ALAGNA récital solo au Colòn de Buenos Aires le 14 mars 2022

Borgès, Caruso, Alagna trois géants entre littérature et musique, mythes et réalités

Quand on a rencontré un géant de la littérature mondiale, Borgès (Buenos Aires 1899- Genève 1986), on voit l’Argentine avec ses yeux, terre baroque, fabuleuse et mythologique, : pétrie de splendeur et d’effroi sur laquelle se greffent des images ressassées auxquelles on ne peut échapper. L’ensemble forme un imaginaire d’un amalgame fascinant.

Borgès fait partie de ces génies de l’écriture, dont l’image vous est entrée dans le cœur pour n’en plus ressortir et on demande par quel phénomène mauvais on peut inscrire la seconde date après son nom, alors qu’il est toujours vivant en vous, avec plus de puissance que tant de faux vivants, qu’on croit encore pouvoir tendre la main vers nos verres pour les vider ensemble, écouter ses mots, et entendre son timbre. Ce n’est plus possible et, de cette vie qui n’est plus, pourtant toujours si vivante en vous, c’est l’irréparable déchirure.

Borgès
Caruso

Appeler au secours l’image de Caruso qui a chanté au Colòn de Buenos Aires, à cette époque tellement révolue où les ténors, en Amérique latine, étaient payés en pièces d’or, où les mots dictature et drogue ne vous envahissaient pas, ne donne pas de meilleur résultat.

Alors, se produit l’inattendu, l’inespéré, ce à quoi vous ne pensiez même pas, l’un de ces miracles qui vous transfigurent la vie si vous les appelez assez fort, de tout le corps, de toute l’âme, de tout ce qui est vous. Ce que vous appelez ainsi sans arrêt, est abstrait et soudain quelque chose se concrétise en mots très doux : dans 10 jours, l’Argentine.

Mais c’est impossible, la fin de mois est bourrée de rendez-vous indéplaçables. L’Argentine, c’est loin, si tu n’es jamais allée en Amérique latine, c’est que tu n’en a jamais eu envie, reste tranquille. Oh, l’absurde tentation du vide, le brouillage nigaud du chemin des merveilles ! Pauvre Imbécile, tu seras tranquille dans ton tombeau, et pour longtemps.

Ci-dessous : Roberto Alagna pendant la répétition du 12 avec la pianiste Irina Dichkovskaia.

Ci-dessus : Alagna, le 14 juin 2022, le concert.

Ci-dessus, Roberto Alagna au Colón, répétition du 12

 En attendant, tu pars. Tu veux l’entendre, lui.

Roberto Alagna est un mythe, un rêve, une légende et, lui, il est vivant et comment ! Radieux, comme à vingt ans, jamais il n’a été si grand. Non, ce n’est pas tout à fait exact. Géant, il l’a été tout de suite, y compris dans ses premiers concerts, lorsque Londres s’arrachait au marché noir des places pour recevoir ce qu’il avait à donner déjà, qu’il donne encore, toujours renouvelé comme lorsqu’il chantait à Paris il y a quelques jours.

C’est dire que depuis sa jeunesse, il continue de frayer cette route de beauté.

Ci-dessous : Alagna pendant la très brève répétition avant le spectacle,

qui d’autre que lui jette toutes ses forces dans sa passion ? qui d’autre en aurait la force?

Il baignait dans la clarté de son prochain récital, lorsqu’il a embarqué pour 13 heures de vol, deux répétitions et le concert, avec son sourire bleu de ciel. Les passagers le reconnaissaient et lui ont demandé des selfies jusqu’à ce que l’hôtesse expédie chacun à sa place en vue du décollage.

Nuit qui ronronne comme un gros chat.

Le ténor dort là – ou ne dort pas – dans la boite volante.

Le soleil s’est levé avant l’atterrissage peignant le ciel et l’Océan en rouge et bleu profond. Sur le hublot, des fleurs de givre enchantées, signe qui n’était pas trompeur, attendaient son chant avec ferveur.

C’est dans le concert solo qu’on approche son âme au plus près et qu’il révèle tout ce qu’il est, un ténor dans sa maturité triomphante qui poursuit son œuvre d’art personnelle dans laquelle il proclame la liberté de l’artiste dans le monde, et affirme tout ce en quoi il croit, déverrouillant les musiques emprisonnées dans les carcans, célébrant la force de l’être humain et sa faiblesse de Créature qu’il transfigure jusqu’à la splendeur, à travers toutes les musiques qui ne sont QU’UNE MUSIQUE.

Cinq jours plus tard, le mardi 14 juin 2022, le Colòn de Buenos Aires a accueilli debout, dans une clameur passionnée, ce message qu’on déchiffre, si on veut, dans le chant de Roberto Alagna. 

Ecrit dans l’avion, le 16 juin 2022

©Jacqueline Dauxois

Une réflexion sur “ALAGNA récital solo au Colòn de Buenos Aires le 14 mars 2022

  1. Qu’écrire de nouveau sur l’artiste quand on l’a encensé à longueur de textes et commentaires … Ici Jaqueline arrive à nous faire oublier son sujet et admirer sa sensibilité et son talent d’écrivain et de conteuse .

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