Roberto Alagna dans « La Rondine », 2009 au Met

Mercredi 15 avril 2020


Le 15 avril 2020, Le Metropolitan donne, en streaming gratuit, La Rondine. Depuis Don Carlo, où ils s’étaient affolés pour rien, les écrans ont compris qu’on avait juste oublié de leur préciser que 7h30, c’était l’heure de New York – en France, 3h du matin.
Sans la présence de Roberto Alagna, on se demande où le spectacle trouverait son éclat.
La captation, plus attirée par les fabuleuses coulisses du Met que par une transposition sans lyrisme et désordonnée du second Empire aux années folles, se laisse inspirer par le décor de la verrière du troisième acte et les deux duos de la fin où Roberto Alagna est prodigieux.

L’Hirondelle

La Rondine, c’est l’hirondelle. Il en existe trois versions, sa composition ayant été perturbée par la grande Guerre, la Première.
Ce n’est pas l’opéra le plus connu de Puccini. On lui fait des reproches, on l’accuse de légèreté, on le compare, on le dénigre, on prononce à mi-voix le mot d’opérette, mais cela peut-être très joli, une opérette, si elle est composée par Puccini ; et si Roberto Alagna prête ses traits et sa voix à Ruggero, cela devient si beau et déchirant que le dernier duo est un bond dans la tragédie.

Puccini ne peut pas être pris en défaut, c’est le livret. Il tarde tellement qu’on s’ennuie depuis un moment lorsqu’enfin Ruggero chante l’aria « Parigi ». C’est la première fois qu’il ouvre la bouche, le petit provincial de Montauban, lui que l’ami de son père a laissé attendre à sa porte pendant deux heures, lui qui s’est présenté sept fois au cours de ces deux heures. Il chante alors de tout son cœur ébloui son attirance pour cette ville qui en a fasciné plus d’un. Tous attendent qu’il ait tourné le dos pour se moquer de lui qui « sent la lavande ». Il sent d’autant meilleur, ce Ruggero émerveillé, que les autres sentent le pourri.

Elle a bien trompé son monde, la rondine, en clamant qu’elle attendait l’amour, le public l’a cru, elle en profite pour tromper Ruggero aussi en se présentant à lui déguisée au Bullier et sous une fausse identité. Pour se dire leurs noms, ils l’écrivent sur la table, elle écrit Paulette, au lieu de Magda. Donc, tout sera faux dans cette femme, on le sait même si, parfois, on a envie de croire le contraire. Lui, au milieu des remous du Bullier, heureux, joyeux, souriant, dansant, dévoile son cœur – ce qui annonce, avec cette tricheuse, des duos d’une délectable perversité. Elle est tellement menteuse, qu’à la fin de l’acte, lorsque celui qui l’entretien revient la chercher, elle refuse de le suivre et lui déclare avoir découvert l’amour et la vie. Tout le monde veut y croire.
L’amant qui l’entretien, lui, il a des doutes.

La révélation de l’amour dans une femme qui en fait le commerce a incité a comparer Magda et Violetta, alors que Violetta ne ment qu’une fois, pour se sacrifier pour celui qu’elle aime et que Magda ment sans arrêt. Pour s’amuser. On a forcé aussi la comparaison avec La Bohème. Mais dans La Bohème, Rodolfo et Mimi vont au café, pas au bal, et la scène se passe au Quartier Latin, alors que le Bullier était à Montparnasse, deux mondes différents, à l’époque surtout.

Magda, un univers de mensonges

Si on veut une comparaison, Magda ressemble à Manon. Même caractère sans consistance qui confond amour et coup de cœur. Mais, à la fin, Manon a l’élégance de mourir pour se faire aimer tout de même. Alors que Magda, qui revient avec un énorme soulagement à ce qui est sa vraie vie de femme entretenue, pousse la cruauté jusqu’à mentir encore, en prétendant qu’elle quitte Ruggero par amour, au lieu de lui accorder un mot de sincérité.
Lui, d’ailleurs, il le sait.
Au moment où l’amour se disloque entre les amants, où son personnage a obtenu l’accord de ses parents, le Ruggero de Roberto Alagna voit Magda effarée. Elle l’est à l’idée du mariage, encore plus à celle d’un enfant qu’il évoque avec une telle tendresse et un si profond désir qu’elle trouve le sinistre courage de le quitter. Il sent venir l’abandon. Son visage se trouble. Ses gestes passionnés passent par l’incompréhension, la tristesse, la détresse jusqu’à la supplication. Elle a prétendu qu’il connaissait son âme. Comment aurait-il l’idée d’une pareille dureté, d’une telle noirceur inconséquente et frivole ? Elle l’abandonne avec un dernier mensonge. Elle le quitte pour se retrouver, elle, vide et laide de cœur. Elle s’est offert son petit palpito, mais pas question de gravir avec lui les pentes rudes qui, de la passion amoureuse conduisent aux âpres sommets de l’amour durable. Sans un mot, sans un geste sincère, elle piétine l’homme qui l’aime.

On peut se raconter qu’il s’en remettra, mais en attendant, quand Ruggero est incarné par Alagna, ce qu’on voit, c’est qu’il meurt. Il ne peut pas en être autrement. Elle a tué en lui quelque chose qui ne reviendra jamais, l’innocence du premier amour.

Ruggero, l’innocence sacrifiée

Jusqu’à la Guerre de 14, le monde était encore celui du XIX° siècle. Ruggero, dans ce contexte, est une incarnation de tous les héros romantiques venus de province à Paris. Mais lui il ne dit pas : « Paris à nous deux! » Il n’est ni Rastignac ni Julien Sorel. Il est, ce qui est est beaucoup plus difficile à représenter, il est un pur. Un enfant gâté, papa a fait une lettre d’introduction pour un ami et, à la fin, maman donnera des subsides et sa bénédiction au mariage.

Devant la coquette Magda, il est perdu d’avance. Sincérité contre mensonge, c’est le mensonge qui gagne. D’un personnage assez banal, la musique de Puccini et la voix d’Alagna, indissociable de son jeu, transforment un tendre naïf en un héros si touchant au début, si tragique et désespéré à la fin que c’est lui qui attise l’intérêt, parce que c’est lui qui change et se transforme.

D’amoureux planant dans les étoiles au Bullier, on retrouve Ruggero, amant comblé dans le Midi, où, sous une verrière ravissante, en deux duos, il s’écroule du bonheur à la destruction de son rêve d’amour.

La tueuse

Le dernier duo, c’est celui où elle le tue. L’ayant tué, elle lance la dernière exclamation qui clôt l’opéra, cet horrible cri de victoire de l’effrayante hirondelle qui vient de planter un bec meurtrier dans le cœur de son amant éperdu et l’en retire tout sanglant. Dans le livret, cette exclamation dernière n’est rien ; dans la musique, c’est la cruauté à l’état pur. Finis, le ton doux-amer. Elle a pu résister à son sublime « Dimmi », elle est la mante religieuse triomphe du tendre amant qu’elle a désespéré, il faut voir avec quel visage impitoyable, il faut entendre avec quel cri sans merci.

C’est l’inverse de Turandot qui fait semblant de finir bien, mais c’est le même personnage féminin terrifiant – à moins qu’on accepte de croire à la reconversion en amoureuse de la monstrueuse fille du Ciel.

Comment la musique peut-elle devenir à ce point sensuelle et perverse? C’est Giacomo Puccini !
Comment héros peut-il, en si peu de temps, se transformer d’amant comblé en amoureux dévasté et donner à son personnage une profondeur et une vérité qu’on chercherait en vain dans le livret ?
C’est Roberto Alagna !

© Jacqueline Dauxois


Discographie :

La Rondine, Roberto Alagna, Angela Gheorghiu, DVD EMI, 2009 .
Puccini in Love, Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak, CD Sony classical, 2018.


Voir aussi sur le site :

https://www.jacquelinedauxois.fr/2017/07/09/roberto-alagna-dans-turandot-au-royal-opera-house-de-londres-juillet-2017/(ouvre un nouvel onglet)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *