Roberto Alagna et Elina Garanča dans Carmen à l’Opéra de Paris, le 16 juillet 2017

On attendait un chef-d’œuvre vocal, ils nous l’ont donné. Roberto Alagna et Elina Garanča,  deux des plus belles voix du monde qui règnent sur ce « théâtre d’images et de sons », ici, sensuel, violent et cruel, ont transporté la salle.

 

 

 

En février et mars 2017, Roberto Alagna a répété Carmen à l’Opéra de Paris-Bastille dans la mise en scène de Calixto Bieito, créée en 1999, à Perelada (DVD Unitel Classica avec Roberto Alagna et Béatrice Uria-Monzon). Il a chanté 7 représentations les 10, 13, 16, 19, 22 et 28 mars avant de partir pour New York chanter Cyrano de Bergerac d’Alfano. Deux jours après la troisième de Turandot au Royal Opera House de Londres, il revient le 16 juillet pour une seule représentation avec Elina Garanča (retransmission sur Radio Classique et France 3 en léger différé). Trois ans plus tôt, ils triomphaient ensemble dans la Carmen de New York.

 

 

 

 

 

Sur le fil du rasoir

Les choix esthétiques et politiques du catalan Bieito (comme l’utilisation du drapeau espagnol en muleta, serviette de bain et paréo), prennent notre monde à partie et le questionnent avec violence sur sa cruauté. Pour adultes consentants, la mise en scène, qui a pourtant vingt ans, saisit toujours le spectateur. Il peut être dérangé par une sexualité agressive parfois. Plus que par la nudité d’un danseur, et que par une Carmen prostituée qui se frotte contre tout ce qu’elle rencontre et enlève sa petite culotte, par les scènes de torture, dont l’une au commencement. Le corps d’un soldat, obligé de courir à en mourir, est traîné par terre comme, à la fin, Carmen est halée par José, pareille à une bête morte dans les arènes. On n’oubliera ni ce corps ni José, tous les muscles bandés, enfermé dans l’horreur d’une mort qu’il vient de donner à celle qu’il aime et qui va entraîner la sienne.

 

 

 

 

Une mise en scène cruelle exige des chanteurs parfaits

Le contexte d’une pareille mise en scène est impitoyable pour les chanteurs et exige tout d’eux. Elle les veut parfaits. Ils l’ont été.

On a retrouvé ce soir à Paris, dans un autre décor et une approche entièrement différente de celle de New York, deux stars, deux incomparables bêtes de scène totalement habitées par leurs personnages. Leur splendide interprétation vocale et scénique fait entrer le spectateur dans un univers si poignant qu’il ne peut plus percevoir autre chose que cette perfection qui transfigure la scène.

Chanteurs et tragédiens, Roberto Alagna et Elina Garanča utilisent chacun les possibilités de l’autre sexe. Le yin et le yang s’accordent avec la même harmonie dans l’un et l’autre et leur permet de soutenir leur chant par une gestuelle souvent difficile, dans laquelle ils se révèlent souverains d’élégance et d’aisance.

Elina Garanča était récemment, à New York, l’irrésistible Octavian du Der Rosenkavalier, féminine et virile dans un rôle de travesti auquel elle donnait une succulente ambiguïté. Dans cette Carmen de tous les excès, au comble de la sensualité, de la tendresse et de l’agressivité, elle joue de nouveau sur les registres du féminin et du masculin et sa grâce innée lui permet de se livrer sans vulgarité aux audaces imaginées par le phantasme masculin de Bieito. Insolente et piquante, mais aussi joueuse et facétieuse parfois, elle donne à Carmen une humanité qu’on ne lui voit pas d’habitude, qui ajoute à la séduction d’une gitane séduite malgré elle par ce brigadier à qui elle a jeté sa fleur de sorcière (ici le passage est coupé, dommage).

 

 

Roberto Alagna utilise en lui la part de féminin qui rend son José émouvant, mélange de faiblesse, de passion et de rage qui font de lui un meurtrier pathétique.

Avec puissance, volupté et une incroyable facilité, sa voix domine le spectacle dès la première note lancée. Lorsque celle d’Elina Garança rejoint la sienne, leurs timbres de lumière montent dans les aigus avec souplesse, fluidité et ampleur, arpentent les mediums avec des éclats souverains, plongent dans les graves en déployant de magnifiques obscurités sonores.

On regrette l’absence d’Alaksandra Kurzak, qui chantait Liù à Londres dans Turandot, dont la Micaëla vocalement idéale, scéniquement émouvante, forte et farouche avait été une révélation en début de saison.

Ci-dessous pendant les répétitions du duo « Ma Mère je la vois », Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, une révélation dans Micaëla.

 

 

 

La plénitude vocale incomparable d’Alagna rend compte à chaque instant d’un don José écartelé entre son écrasant devoir d’aimer Micaëla jusqu’au mariage, d’être fidèle à ses engagements de soldat et la découverte d’une irrésistible passion. Dans la scène de la mort, où la mise en scène a tout supprimé : le décor et le désir de rachat de José, où ne restent que les éclairages pour intensifier la beauté des images, la voix et le jeu du ténor atteignent une intensité qui rend ce moment haletant unique, c’est une scène d’anthologie.

Par leurs voix et leur jeu, qui plongent la salle dans l’enthousiasme et déchainent des tonnerres d’ovations, Roberto Alagna et Elina Garanča s’imposent comme les interprètes idéals de l’opéra le plus célèbre au monde.

 

FIN

© texte et photos Jacqueline Dauxois

Les photos ont été prises en février et mars 2017

2 réflexions sur “Roberto Alagna et Elina Garanča dans Carmen à l’Opéra de Paris, le 16 juillet 2017

  1. Oui ,il fallait des chanteurs (aussi acteurs) au sommet de leur art pour nous faire oublier cette »mise en scène impitoyable  » pour eux .Quelques semaines après la représentation on l’a oubliée et reste le souvenir d’un grand moment d’opéra.Subtilement analysé par J.Dauxois

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