Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux, les deux concerts Samson au TCE, 12 et 15 juin 2018

SAMSON ET DALILA

Les deux concerts au TCE

Le 12 et le 15 juin 2018

 

 

Entré en scène chaque soir avant son premier air, Roberto Alagna prend le temps de faire exister Samson dans la tristesse et le désarroi qui l’étreignent en écoutant les lamentations d’Israël qu’il interrompt d’un cri lorsqu’ils deviennent blasphématoires. Trois mots, lancés avec la vaillance héroïque d’une voix à la jeunesse ardente et lumineuse : « Arrêtez, ô mes frères » et Samson, prophète guerrier, est là, porté par une flamme inspirée et mystique. Rien ne semble pouvoir arrêter un héros qui, depuis trois mille ans, habite nos mémoires, pour lequel Saint-Saëns a écrit quelques-unes des plus belles pages de la musique française.

 

Inspiré par son Dieu et porté par la voix invincible d’Alagna, Samson n’est que force et puissance. Il paraît invincible jusqu’au moment où, dans cet irrésistible vainqueur, se révèle l’autre Samson. La voix du ténor s’émeut. Le visage se trouble. Le Samson victorieux entre en conflit avec l’autre, l’amoureux, le sensuel, incapable de résister à l’appel de la volupté, au chant de la sirène. Il est encore en train de célébrer sa victoire sur les Philistins à la fin du premier acte que l’amour profane se déclare contre l’amour sacré, la passion mensongère contre la véritable et Samson, qui déjà se sait perdu, n’a d’autre recours que de supplier son Dieu qui lui a donné la victoire, de le sauver… de sa maîtresse. « Ferme mes yeux ferme mon cœur À la douce voix qui me presse ». Même adressée avec la ferveur désespérée de la voix d’Alagna, Dieu, qui exaucera son nazir à la fin, ne cède pas, alors, le somptueux duo/duel du deuxième acte n’est rien d’autre qu’une somptueuse mise à mort.

 

 

Par les inflexions lumineuses d’une voix qui émeut jusque dans les muettes, par son visage aux traits troublants, Alagna fait invinciblement grandir l’émotion. Dans son chant, où il rassemble les forces de Samson pour l’empêcher de se trahir lui-même en trahissant son Dieu. Dans ses silences. Ces prodigieux silences que Saint-Saëns a creusés pour la voix du ténor lorsque la perfidie d’amour de Dalila réduit le héros à se taire semblent écrit pour Alagna. Son jeu prend le relais du chant pour continuer le combat désespéré d’un surhomme que tous, sauf Dalila, imaginaient comme invincible.

Et lui, il se débat autant contre lui-même que contre cette femme dont Marie-Nicole Lemieux fait une dévoratrice implacable, une séductrice sans merci  qui allume plus de sensualité en Samson qu’elle n’en éprouve elle-même. En 2015, elle était à Orange, avec Roberto Alagna, une cruelle Azucéna, possessive, vengeresse ; elle est une Dalila tout aussi cruelle, dont la voix monte avec élégance, s’adoucit de velours puis se fait âpre et vengeresse en descendant la gamme. Son timbre généreux contraste avec un personnage auquel elle donne avec délectation une juvénile férocité .Pendant que Samson fond de tendresse en entendant son suave « mon cœur s’ouvre à ta voix », elle jouit de sa proie avec une cynique gourmandise.

Étonnante inversion où c’est lui qui éprouve ce qu’elle prétend ressentir, et se laisse enchaîner par les souvenirs d’amour jusqu’à rendre les armes avant de se livrer corps et âme :
« Pour toi si grand est mon amour,
Que j’ose aimer malgré Dieu même !»
Rien de plus périlleux que ces deux mots qui se succèdent : « aimer » et « même ». « Même » pourrait s’entendre comme « m’aime », mais Alagna maîtrise le « é » ouvert et le « è » fermé avec tant de facilité qu’on croirait lire les mots quand il les chante.

Commencé par Samson qui se précipite dans un piège qu’il sait mortel : « fuyons ces lieux que me faiblesse adore » l’un des plus fascinants duels d’amour de la littérature lyrique, s’achève dans les aigus somptueux de son effroi : « Trahison », auquel va répondre le Si bémol final : « En les écrasant en ce lieu ».

 

 

Première ovation debout à l’entracte.

 

 

Chaque fois qu’on louange Roberto Alagna pour une diction qui rend compréhensible chaque lettre qu’il chante, on s’arrête au milieu du gué. Ce qu’il rend compréhensible, y compris par sa diction, mais pas uniquement par elle, ce sont ses personnages dans leur totalité, grâce à eux, qu’il rend intéressants, l’un après l’autre, il fait comprendre l’œuvre entière.

C’est ce qui se passe en particulier au troisième acte où la musique de Saint-Saëns crée un contraste brutal entre la noblesse des airs du ténor et le clinquant d’un orientalisme de guinguette. On croit entendre blatérer les chameaux et voir les faux diamants clignoter dans les nombrils des danseuses. Ce folklore doucement insinué au début dans l’air Abimélech, explosait pendant la bacchanale. Il revient en force après le bouleversant miserere inspiré par les Psaumes, pour la fête de la victoire remportée sur Samson. Dans la Bible, il défie les Philistins depuis vingt ans. Dans le livret, il a remporté sur eux une victoire militaire écrasante. Ses vainqueurs sont rassemblés dans le temple de Dagon, liés par cette musique que le compositeur a puisée à la source pendant son séjour en Algérie, dont on dirait qu’il abuse ici. Il n’en abuse pas.

Alagna intègre et exprime l’horreur qu’inspire à Samson cette célébration tonitruante (comme au premier acte il montrait son inquiétude lorsque les lamentations devenaient sacrilèges). Alors, on entend cette musique comme Alagna, de sa voix, de son jeu, raconte que l’entend Samson. Avec lui, on entre dans son personnage. L’excès de la musique devient une nécessité pour que la mort de Samson, qui va la faire taire pour toujours, apporte au héros humilié et à son peuple, la délivrance et la victoire qu’il demande à son Dieu. Cette musique, qui agresse Samson avec violence, rend poignante jusqu’au déchirement la solitude de Samson au milieu de la foule en liesse. Sa prière doit franchir ce qui est pour lui un barrage d’horreur qui la transforme en un chant si authentique que le ciel ne peut pas résister. Il n’y a plus rien dans sa dernière supplication : « ne m’abandonne pas… souviens-toi de ton serviteur », de sa demande naïve du premier acte. Dans le déchirement douloureux de celui qui se donne pour sauver son peuple, elle est le plus généreux appel d’un enfant de Dieu à son père. Alors, le héros déchu, au milieu du tintamarre que Saint-Saëns a voulu vulgaire, retrouve la lumière de l’âme et s’offre « en sacrifice » avec toute la grandeur qu’Alagna donne à son Samson.

Le public pleure et fait son ovation.

Comme chaque fois.

 

Pendant deux concerts, Roberto Alagna a tout donné de Samson. Non pas un abrégé, mais la plénitude de son personnage. Les spectateurs pleuraient à la fin devant le ténor en smoking comme à Vienne devant le héros aux yeux crevés, défiguré, sale et sublime dans un débardeur déchiré et un pantalon à ficelles.
Chacun des deux concerts était perfection.
D’un soir à l’autre, on a pu discerner des nuances dans un sourire, une respiration. Le second soir, parfois, peut-être, il semblait qu’Alagna un bref instant, rapide comme l’éclair rouge de la doublure de sa veste, non seulement interprétait Samson, mais assistait en même temps à cette incarnation.

Il a conduit chaque soir son personnage au sommet, entraînant ses partenaires, tous de très haut niveau, à donner le meilleur. Il a donné Samson dans sa perfection.

Comme chaque fois qu’il monte sur une scène depuis trente ans, il a offert plus qu’un spectacle, la clef pour son personnage et pour une œuvre. Aussi, on dit chaque fois qu’il vient d’interpréter le rôle de sa vie, c’est vrai, et c’est vrai chaque fois. Il faut seulement que le héros qu’il est en train d’incarner (aujourd’hui Samson, mais on se souvient de son triomphe dans Otello salle Pleyel, en 2014) ne fasse pas oublier la soixantaine de héros qui l’ont précédé.

Ils sont tous les rôles de sa vie.

 

 

 

© texte et images Jacqueline Dauxois

 

 

 

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