice, découvre le seul moyen d’empêcher Alfredo de revenir près d’elle : elle lui écrit la lettre mensongère de son désamour et retourne à Paris mener la vie qui était la sienne avant de la connaître.

* Aussi doré qu’au premier acte, le décor du deuxième, qui évoque une cage précieuse où on enferme des oiseaux rares, se distingue peu de celui du premier acte. Mais on est soulagés de ne pas assister, comme cela s’est produit lors d’une très célèbre nuit d’ouverture dans l’un des plus illustres théâtres du monde, au déballage des provisions par Violetta et Alfredo revenus du marché portant des tabliers et pétrissant la farine dans une cuisine aussi laide qu’un feuilleton télévisé.

Scène 2
LA FÊTE DU DÉSESPOIR

Par un prévisible hasard, Violetta et Alfredo se retrouvent à une de ces fêtes somptueuses où ils se sont connus, elle au bras du baron, un protecteur qu’elle n’aime pas. Dans les excès où Alfredo se jette publiquement, Violetta n’a qu’un souci, elle craint pour la vie d’Alfredo si un duel l’opposait au Baron. Au moment où Alfredo va comprendre, Violetta, pour tenir sa promesse faite au père, ment encore et lui déclare qu’elle en aime un autre. Fou de jalousie et de désespoir, Alfredo l’insulte publiquement, bien qu’il ne puisse ignorer que chaque douleur de l’âme fasse grandir le mal de celle qu’il aime toujours.

* Très beau, comme toujours au Met, le ballet des Bohémiens semble moins intégré à l’action qu’à Paris, dans la mise en scène raffinée de Benoit Jacquot, à laquelle on pouvait adresser un seul reproche : Violetta était trop peu éclairée.

ACTE III

LA MORT DE VIOLETTA

A l’évocation fantastique de la mort pendant l’ouverture répond à la fin une mort réaliste qui permet à Aleksandra chanteuse, déchirée entre l’espoir de vivre encore et la certitude la fin, pendant que les chants des travestis du carnaval entrent dans sa chambre ajoutant cette torture à ses souffrances, de compléter tout ce qu’Aleksandra tragédienne a été capable de monter au lever du rideau.

Au sommet de son art de chanteuse et de tragédienne, Aleksandra Kurzak, qui passe avec une facilité vocale et dramatique de l’insouciance à la tragédie, domine la distribution par sa personnalité et sa présence scénique et vocale. Son timbre, qui virevolte dans les bulles scintillantes de la frivolité, confronté, dès le premier acte, à la découverte de l’amour, développe les nuances des profondeurs intimes qui vont la déchirer pendant sa rencontre avec le père. Dès ce moment et jusqu’à la fin, elle est empoignée par la montée inéluctable de la tragédie et sa voix se noue à tous les sentiments, si complexes qu’ils soient, qu’elle fait partager à la salle qui éclate en applaudissements.

© Jacqueline Dauxois

Annexes
Dates des représentations : les 10, 14, 18, 23, 26, 31 janvier et les 3 et 7 février 2020.

Distribution :

Une réflexion sur “Au Metropolitan, La Traviata avec Aleksandra Kurzak.

  1. Encore une fois Jacqueline nous fait regretter de ne pas avoir vu cette Traviata de New York ,nous avions tellement aimé celle que Roberto était venu chanter avec Aleksandra en oct.2018 Pour la 1ère fois la mort de Violetta nous avait fait pleurer.

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