Samson et Dalila, Analyse du livret, Acte II

Samson et Dalila

Acte II

 

La vallée de Soreck, en Palestine.
À gauche, la demeure de Dalila, précédée d’un léger portique et entourée de plantes asiatiques et de lianes luxuriantes. – Au lever du rideau, la nuit commence, et se fait plus complète pendant toute la durée de l’acte.

 

Scène 1

Au début d’un acte consacré tout entier aux nocturnes de l’âme liés au crépuscule et à l’orage qui va éclater lorsque Samson découvre qu’il est trahi, Dalila est seule en scène. À la fin du premier acte, elle proclamait en public sa tendresse pour Samson. Dans al solitude, elle laisse tomber son masque et révèle la ténébreuse vérité de son âme. Oui, elle attend Samson. Mais c’est pour se venger, assouvir sa haine, satisfaire ses idoles.

Au nom de son Dieu, Samson a soulevé Israël. Prêtresse de Dagon, Dalila se bat pour le sien et déclare à son amant une guerre sans merci. Elle n’aura ni pitié ni compassion. Elle rejette toute la faute sur lui. Jusqu’à sa victoire militaire, il était méprisé comme un ressortissant du peuple esclave, alors qu’elle occupait une position dominante. Vainqueur des Philistins, il lui prend cet avantage, elle se retrouve humiliée, elle, la prêtresse de Dagon. Contre le Dieu qu’elle déteste, elle invoque ses idoles, mais par un glissement pervers ce n’est pas à Dagon, c’est à l’Amour qu’elle s’adresse pour vaincre celui qui ignore même que la guerre lui est déclarée, qui a ardemment supplié Dieu de le sauver de cet amour : « Pitié, Seigneur, pour celui qui t’implore ! » Elle demande au dieu Amour de verser le poison dans Samson. Le venin a infusé depuis longtemps, elle le sait et lorsqu’elle demande qu’il « soit enchaîné demain », ce n’est plus comme son amant, mais comme le chef des Hébreux. La situation l’exalte. Elle, réputée femme fragile, est un personnage viril, dominateur et conquérant. Samson, le colosse légendaire, aime avec l’abandon d’un enfant cette Diane chasseresse qui va le traquer comme un cerf aux abois, lui décochant les flèches de l’amour menteur, l’amour tricheur, l’amour tueur. La certitude qu’elle seule peut réussir un exploit qui la rendra plus puissante que les chefs Philistins, plus grande que son invincible amant, la cuirasse d’orgueil et d’une volonté de fer.
Au milieu de son air, elle triomphe déjà :
« Il est à moi ! c’est mon esclave ! »
À la fin de son monologue, elle est décidée à asservir Samson par l’amour. Mais cette arme n’est pas encore mortelle, personne n’a besoin d’un esclave mort.

 

Scène 2

Alors, qu’attend Samson pour se montrer ?
Ce n’est pas lui qui entre, mais le grand-prêtre pour une scène où Dalila se révèle comme un personnage aussi éloigné de la prostituée ordinaire de la Bible que de la séductrice hollywoodienne ou de l’espionne fatale à la Mata Hari payée pour séduire un amant et le vendre.

Elle habite une vallée. On descend dans une vallée, c’est au retour qu’on monte, aussi les premiers mots du grand-prêtre intriguent :
« J’ai gravi la montagne
Pour venir jusqu’à toi ».
S’il grimpe, c’est qu’il s’élève vers une personnalité, si peu sûr de lui d’ailleurs qu’il se prétend accompagné par Dagon. S’étant placé lui-même en position d’infériorité, il tente de déstabiliser Dalila et lui raconte qu’on rit d’un amour « qui ne dura qu’un jour ». Elle balaie les ragots :
« … il est mon esclave
Et tremble dans mes bras ! »
Le grand-prêtre finit par lui révéler le but de sa visite :
« Vends-moi ton esclave ! »
Elle le nargue au nez et rejette son or. Elle s’est moqué de Samson et de lui aussi. Tout grand-prêtre qu’il est, elle l’a « trompé par cet amour ». Comme dans les films policiers, le bandit qu’on croyait mort dans son sang, saisit le pistolet et tire : Il sait qu’elle a déjà essayé de vaincre le héros d’Israël. Le coup ne porte pas.  Dalila lui révèle même qu’elle a essayé trois fois (comme dans la Bible). Mais c’était avant la victoire de Samson, à l’époque où il s’arrachait de ses bras « pour courir au combat ».
« Pour ce dernier combat, j’ai préparé mes armes,
Samson ne pourra pas résister à mes larmes. »

Le grand-prêtre a compris ce qu’elle ne dit pas parce qu’elle ne veut pas le savoir. Dalila veut assouvir un rêve de possession amoureuse depuis que son amant lui échappe dans une verticalité où elle ne peut pas l’atteindre. Sa haine n’est que le retournement de l’amour enragé qu’elle éprouve pour lui.
Si le grand-prêtre se laisse humilier par Dalila, c’est pour pour la pousser à accomplir une autre vengeance, la sienne à lui. Il proclame :
« Unissons-nous tous deux,
Mort ! Mort ! Mort ! Mort au chef des Hébreux ! »
Aveuglée par son amour/haine, Dalila reprend avec lui ses paroles, fait sonner trois fois le mot « mort » dans une enragée invocation qui la lie plus étroitement qu’un serment. Jamais jusqu’à ce moment, elle n’a désiré la mort de Samson. Elle réclamait son secret pour le dominer corps et âme, pas pour le tuer.
Elle a signé un pacte avec le diable, elle fait le jeu d’un autre et le grand-prêtre s’en va, satisfait, vainqueur de Dalila qui va travailler pour lui et pour rien. Samson lui sera livré par sa « compagne infâme » comme il l’avait espéré au premier acte. La scène n’a donc rien d’anodin, elle fait avancer la tragédie.

Seule pour un instant, dans la nuit qui s’assombrit, Dalila s’inquiète :
« Hélas !
Il ne vient pas ! »
Il vient.

 

Scène 3

 

 

C’est par le duo que Saint-Saëns a commencé à écrire son opéra et Liszt n’aimait pas les scènes d’amour dans les histoires bibliques, sauf une, celle de Samson et Dalila, il les disait « endiabolés », ce qui les rend passionnants, mais qui a empêché longtemps les directeurs français, habitués aux traditionnels, je t’aime, moi non plus, de monter cette œuvre réputée sulfureuse.
C’est par le duo entre Samson et Dalila que Saint-Saëns a commencé à écrire son opéra. Sur la première page du manuscrit, il a écrit : Dalila. Il lui a composé des airs d’une poésie et d’une tendresse à faire succomber tous les Samson du monde.

Désespéré par un destin que la volonté divine rend fatal, Samson entre, venu « malgré lui », cherchant à se persuader qu’il veut fuir « ces lieux que sa faiblesse adore ». Dalila étale une souffrance qu’elle prétend oublier à la vue de son « doux maître », déployant son mensonge sur toute la ligne du front, mensonge invincible parce que par omission et entrelacé de vérités et/ou de vraisemblances. La ruse consiste à appeler maître celui dont elle sait qu’il est son esclave, et le mensonge à le désigner comme un doux. Or, il est fort, faible, tendre, amoureux, il n’est pas doux, et elle c’est bien devant un faible, éperdu d’amour pour elle, qu’elle brandit une souffrance qui n’est pas feinte. Elle souffre. Si c’est d’amour, c’est d’un sentiment qu’elle achève de détruire en elle tout en soufflant sur les braises pour le rendre crédible. Plus sûrement, elle souffre d’inquiétude, de la peur d’échouer, d’orgueil froissé et haine. La haine, comme l’amour, est une souffrance. La haine qui naît de l’amour, dans les conditions violentes où celle de Dalila a germé et grandi, ne peut lui apporter que le tourment. Elle torture Samson, mais en le torturant, elle souffre de son propre tourment.

Samson veut renoncer à l’amour. Pourquoi est-il venu alors ? Par quelle maladresse à ce point masculine lui dit-il qu’il ne peut l’écouter « sans honte sans remords » ? Et comment, au lieu de replacer le débat sur la question de Dieu, se laisse-t-il entraîner dans une escalade d’aveux alors qu’elle lui oppose toujours les mêmes arguments : il l’a trompée par de vaines promesses et elle souffre. En face de cette banalité, son amour à lui s’élève dans les sommets : « J’aurais voulu donner ma vie /À l’amour qui fit mon bonheur ». La banderille du conditionnel reste sans effet contre celle qui tient l’épée de la mise à mort d’autant que s’il la blesse, il le fait malgré lui et souffre de le faire. Toujours maladroit, il tente de s’expliquer et, à celle qui le veut pour esclave, déclare qu’il est celui de son Dieu, de quoi la mettre en colère, mais il se croit aimé et dans sa naïve confiance avoue qu’il est malheureux de « subir » la volonté sainte de son Dieu qui l’a choisi à la conception et l’a mis à la tête de ses frères :
« Pour les guider vers le Seigneur,
Et mettre un terme à leurs misères.»
S’il a pu croire que Dalila s’effacerait par amour pour lui devant cette « loi suprême », la réponse met un terme à cette illusion :
« Qu’importe à mon cœur désolé/Le sort d’Israël et sa gloire ! …  Je n’ai bu que le poison/
En m’enivrant de tes caresses ».
Accusé, désarmé, sans aucun moyen de se disculper, parce que c’est vrai, il lui a fait des serments qu’il ne peut plus tenir depuis qu’il est responsable de son peuple, il s’engage dans un crescendo de renoncements de plus en plus graves et de déclarations toujours plus ardentes. Mais une déclaration n’est pas une preuve. Il croit compenser en s’écriant : « Dalila, Dalila, je t’aime ! » avec une intensité qui s’élève dans les aigus et briserait le cœur des pierres.

Comme quatre bords d’un tableau, quatre « je t’aime » délimitent la partie centrale du duo.
Avant le premier, ils se sont tout dit. Il obéit à une « loi suprême » dont elle ne veut pas entendre parler. Il l’implore :
« Tes pleurs ravivent ma douleur !
Dalila ! Dalila ! je t’aime !»
Elle lui reproche encore une fois son inconstance. Pour se défendre, il glisse d’une hypothèse : « j’aurais voulu donner ma vie » à une projection de la mort au-devant de lui : « dût la foudre m’écraser, Dussè-je périr de sa flamme… dussè-je en mourir un jour ». L’enjeu, c’est la mort, c’est Dieu, sa fidélité à son Dieu. Il envisage la mort parce qu’il ose « aimer malgré Dieu même ». Le deuxième « Dalila, Dalila, je t’aime ! » est déjà un appel à l’aide.

Comme elle n’a rien à lui donner et qu’en présence de cet amour sacrificiel jusqu’à la mort le sien (vrai ou simulé) rapetisse, elle paralyse son amant en lui versant au cœur l’anesthésie d’amour à travers l’un des plus beaux chants qui se puisse entendre : « Mon cœur s’ouvre à ta voix » où se mêlent les larmes, la tendresse, l’ivresse, où elle met tout ce qui fut leur amour, tout ce qu’elle prétend vouloir qu’il redevienne. Fasciné par le chant de la sirène, Samson n’a pas conscience qu’il n’y a aucune progression dans le discours de Dalila, sinon en poésie, et qu’il s’est engagé tout seul dans une vertigineuse surenchère d’amour.

Au comble de la duplicité, plus Dalila lui demande de parler, plus elle le réduit au silence. Il ne peut que lui répéter, pour la troisième fois, plus désespérément que jamais : « Dalila ! Dalila, Je t’aime ! ». Elle le rend muet de douleur. Sourde à son appel, elle poursuit se merveilleuse incantation d’orchidée carnivore qui englue un insecte : « Ainsi qu’on voit les blés… », le faisant défaillir et crier de nouveau : « Dalila, Dalila, je t’aime ! » C’est la quatrième fois.
Le rappel à l’ordre gronde au ciel.
C’est elle qui réagit, elle, qui en ressuscitant leurs souvenirs d’amour avec autant d’intensité pour le captiver, s’en est libérée. Cuirassée d’indifférence, insensible au désespoir de Samson, à qui elle a parlé avec une si extraordinaire tendresse que personne ne peut la croire mensongère, elle lui oppose les glaces du cœur. Vaincu, cédant encore, il lui répète ce qu’elle veut entendre : « pour toi j’ose oublier Dieu ». C’est seulement lorsqu’elle lui réclame sa « confiance », qu’il se révolte enfin :
« Dalila, que veux-tu de moi ?
Crains que je ne doute de toi ! »

Il a éventé le piège qu’il devinait depuis longtemps sans vouloir l’admettre. Il ne veut toujours pas savoir. Il aime trop pour croire ce qu’il devine. Il va jusqu’au bout de son escalade d’amour, renonce à tout et lui avoue que, pour elle, il oublie « Dieu, sa gloire, son peuple et son vœu ». Il balaie toutes ses fidélités. Il renonce à tout ce qu’il est. C’est presque comme s’il avait déjà coupé sa chevelure et divulgué le lien secret qui l’attache à son Dieu. Et la suite se joue en deux moments : Dalila l’a anéanti, elle a ce qu’elle voulait, un esclave. Sans l’alliance conclue avec le grand-prêtre, elle pouvait, peut-être, en rester là. Mais elle exige sa vie : « Ton secret ! » et abat sa dernière carte : « Fuis ces lieux où mourra ton amante !». Elle a enfin trouvé un nouvel argument, mais cette fois, il ne lui cède pas. Il résiste au chantage à la mort. Le dialogue durcit  :
– Laisse-moi.
– Ton secret ? /Ce secret qui cause mes alarmes !
– Le Seigneur sur nos fronts /Fait gronder le tonnerre.
– Je le brave avec toi ! /Viens !
– Non !
– Viens !
– Laisse-moi ! /Je ne puis m’y résoudre
– Que m’importe la foudre !
– C’est la voix de mon Dieu !
– Lâche ! Cœur sans amour ! /Je te méprise ! Adieu »
Un dialogue de cinéma. Les mots se croisent comme des épées pendant que les éclairs et le tonnerre se rapprochent.

Samson a dit « non ! » pour la première fois. Il a dit « laisse-moi », deux fois. Dalila est rentrée seule.
Il est vainqueur.

Alors, c’est le coup de théâtre, le second temps qui clôt l’acte.
Il se précipite dans la maison.
Comme dans la Bible, Dalila appelle les soldats placés en embuscade.
Il hurle son effroi : « Trahison ! » (double trahison avant d’être trahi par Dalila il a trahi son Dieu) et le rideau s’abat.

Pas un mot sur les cheveux jusqu’à l’acte suivant où aucun personnage ne prononce le mot mais où le livret mentionne que, rivé à la meule, Samson a les cheveux coupés.

 

 

 

 

 

 

© Texte et photos Jacqueline Dauxois

 

 

 

 

 

 

 

 

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