Entretien avec Jacqueline Dauxois par Nicolas Saudray sur « Le Mémorial des Anges oubliés »

                                                                                          24 septembre 2020

Nous avons la chance d’avoir été épargnés par la Troisième Guerre mondiale qu’on nous prédisait. Mais nous souffrons d’un mal plus insidieux, le terrorisme. Et ce n’est pas demain qu’il lâchera prise. Jacqueline Dauxois a voulu savoir, en tant que romancière du presque vrai, ce qui se passe dans les têtes des terroristes. Et elle a situé ce livre sur la Côte d’Azur, d’où un contraste encore plus dur qu’ailleurs entre la beauté de la nature (malgré le béton) et l’horreur des événements. Nous passons brusquement du parfum des orangers et des citronniers à des scènes de viol et de meurtre. Âmes trop sensibles, s’abstenir ! Esprits curieux de notre époque, à vos marques !

NS – Votre roman était presque prêt, dans sa première version, en 2010. Pourquoi avoir différé sa parution de dix ans ?

JD – Imaginez que mon roman ait donné l’idée aux terroristes de faire sauter le carnaval de Nice, croyez-vous que j’aurais pu me le pardonner ? Mais le 14 juillet 2016, un attentat a tué 86 personnes dont 13 enfants et fait quatre cents blessés sur la Promenade des Anglais. Le massacre que j’avais imaginé ne pouvait plus inspirer les djihadistes, puisqu’ils l’avaient perpétré – presque le même que celui que j’avais inventé, exactement au même endroit. Je pouvais donc publier mon livre, mais il ne raconterait pas seulement l’histoire d’un attentat qui échoue. Je veux dénoncer les racines de l’horreur. Comment en est-on arrivés là ? Pourquoi a-t-on permis au monstrueux de se développer en toute impunité ?  Massimo, le jardinier, l’infirme, le vrai héros de cette histoire, dit que nous sommes tous complices, tous coupables. Et si c’était vrai ? Que sait-on d’une adolescente à la dérive résolue à se changer en bombe vivante  au milieu d’une foule innocente ? Comment un garçon, complètement indifférent à la religion, peut-il être radicalisé en prison ? Qu’est-ce que c’est, les stages où on forme à tuer ? J’ai repris mon sujet, récrit le livre et changé le titre, ce n’est plus « L’amour terroriste », mais « Le Mémorial des Anges oubliés ».

NS – Les procès de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ont donné, sans que vous l’ayez cherché, une nouvelle actualité à votre roman. En vous lisant, j’ai eu le sentiment que votre Laura n’était en rien exceptionnelle, et qu’il y a en a eu beaucoup sur le même modèle – sauf qu’aucun écrivain, avant vous, n’a eu l’audace de décrire leurs états d’âme. Partagez-vous cette analyse ? 

JD – Combien de Laura sont parties pour la Syrie, certaines avec leurs enfants ? Si elles ne sont pas toutes des criminelles, toutes sont complices d’attentats meurtriers. Hannah Arendt l’a dit, nous sommes dans la banalité du mal. Laura a été élevée dans un simulacre de catholicisme dont la mollesse ne peut inspirer aucun élan à une adolescente qui a besoin d’absolu. Mais sa tante paternelle a épousé un prince russe croyant. Alors, si Laura s’instruit sur l’islam, elle n’est pas totalement ignorante du christianisme.   

NS – L’orthodoxie est donc un meilleur antidote à l’islam extrême que le catholicisme ?

JD – C’est à espérer. Les orthodoxes ne renoncent pas facilement. Ils ont survécu à soixante-dix ans d’un massacre sans précédent qui les a exterminés par millions. Il existe donc dans le christianisme le levain qui devrait susciter une force spirituelle capable de se dresser devant le terrorisme. Laura reconnaît cette force, mais elle l’a découverte trop tard, lorsqu’elle était déjà engagée dans un engrenage dont elle ne pouvait s’échapper. En la cachant dans un monastère orthodoxe pour la soustraire à la justice, sa tante Rosebel lui donne une chance de salut.

 NS- N’y a-t-il pas, dans ce genre de mésaventures, une responsabilité partagée entre les djihadistes et les familles de bobos ?   

JD – Je vois les choses sous un autre angle : d’un côté les tueurs, de l’autre les impuissants. Les tueurs prétendent massacrer au nom d’un idéal. Les impuissants, qui n’ont plus d’idéal, incarnent la médiocrité d’une société de consommation  qui ne se soucie que du ventre et du sexe et qui fait horreur à Laura. Sa mère est partie à New York vivre un nouvel amour. Son père prostitue son art dans le portrait mondain. Elle préfère mourir que vivre comme eux.  Ce n’est pas seulement l’échec des petits bourgeois, c’est celui d’une civilisation qui perd ses repères. Que peut-on offrir à ces enfants affamés d’absolu? Laura aurait fait sauter le carnaval, symbole d’une vulgarité qui la dégoûte, d’autant qu’elle en ignore les origines – qui les connaît aujourd’hui ? – mais je ne suis pas sûre qu’on l’aurait persuadée de se faire exploser un 14 juillet. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit tombée dans les griffes du premier garçon qui lui a tenu un langage nouveau.

NS –  Et du côté musulman, quels sont les coupables ? L’islam lui-même ? Ou ses mauvais serviteurs ?   

JD – Le Coran, hélas, contient des sourates qui semblent exalter la haine. Des criminels les utilisent pour justifier le mal qu’ils font en ignorant toutes les sourates qui disent l’inverse.   

NS – Parmi les mauvais musulmans que vous décrivez, deux sont de véritables démons : Yazid, commandant du réseau Tamise et le petit chef Ahmed. En revanche, Rachid alias Richard, séducteur de Laura, malgré tous ses défauts, malgré sa violence, ne m’a pas paru tel.

JD – Rachid est un faible, un prétentieux qui se laisse manipuler, mépriser, maltraiter. Mais Ahmed aussi est manipulé, bien que ce soit à un autre niveau. Ils sont tous dans un engrenage où ils n’ont plus le choix de rien. Je déteste Rachid, peut-être justement parce qu’il n’est pas un vrai démon, mais un larbin de démons. Tout est mesquin en lui. J’en étais malade qu’il ait violé Laura. Mais j’avais besoin de la naissance de l’enfant du rachat pour finir mon livre.

Nice, la nuit du 14 juillet 2016 à gauche ; à droite, la foule se recueille sur lieu de la tragédie couvert de fleurs et de drapeaux.

NS – Passons des démons aux créatures célestes. Qui sont-ils, ces anges oubliés dont vous avez écrit le mémorial ? Quelle est la part de la grâce dans ce roman hanté ?

JD – Vous voulez savoir qui sont les intercesseurs ? La tante de Laura, a un peu joué ce rôle, bien qu’elle ait imposé dix ans d’omertà à ses proches après l’attentat manqué de sa nièce et que  ses motivations comportent des, zones d’ombre. En cachant Laura, elle la sauve et, en même temps, elle se débarrasse d’elle. Le véritable ange oublié, c’est Massimo. Parce qu’il n’est rien, si humble, tour à tour jardinier, maçon, pâtissier, choriste, ténor de terrasse de café, dragueur de filles, un ange peut s’incarner en lui – et c’est l’ange en lui qui se jette sous les roues du camion terroriste à la place d’un gamin. Lorsque Rosebel comprend, elle décide de tout quitter et de partir à sa recherche dans les Pouilles au milieu des trulli (ces petites maisons de pierres à toit conique) pour aider l’enfant à pousser le fauteuil d’infirme.

NS – Vous avez choisi, pour la grandiose explosion programmée par les terroristes, le carnaval de Nice. Votre description m’a fait penser à l’ « Enterrement de la Sardine » de Goya, ou aux danses macabres modernes de James Ensor. Acceptez-vous cette parenté ?

JD – On ne refuse pas une parenté avec le génie. Goya et James Ensor exorcisent leur peurs dans la peinture, des écrivains le font dans des livres. Ce sont des exorcismes qui dénoncent ce qui se passe sous nos yeux avec le sentiment que nous sommes exclus de l’action. Ces œuvres sont des témoins.  Si « L’Enterrement de la Sardine » représente le carnaval à Madrid, toute l’œuvre de James Ensor est carnaval, la gaieté des couleurs n’empêchant pas les visages de grimacer ni les têtes de mort d’apparaître au milieu de la liesse.

Goya, » l’Enterrement de la Sardine. »

James Ensor, « Ensor et les masques ».

James Ensor, « L’Intrigue ».

NS – Vous auriez pu conclure votre roman par une apocalypse : l’explosion renversant les chars, tuant des centaines de personnes…

JD – J’ai préféré l’espoir. Au dernier moment, Laura renonce à se faire exploser pour sauver une enfant. Elle passera le reste de ses jours dans un couvent à la recherche d’une autre vie.

NS- Laura fera-t-elle une bonne religieuse ?  

JD – Il faudrait le lui demander. Elle a été brûlée de l’intérieur. Pour elle, le monde extérieur a cessé d’exister. Elle va se jeter à la rencontre de Dieu. Comme on saute du sommet d’une falaise.

NS – Il faudrait que tous les jeunes qui ont des états d’âme, filles ou garçons, lisent votre roman. Ainsi que leurs parents.  

 JD – Lorsque j’ai publié la « Grande Pâque russe » (Le Rocher, 2004) qui aborde la question d’une manière beaucoup plus romancée et romantique, une maman est venue à une signature pour me remercier en me disant que j’avais sauvé sa fille.            

(1) Éd. Michel de Maule, septembre 2020, 264 pages, 20 €.

ANNONCE :

Je viens de faire une page Facebook. Elle débute à peine, mais vous pouvez assister aux premiers pas de cette débutante… et m’en parler.

Quatre livres pour un ténor, genèse des « Quatre Saisons avec Roberto Alagna »

Je ne connaissais de lui que sa voix.
Elle me rendait intacts les héros lyriques de mon enfance, quand ma grand-mème m’inoculait l’Opéra en chantant tous les airs de la terre (à dix ans, je les croyais tous écrits pour sopranos, stupeur et fou rire lorsque j’ai découvert que  » n’ouvre ta porte, ma mie, que la bague au doigt » était la sérénade Méphisto) et ceux du temps fervent des JMF. Il faut dire qu’en ces temps-là, avec le catéchisme et le ciné-club, l’Opéra était le seul endroit où on pouvait rencontrer des garçons. Flirter dans l’obscurité d’une salle, à quinze ans, exaltée par les plus beaux airs du monde, chavirer sous le clair de lune enchanteur des projecteurs vous fait des souvenirs pour une vie entière.


Le courant de la vie cependant me faisait oublier les héros de ma jeunesse. La vie et ses remous, la vie et l’écriture, mon phare.
Pour écrire et rester libre, j’ai toujours exercé des métiers. L’Université a d’abord été un job comme un autre et après, diplômes en poche, les métiers à portée de la main (1). Tout pour écrire en toute liberté. Comme le temps est élastique, il est arrivé que j’écrive deux livres à la fois. De temps en temps, à n’importe quel âge, je retournais à l’Université suivre un cursus qui me tentait, je passais d’autres diplômes, pour changer d’air et m’aérer la tête.

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Antigone ou le choix de la liberté dans la tragédie de Sophocle, III : La dernière d’une race de rois

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Troisième épisode : ­­

Créon, Hémon, le Chœur

Le deuxième épisode s’achevait sur les supplications d’Ismène, rejetées, l’une par sa sœur, qui n’accepte pas son sacrifice tardif et la condamne à vivre, l’autre par Créon qui refuse d’épargner Antigone :
« Ne me parle pas d’elle ; elle n’existe plus ».
La surprise, qui n’en était pas une pour les Grecs, était causée par la révélation d’un nouveau personnage : Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone. Ismène s’adressait à lui, qui n’était pas encore entré : « Ô mon si cher Hémon, pour ton père, tu ne comptes pour rien ! » 
Le coryphée soutenait la supplication d’Ismène : « Tu enlèverais la fiancée de ton fils ?»

Sur la réponse de Créon d’enchaîner Antigone et Ismène, le  chœur intervient, entrecroisant généralités, métaphores poétiques et adresses à la divinité dans son langage qui mêle force et poésie.

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Antigone ou le choix de la liberté, analyse de la tragédie de Sophocle, II : la malédiction des Labdacides

II
LA MALÉDICTION DES LABDACIDES

Prologue :
Antigone, Ismène, le chœur

Au lever du rideau, Antigone assure sa sœur de son amour, évoque l’héritage tragique légué par Œdipe et lui demande si elle a une idée du nouveau malheur que leur réserve Zeus.
En une phrase, tous les éléments de la tragédie qui va se jouer dans l’amour, entre la mort et les dieux, sont en place.

Ismène ignore ce qui se trame. Antigone le sait.
Ismène préfèrerait ne pas l’apprendre. L’histoire familiale l’accable : le souvenir d’ Œdipe, leur père, qui s’est arraché les yeux en découvrant qu’il avait épousé sa propre mère alors qu’il voulait déjouer la malédiction des Labdacides, celui de Jocaste qui s’est pendue et la mort de leurs frères, Étéocle et Polynice qui se sont entretués dans la bataille de Thèbes. C’est plus qu’elle n’en peut supporter alors que sa sœur, tout en l’assurant de son affection, vient la chercher pour lui parler des « menaces que leurs ennemis font peser sur ceux qu’elles aiment ».

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Antigone ou le choix de la liberté dans la tragédie de Sophocle, I introduction

I

INTRODUCTION

ANTIGONE AUJOURD’HUI

Depuis deux mille cinq cents ans, la tragédie de Sophocle n’a pas quitté l’affiche.

En 2015, Le Théâtre de la Ville a donné, en anglais, une Antigone dans la vision minimaliste de Ivo van Hove, avec Juliette Binoche – magnifique interprète du Hussard sur le toit (de Jean-Paul Rappeneau d’après Giono), qui raconte l’épidémie de choléra en Provence – et le Festival d’Avignon, en 2017, a présenté une mise en scène à l’esthétique raffinée, de Satoshi Miyagi.

Il y a deux jours, le 25 mars 2020, sans l’ordre de fermer les théâtres pour cause de Covid-19, on jouait Antigone au Théâtre National de Bordeaux Aquitaine.

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Nous sommes des barbares, Antigone au secours !

Le 19 mars 2020

UNE LOI AU-DESSUS DE TOUTES LES LOIS

Nous sommes des barbares, si nous abandonnons nos morts aux mercenaires.
Depuis quand faut-il demander la permission à un gouvernement pour accomplir des rites millénaires ?


Est-ce qu’il n’existe pas une loi au-dessus de toutes les lois ? Cette loi n’est-elle pas divine parce qu’elle est amour ?
Cette loi, supérieure à toutes les autres, n’est pas un décret périssable édictéepar un gouvernement. Elle est réelle, concrète, elle n’a rien d’abstrait. Contrairement aux lois humaines, elle est permanente, invariable. Elle est inscrite en chacun de nous, dans chaque fibre qui nous constitue, elle règne dans nos cœurs, nos âmes, nos esprits et nos corps.

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A la recherche d’Othello, je trouve le crâne de Sampiero Corso

à Roberto, Ornella et Elio,
le 31 août 2019.

UN REGARD DE BRONZE

Sampiero Corso.

Chaque fois que j’écris le mot condottiere, je vois le Colleone à cheval au-dessus de son énorme socle. Dans ses yeux, flamboie la folie d’Othello qui assassine son amour. Je vais sauter dans le premier avion pour revoir cette foudre dans un regard de bronze (1) déjà, je respire l’odeur de la lagune et le doux clapotis de l’eau les murs qui lèche les murs me bat dans les oreilles. Holà ! Halte là ! (2) , c’est quoi, cette histoire ? Ce condottiere n’est pas le tien ! Faudrait voir qu’il ne le soit pas ! Le tien, c’est Sampiero Corso, aux sources de l’Othello de Shakespeare ! tu étais en train de t’inventer une belle passion et tu prétends revoir le Colleone qui a vécu un siècle avant Sampiero ! Qui n’a pas tué sa femme ! Qui n’a inspiré ni Cinthio ni Shakespeare !!! C’est nul ! C’est nullissime !!! Sauf que le génie de Verrocchio a fait du Colleone l’incarnation du condottiere de tous les temps et donc de Sampiero ! Hypocrite ! Il n’y a qu’une bonne raison pour te précipiter à Venise pendant la pire saison, c’est que La Fenice est ouverte au mois d’août. Oui, et alors?

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Entretien de Jacqueline Dauxois sur « Le Péché du Roi David »

Variations sur « Le Péché du Roi David », éditions Michel de Maule, 2018

Ci-dessus : Jacqueline Dauxois

AB – J’ai lu pratiquement tous vos livres et vous m’avez entraînée dans des voyages incroyables. J’ai envie de nommer des romans « Le Cœur de la nuit », « La Grande Pâque russe », des livres d’histoire : « Anne de Kiev », « Charlotte Corday », « Rodolphe II de Habsbourg », vous m’avez emmenée en Orient sur « la Route de la soie », et au Moyen Orient avec des livres étonnants, « la Reine de l’Orient, Zénobie », « la Reine de Saba », « Néfertiti »… Nous allons parler ce matin du roi David. Pourquoi est-il resté à la postérité ?

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Samson et Dalila, analyse du livret Acte III

Troisième acte

1er tableau
La prison de Gaza

Scène 1
Samson, les Hébreux
Samson enchaîné, aveugle, les cheveux coupés, tourne la meule. Dans la coulisse, le chœur des Hébreux captifs.

Après les ambiguïtés de l’acte II, l’acte III ne pose pas plus de problème que le premier.
Les cheveux coupés et l’aveuglement de Samson, dans le livret, tout se passe dans les coulisses, pendant l’entracte et le changement de décor.
Le rideau s’ouvre sur Samson  les yeux crevés, enchaîné à la meule, énorme cylindre de pierre traversé par une poutre.  Dans l’Antiquité, des esclaves, des bœufs ou des ânes attelés tournent la meule. Lire la suite