Promenade à Barcelone : une maison signée Gaudi ou grand écart entre les arts

GRAND ÉCART ENTRE LES ARTS

« L’originalité consiste à revenir à l’origine, de sorte qu’est original celui qui, avec ses propres moyens, revient à la simplicité des premières solutions.  »
Antoni Gaudi



Au départ de Paris en pleine nuit, le chauffeur coule une durite. Changeant de véhicule en courant sur la place la plus trouée de Paris, la valise qui se jette dans un trou m’envoie au tapis, service pour éclopés à Orly, avec suivi à Barcelone, tout roule. Ce soir, c’est la Générale de Cavalleria Rusticana et Pagliacci au Grand Theatre del Liceu, je suis venue pour ça, et comme je choisis chaque fois l’hôtel le plus proche de l’Opéra, un peu de lest au scratch de la chaussure et tout va bien. Je boite. Mais ça, La Vallière aussi boitait.

LA BEAUTÉ EN CONSERVE

Le théatre del Liceu, à la sortie de la Générale et l’affiche du spectacle pour lequel je suis venue.

Après la Générale, dans ma chambre, pendant que l’ordi recopie une carte mémoire, je fais défiler les photos d’une autre sur l’écran de l’appareil. Comme d’habitude, sur le moment, je les trouve les trouve toutes exécrables. Au début, j’effaçais tout, j’en gardais dix sur deux cents, au fond, c’est suffisant. C’est de la conserve, tout ça, et avec de la conserve je n’arrive pas à restituer la beauté vivante dans sa fuite perpétuelle.

Après une Générale, j’ai chaque fois deux jours de bagarre avec les photos. Les quarante-huit heures qui ont suivi celle-ci, j’ai fait comme la pluie, elle tombait sans trêve, j’ai trié sans arrêt : photos, photos, photos, trier et envoyer. Je suis incapable d’aller vite, il me faut du temps pour m’habituer à l’insuffisance du reproduit, sans compter qu’en déplacement, le petit ordi n’est pas très performant et que les connexions des hôtels, valables pour les mails, sont nulles pour travailler.

Dans l’océan des photos, je faisais deux escales par jour, le matin, au café, le soir à la Boqueria, et j’allais saluer à deux pas, cette place, cette église, ces palmiers, les mendiants au pied (photo ci-dessous). J’en ai beaucoup voulu à ma cheville, bouffie comme un gigot, qui rechignait à se promener.

Pour la Première, trois jours plus tard, cocktail en chaussures de marche et scratch défait, mais il y avait tant de monde qu’on ne se voyait pas les souliers et, dans la foule catalane, courtoise et civilisée, nul ne m’a fait choir ni écrasé le pied.

TOMBER D’UN RÊVE

Le lendemain de la Première, premier jour de soleil et mon dernier à Barcelone.

Mon café, entre le Liceu et la Boqueria.
La Madone, à l’intérieur du café.

Dans mon café rétro, aux murs tapissés de souvenirs, avec une Madone à l’intérieur, presque grandeur nature, qui surveille ce qu’écrit le petit ordi par-dessus mon épaule, j’avais décidé d’oublier les photos jusqu’au soir, de claudiquer d’un café l’autre, savourant le retour du soleil, les flâneries des promeneurs, les récits d’inconnus qui vous racontent des vies comme des romans, dans des langues inconnues qu’on comprend, on ne sait comment, bref, j’allais déguster très doucement, la faute à ce pied, le temps qui coule, s’écoule et fait oublier qu’on est endommagée. Mais, comment tenir en place ? ne pas chercher… chercher à combler…  au fait, quoi ? Quelle étrange absence ? Quel vide méchant qui succède à un moment parfait ? Et d’où vient ce refus buté de revenir à la réalité ? De la peur de se cogner et disloquer comme ces navires interstellaires qui n’arrivent pas à revenir ? Oui… peut-être… Retrouver le quotidien un lendemain d’Opéra, c’est un peu demander à une fusée de feu d’artifice qu’on vient de tirer, de retourner dans son emballage. Elle n’a pas été configurée pour ça. Moi non plus. Alors comment ne pas tomber de son rêve ?

LENDEMAIN DE PREMIÈRE

La veille au soir ou très tôt le matin, vous quittez l’Opéra, la tête et cœur bourdonnants. Impossible de dormir, croyez-vous, mais vous vous réveillez tard, très tard, devinant immédiatement l’embuscade, après ce sommeil venu par surprise, d’un réveil qui va vous précipiter là où vous n’avez aucune envie.

Fleuriste.

Première technique, rien n’y résiste, prendre le petit ordi avant le premier café, entrer dans l’écriture comme dans un palais qu’on ne se lassera jamais de parcourir et le tour est joué.  Mais si un jour on n’écrit pas ? S’il est en panne, le petit ordi ? Si c’est un jour nonchalant, paresseux ?

Sur la Rambla, les affiches pour Cavalleria Rusticana et Pagliacci se balancent dans les arbres.

Alors, le plus joli soleil qui effeuille un platane doré, sauf à un vrai contemplatif, ne suffit pas pour la journée. C’est évident dans ce café où je croyais pouvoir passer le reste de ma vie, mais pas du tout. Le souvenir des héros des Opéras de la veille prenait le caractère obsessionnel d’une plénitude enfuie qu’on veut retrouver, de toute urgence, à toute force, sans attendre la prochaine représentation. La Bérénice de Racine s’inquiète : « Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous ? », mais moi, c’est tout de suite que j’ai l’urgence d’une vacuité à surmonter.

Du café au Palau de Gaudi, on passe devant le Gran Theatro del Liceu.

GILET DE SAUVETAGE

Or, le soleil qui, du bout de ses rayons, tourne les dernières feuilles d’or de la Rambla, c’est la beauté de la nature : elle ne me suffit pas pour combler le vide que laisse un Opéra comme la marée se retire. Une mer déchaînée, peut-être, tiendrait dans la durée, qui sait ?

Quitter un art exige de compenser par une transition. J’ai déjà connu ça, par un matin noirâtre, en sortant de l’hôpital de Soho, je m’en suis tirée avec un Artimage : « Londres avec les lunettes de Turandot », qui s’est fait presque tout seul car l’évidence était à chaque carrefour. Mais voilà, j’ai essayé d’appliquer la même technique ailleurs, en vain. Je m’étais trompée lunettes ou je n’étais pas inspirée ou le gilet de sauvetage de Turandot était à usage unique. Ou encore, et ce serait très curieux, il ne fonctionne, aiguisant des ondes mystérieuses de la correspondance entre les différentes parties d’une personne, le corps et l’esprit, que si on s’est fait un peu mal quelque part. Dans ce cas, supprimer l’une ou l’autre douleur ferait disparaître l’autre ou l’une ? C’est à vérifier.

LE GRAND ÉCART ENTRE LES ARTS

« Il ne faut pas confondre pauvreté et misère. La pauvreté conduit à l’élégance et à la beauté, la richesse à l’opulence et à la complication qui ne peuvent être belles. »
Antoni Gaudi

La solution de la Rambla fut de mettre en correspondance l’art le plus mobile et le plus éphémère, avec le plus durable qui soit.

L’avantage sur l’artimage de Londres, c’est la radicalité, car il ne s’agit plus de compenser l’absence d’un héros en le cherchant là où il n’est pas – et ne peut être -, ce qui était le but en chaussant les lunettes de Turandot pour traquer dans la ville des images d’Opéra, mais de quitter un univers pour un autre, aussi beau et fort, faisant le grand écart entre les arts. Au centre de Barcelone, on a tout à portée de pieds. Gaudi est à côté, celui qui concevait les lampadaires de la fontaine de la Place Royale, amusant, mais aussi celui du Palau Güell qui, lui, est fascinant, et c’est tout près, même en traînant la patte, cela ne fera aucun mal à la cheville, le mal est déjà fait et, à voir comment elle a gonflé pendant deux jours sans quitter la chambre, la laisser sans bouger un mois, c’est trop risqué. L’immobilité ne lui vaut rien. Un aller-retour pour le Palau Güell, elle se reposera après.

On arrive à la porte, aux deux portes plutôt, avant d’avoir réfléchi au trajet. Trois photos, clic, clic, la façade, clic, et on s’en va.

Gaudi. Façade du Palau Güell, rez-de-chaussée, détail.



Si ce n’est qu’une façade pareille, vibrante de mystérieux appels, troublante par l’audace stylistique de ses choix d’élégance, de raffinement, d’intelligence conçus par une inspiration si puissante qu’elle est unique au monde,est une incitation à entrer, d’autant qu’il n’y pas de queue au guichet, personne n’achète de tickets. Trois heures d’attente pour la Sagrada Famiglia et ici pas un chat, mais il faut compter une bonne heure pour la visite annonce le vendeur (aïe le pied), vous ne pouvez pas, dit-il, huit étages d’escaliers du sous-sol à la terrasse et une dernière petite volée de marches pour atteindre un promontoire encore plus haut, avec une entorse, vous ne pouvez pas.

Descente vers le sous sol par l’extérieur.

Ci-dessus : alternance des chapiteaux avec, au fond, l’audace d’une spirale qui permet e gagner le rez-de-chaussée sans passer par l’extérieur.

En remontant, la façade arrière semble jouer de l’éventail.


Non, je ne pourrai pas, alors s’il vous plaît, un ticket ! Pour le prix, dit-il, vous avez l’audio guide. Ah ! ça manquait ! mais rien n’oblige à se mettre dans les oreilles les infos prémâchées.

LE PALAU GÜELL, UNE MAISON-OPÉRA

« Dieu n’a fait aucune loi inutile, c’est-à-dire que toutes ont leur raison d’être ; l’observation de ces lois et de leurs applications révèle concrètement la Divinité. Les inventions sont des imitations imparfaites de ces applications ; dans le monde rien n’a jamais été inventé, la valeur d’une invention consiste à révéler ce que Dieu a mis sous les yeux de toute l’humanité. C’est pourquoi une invention qui n’est pas en harmonie avec les lois naturelles n’est pas viable. Ceux qui cherchent à comprendre ces lois pour s’en inspirer collaborent avec le Créateur. »
Antoni Gaudi

Entrez avec moi dans la maison de Gaudi, et croyez-moi, ne touchez pas à l’audio-guide.

Écoutez parler la maison, les yeux grands ouverts sur le rêve.

Les escaliers, somptueux et légers, grâce au jeu des rampes et des colonnes, au contraste des matériaux et des couleurs.

Vous ne savez rien de Gaudi ? Tant mieux ! Si on n’est pas vide, comment pourrait-on se remplir de beauté ? Il n’y a qu’une chose à savoir sur lui : quand il a eu la commande de la Sagrada Famigla, il n’a pu lâcher son chantier ni le jour ni la nuit, il a abandonné tout le reste, il a construit une cabane et il a vécu au cœur de son chef-d’œuvre en construction. C’est fou, c’est le génie. Savoir cela, c’est tout savoir de lui, alors n’attendez pas, entrez, laissez-vous étourdir par ce songe de pierre, envoûter par la puissance créatrice d’un architecte comme y en a un ou deux par siècle.

« L’excès de lumière électrique risque de faire prétentieux car, quelle que soit sa puissance, elle est toujours ridicule comparée à celle du soleil. »
Antoni Gaudi

Vue d’en haut, la double porte d’or de la chapelle, à droite, la peinture intégrée au décor, à gauche, au lieu d’un mur, une ouverture encore qui allège l’espace.
Un détail du puits de lumière central, au bas duquel s’ouvre la porte d’or.
Le plafond du puits de lumière au centre de la maison.
Un plafond à caissons.
Ouverture sur la rue, qui laisse passer la lumière travers les colonnes et jeu de fer forgé qui orne les fenêtres.

Écoutez comment il fait résonner la brique, les carrelage (dont il tapisse un plafond), les vitraux, les bois, les métaux, comment il bâtit avec les splendeurs d’un Opéra total qui serait à la fois baroque, classique, romantique, wagnérien et contemporain. Du sous-sol à la terrasse ondulée, par une série d’escaliers somptueux, qu’on dirait mis en scène par Orson Welles ou Luchino Visconti, soyez ébahi, ne réfléchissez pas, vous penserez après à la manière étourdissante avec laquelle il a intégré ses connaissances scientifiques à une prodigieuse imagination créatrice, évoquant, du sous-sol au sommet, les colonnes aux chapiteaux lotiformes de l’Égypte ancienne, au milieu desquels il ose un accès en spirale, la porte d’Or de Babylone, les dentelles de pierre et de bois de l’Alhambra, le jeu de la lumière entre les colonnes aériennes de la mosquée de Cordoue, le Moyen-Âge obscur et l’art moderne lumineux, tout en imaginant des ouvertures, à l’avant, à l’arrière – et, au centre, la folle audace d’une trouée intérieure de six étages, puits d’ombres et de lumières qui découpe inlassablement l’espace, toujours différemment, offrant des surprises continuelles – qui s’entrebâillent sur des visions de la ville et cela jusqu’au sommet où, au milieu d’une série de clochetons de pierre, brique et céramique, la ville s’abandonne, proche, avec des plongées abruptes sur les cours des immeubles voisins et lointaine dans le déploiement de ses clochers éparpillés à l’horizon infini.
Ce Palau Güell shakespearien (oui, aussi) est songe (d’une nuit de quatre saisons), il est musique, folie, raison et déraison, le produit d’une culture universelle, la traduction de connaissances scientifiques, mathématiques, industrielles et techniques à une imagination passionnée, l’incarnation du rêve d’un poète, le souffle d’un chant unique transcrit dans une architecture.

La terrasse en plein ciel.

C’est pour écouter cette musique d’un bâtisseur des rêves qu’il faut entrer ici sans audioguide.
Ce n’est qu’avec le cœur qu’on aime et qu’on admire, qu’on fait aussi le grand écart entre les arts, car maintenant, c’est évident, il ne surgira aucun relent de tristesse coincée dans un recoin de l’âme en passant devant les affiches de l’Opéra.

La terrasse, détails.

 « Je vieillirai et ce sera à d’autres de venir se renouveler avec ce projet, cela le rendra même plus grandiose encore. L’œuvre de la Sagrada Familia grandit lentement parce que le Patron de cette Œuvre n’est pas pressé. Dans la Sagrada Familia, tout est providentiel, jusqu’à ma nomination comme architecte. »
Antoni Gaudi

PROMENADE

Les géants.

La question d’un bobo aussi a cessé de se poser. À la tombée du soir, la cheville bancale se mêle à la foule compacte de ce vendredi de décembre, marche jusqu’au Pi, contemple les géants dans le vestibule de la chapelle du Sang, entre sous la nef préparée pour Noël, ressort, flâne sur le marché très encombré, fait escale au bar du Pi, repart pour la cathédrale, explore le cloître aux arcatures fracassées où des têtes de palmiers échevelés se détachent à la place des voûtes effondrées devant un ciel qui fonce, suit le chemin de la crèche, installée à côté d’un troupeau d’oies qui se bagarrent à coups de becs hargneux près d’un bassin, de là, en passant au milieu de présentoirs où brûlent des centaines de cierges de toutes les couleurs, entre dans la cathédrale, visite, ressort, s’englue dans une foule si dense qu’on ne peut plus avancer dans les ruelles étroites bloquées par des files immobiles qui stationnent en attendant une place pour boire du chocolat ou avaler des tapas, et les papas juchent les petits sur leurs épaules sinon on les leur écraserait. Cette nuit, le Gothic est aussi bondé que la Rambla et la nuit est déjà avancée.

Le Christ de la chapelle du Sang.
Vers la cathédrale.
Le cloître.
Les voûtes en ogives.
Un autel baroque.

Dans la foule ne s’éclaircit pas, le coude à coude va se prolonger jusqu’au matin.Sans en avoir la moindre envie, il faut rentrer à l’hôtel et demain repartir.

Le drapeau catalan à côté de l’espagnol.
Entrée Saint-Joseph, l’entrée principale du marché de la Boqueria.

Le marché en train de fermer.
Sous les arcades.
En quittant le marché par une sortie transversale, un mendiant.
Dernier regard sur Barcelone.


Demain, fauteuils à roulettes pour embarquer. La faute aux aéroports, galeries marchandes géantes où j’ai mal à tomber – au lieu qu’en circulant dans un palais de Gaudi je ne sens rien et je flotte, éperdue d’admirer.

« Seigneur punissez-nous, mais consolez-nous ».
Antoni Gaudi

Voir sur le site : « Londres avec les lunettes de Turandot » et « Turandot » :

Roberto Alagna dans Turandot au Royal Opera House de Londres, juillet 2017

Londres avec les lunettes de Turandot

et quatre articles sur « Cavalleria Rusticana « et « Pagliacci » :

Roberto Alagna dans Cavalleria Rusticana et dans Pagliacci avec Aleksandra Kurzak au Liceu de Barcelone, du 2 au 22 décembre 2019

Roberto Alagna dans Cavalleria Rusticana et Pagliacci au Metropolitan Opera de New York, janvier 2018 – Chapitre 1

Entretien avec Roberto Alagna dans Cav/Pag au Metropolitan de New York – chapitre 2

ROBERTO ALAGNA dans Paillasse, au Metropolitan Opera – chapitre 3 – duo avec ALEKSANDRA KURZAK

Les citations de Gaudi sont tirées de Antoni Gaudi, Paroles et écrits, précédé de Gaudi le scandale, par Charles Andreu, l’Harmattan, 2003.

© Jacqueline Dauxois

Napoléon au Brésil par Nicolas Saudray, récit

Le livre de Nicolas Saudray au titre si intrigant : « Napoléon au Brésil », n’a rien d ‘un roman bien qu’on y sente la patte du romancier, qu’on y retrouve la qualité d’écriture, l’humour, les phrases à l’emporte pièce de l’auteur.

Le prétexte : un souvenir d’enfance. Une aïeule raconte au petit garçon qu’un de ses ancêtres, ancien grognard de Napoléon, a construit à Rio de Janeiro le premier hôtel de luxe, le plus grand d’Amérique latine, avec bains, baignoire de marbre, pots de chambre d’argent, billards dernier cri, café, restaurant, huitres et soupe à la tortue et puis, surprise, le gendre, qui devait succéder au grognard Louis Pharoux, disparait des radars. De quoi soulever la curiosité d’un enfant, d’un adulte, d’un écrivain confirmé qui se lance sur les traces de ses ascendants au gabarit pu ordinaire.

Alors nous assistons non seulement à la vie retrouvée de Louis Pharoux et des siens, du succès à la faillite, mais au foisonnement d’un contexte haut en couleurs qui ne nous a jamais été raconté : l’exil des grognards de Napoléon au Brésil, cette Armée de la Loire qui donc en avait entendu parler ? À travers la vie quotidienne d’une pléiade de Françaises et Français venus chercher fortune de l’autre côté de l’Atlantique, on découvre le Brésil par leur yeux, on éprouve avec eux le choc qu’ils ressentent devant la réalité de l’esclavagisme, on partage avec l’auteur son émotion en découvrant que son ancêtre a employé des esclaves dans son hôtel, sa satisfaction de n’avoir pas hérité un sou de lui – et son déplaisir de raconter une faillite familiale survenue plusieurs générations avant sa naissance.

 
Les nouveaux arrivants sont confrontés à un autre monde, à des maladies inconnues, des insectes dangereux, des reptiles inconnus, mais ils admirent une végétation somptueuse et des décors de rêve et voient la première femme recevoir son diplôme de médecine.
Il arrive à ces exilés de rentrer au pays ou de faire des aller-retours vers la mère patrie avec une facilité qui étonne. Ceux qui s‘implantent solidement trouvent des repères familiers, boutiques de mode, écoles, églises, congrégations, cours de polka, le fameux hôtel que Louis Pharoux fait surgir de terre, des spectacles : le cirque, l’Opéra. Que l’un d’eux soit tenté d’entendre un autre concert que religieux, interprété par les castrats de la Chapelle Impériale, il court prendre des places pour la Muette de Portici d’Auber, pratiquement jamais représenté de nos jours, pour Guillaume Tell de Rossini qui l’est à peine davantage, ou pour la Somnambule de Bellini. Si vous trouvez qu’aujourd’hui la critique a la dent dure, ouvrez avec l’auteur un journal du temps. Un faire-part de deuil déplore, dans un encadré noir, « l’assassinat du Barbier de Séville par Mme Stolz ». Qui oserait écrire de nos jours que « le maître Rossini remercie toutes les personnes qui ont participé à l’enterrement de son précieux fils le Barbier de Séville » ?

On joue au billard, on déguste des « huîtres de Carême » (quel sens de la publicité !), on suit des processions, on vend et loue des Noirs, on admire la vue des collines et du Corcovado pas encore surmonté par le Christ géant, on voit des esclaves enchainés, d’autres qui portent des sacs de café sur la tête dans ce pays qui sera le dernier à renoncer à l’esclavage. Et surtout, de l’hôtel Pharoux, qui domine le quai Pharoux et fait face à la mer, après avoir caché soigneusement qu’un client s’est suicidé dans sa chambre et qu’un Américain a tué un torero… italien dans le couloir, on suit les mouvements des bateaux de tous les pays, la Belle-Poule, qui accoste an allant chercher les cendres de Napoléon, un autre qui explose, cet incessant va-et-vient qui constitue la vie de Rio de Janeiro. Quand vient la décadence de la maison Pharoux, la toute jeune Joséphine, fille de Louis et trisaïeule de l’auteur, s’embarque avec son enfant, seule, sans domestique, pour fuir la faillite où s’engloutit son mari.

Ces pages fourmillent de vie, de détails, de couleurs, d’odeurs, on croirait feuilleter un album de cartes-postales anciennes qui s’anime sous nos yeux tant l’auteur, lancé à la découverte de ses ancêtres, donne un reportage vivant et actuel.

Ce seul récit suffirait à attiser l’intérêt du lecteur, mais le reportage est à double détente, inextricablement lié avec un autre – et c’est la grande réussite de cet ouvrage.
On ne nous avait pas raconté la vie de soldats de la Garde impériale au Brésil, on ne nous avait pas non plus montré les rouages d’une enquête à travers le temps.
Ici, l’auteur ne cache rien. Il raconte qu’il a appris le portugais pour pouvoir consulter les archives brésiliennes et lire les journaux de l’époque. Il nous raconte son périple d’Archives en Archives, de ville en ville, en France et au Brésil, ses trouvailles inattendues, ses déceptions quand la trace qu’il suit avec le flair d’un chercheur de longue date et l’acharnement d’un historien s’arrête net. Lorsque Nicolas Saudray trouve les faits, il les raconte. Si les faits se dérobent, il formule des hypothèses sans les donner pour certitudes. Le récit devient devient interactif.
Cette recherche, commencée avec la lecture des cahiers de sa grand-mère Gabrielle, conduit l’auteur à se mettre les mains noires de poussière quand il fouille de vieux documents, l’amène à consulter, sur son ordinateur, seize cents pages du « Jornal do commercio », à devenir addict (c’est lui qui l’avoue ) des petites annonces, à explorer d’innombrables fichiers informatisés en français, anglais, portugais – et les micros-films des mormons jusqu’au jour où, la procédure ayant été changée, les recherches deviennent inextricables.

Les aventures du narrateur se déroulent en simultané avec la vie de son ancêtre et de sa descendance tout le long des générations qui rattrapent l’auteur.
De main de maître, Nicolas Saudray a imbriqué l’histoire du passé et la sienne en train de le cerner, avec un art si abouti que le lecteur ne quitte plus le récit de cette double enquête après l’avoir commencé.

Aux Editions Michel de Maule

Elīna Garanča au Théâtre des Champs-Elysées, le 14 octobre 2019

Elīna Garanča a été Dalila à Vienne et New York pendant la saison dernière avec Roberto Alagna dans le rôle de Samson. Pour la saison prochaine, elle reprend le rôle au Staatsoper de Berlin, sous la direction de Daniel Barenboim, elle retrouve le personnage de la princesse Eboli de Don Carlo, qu’elle chantera en Italien pour la première fois au Bayerische Staatsoper, avant de devenir, au Met, la Marguerite de La Damnation de Faust.

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André Chénier et Charlotte Corday

Roberto Alagna, le Dernier jour d’un condamné, Marseille.

Le 20 mai 2019, Roberto Alagna chante la première d’Andrea Chénier d’Umberto Giordano, livret de Luigi Illica, au Royal Opera House de Londres. La prise d’un rôle fait pour lui. L’opéra s’inspire de La jeune captive, le plus célèbre poème du plus grand poète français de son temps. André Chénier l’écrivit dans la prison de Saint-Lazare d’où il ne sortira que pour être exécuté.

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