L’ange de Samson dans la Bible, le livret d’opéra et la mise en scène de Jean-Louis Grinda

Aux premiers accords de l’ouverture de Samson et Dalila, dans l’obscurité, un ange apparaît au fond du plateau ; minuscule, illuminé il se détache du mur immense et s’avance jusqu’au bord du plateau. C’est un enfant fragile sous ses boucles blondes, torse nu. Belle, émouvante, troublante, l’image renvoie au texte biblique.

Les parents de Samson se désolaient de leur stérilité lorsqu’un ange du Seigneur leur annonça une naissance prochaine. L’apparition était si terrifiante dans sa magnificence que les parents se jetèrent a face contre le sol. Dans l’opéra, lorsque Samson évoque les anges, il n’est question que de puissances redoutables :

« Je vois aux mains des anges
briller l’arme de feu,
et du ciel les phalanges
accourent venger Dieu.
Oui, l’ange des ténèbres
En passant devant eux,
Pousse des cris funèbres
Qui font frémir les cieux ! »

Alors pourquoi Jean-Louis Grinda choisit-il un enfant au lieu d’un adulte inquiétant ?

Il ne s’agit sans doute pas d’épargner la sensibilité des gradins des Chorégies, mais la mort de Samson préfigurant celle du Christ, cet ange, qui évoque Jésus enfant tel qu’on le représente dans l’imagerie traditionnelle, crée le lien entre le monde Samson et le nôtre.

En créant un véritable rôle muet pour son ange, le metteur en scène éclaire l’opéra d’un jour nouveau.

C’est l’ange, qui à la première scène de l’acte I, désigne Samson dans la foule des Hébreux. Lui, terrifié comme l’ont été tous les prophètes de l’Ancien Testament qui savaient le sort qui les attendait, tombe par terre d’effroi, se relève pour s’incliner devant le Messager. Il n’a pas le choix, il ne l’a jamais eu. Dès sa conception il a été nazir, consacré à Dieu par ses parents, voué, entre autres, à ne jamais couper sa chevelure foisonnante, secret de sa force surhumaine.

L’authenticité du jeu d’Alagna est si convaincante que, dès ces premières images, le spectateur, ne voit plus un ange mais l’envoyé céleste porteur de la parole divine.
Rarement, dans une mise en scène si difficile à réussir, metteur en scène et interprète ont réalisé un si complet accord.

A l’acte II, c’est l’ange encore qui désigne à Samson la demeure de Dalila, manifestant à quel point la volonté de Dieu peut se montrer étrangère à la morale conventionnelle puisque l’instrument du salut est l’une de ces Philistines que Samson aime depuis sa jeunesse, ce qui rend la situation inextricable : Dalila est une grande prêtresse des cultes orgiaques qui sont une abomination pour le Dieu d’Israël et c’est son ange qui pousse Samson dans ses bras. Le salut d’Israël ne passe pas ici par le respect des lois, mais par la plus scandaleuse des transgressions.

A l’acte  III, Samson les yeux crevés, objet de dérision dans le temple de Dagon dont les Philistins célèbrent le triomphe, en serrant contre lui l’ange, comme le Christ serrait saint Jean lors de la Cène, puise la force de demander à Dieu la mort pour lui le salut pour son peuple. Comme il lui a désigné le chemin de la demeure de Dalila, l’ange le conduit entre « les piliers de marbre » et c’est devant lui, messager de la volonté de Dieu, qu’avant de mourir, Samson s’incline une dernière fois.

Ci-dessus, l’écroulement du temple de Dagon.

Vu par Jean-Louis Grinda, l’ange exterminateur dans Samson et Dalila est aussi l’ange du salut, conception qui n’est pas très éloigné de l’apocatastase selon Boulgakov, suivant lequel, le Jour du Jugement, tous les hommes seront sauvés, tous les péchés détruits et qui est superbement illustré par cette mise en scène raffinée, nouvelle et en total accord avec le sujet.

La création de l’ange apporte un éclairage si évident après coup, qu’on se demande comment on a pu se passer de cette créature ailée jusqu’ici et justifie la proposition généreuse de Roberto Alagna de venir aux saluts en tenant l’ange par la main.

La beauté des éclairages, des décors, costumes et accessoires, le refus de l’orientalisme de pacotille, la recherche dans la mythologie zoomorphe de la Mésopotamie et l’archéologie crétoise, l’utilisation du mur à l’état brut, sans rien qui le surcharge ou dénature, les éclairages lyriques et une unique vidéo montrant la destruction du temple sans mettre le ténor en danger (on se souvient que la cause de la mort de Caruso fut la chute d’un élément du décor de Samson et Dalila), l’incarnation d’Alagna au sommet d’un art dont on se demande comment il peut sans cesse l’approfondir, tout contribue à la perfection de cette production si longtemps attendue.

Ci-dessus, les saluts, Samson et son ange.

Ci-dessus, Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies d’Orange et metteur en scène de Samson et Dalila.

© Jacqueline Dauxois

P.S. Les photos ont été prises au cours de différentes répétitions.

Alagna/Chorégies 2021/ La mort de Samson

La mort de Samson, héros biblique, est si extraordinaire qu’on s’en souvient encore après des millénaires, même si on a oublié le caractère légendaire d’un héros antique désigné par les anges au moment même de sa conception, qui tua, dans sa jeunesse, un lionceau à mains nues et qui, ayant pour seule arme une mâchoire d’âne, vainquit, seul, une armée de Philistins.


Ce qui, grâce à Saint-Saëns, reste ancré dans les mémoires, c’est la trahison de Dalila, prostituée sacrée de la race ennemie, qui causa sa perdition puisqu’il lui livra le secret de sa force, trahissait pour elle le secret qui le liait à son Dieu.

Aveuglé, et jeté en prison, les cheveux de Samson ont repoussé.

Les yeux crevés, il retrouve la vue de l’esprit, comme saint Paul plus tard sur le chemin de Damas. Au fond de l’abîme où il croupit, tournant la meule comme une bête, il retrouve les yeux intérieurs. Il demande grâce, non pour lui mais pour Israël. Dieu l’exauce et Samson fait s’écrouler le temple de l’idole Dagon entrainant le peuple Philistin avec lui dans sa mort.

L’image est christique (celles que propose la mise en scène aussi). Le sacrifice apporte le salut. En mourant, Samson sauve Israël, comme le Christ sur la Croix sauve le monde.

© Jacqueline Dauxois

Les photos ont été prises pendant plusieurs répétitions y compris la pré-générale du 5 juillet 2021.

À suivre : « Le rôle de l’ange dans la Bible, l’opéra de Saint-Saëns et la mise en scène de Jean-Louis Grinda – et ce qu’en fait Roberto Alagna » et « Le troisième Samson de Roberto Alagna, le plus bouleversant et le plus tragique des trois ».

Alagna/Chorégies 2021/ Samson et Dalila/ Le duo de l’amour menteur : Mon coeur s’ouvre à ta voix

Le mardi 5 juillet 2021, soir le la pré-générale de « Samson et Dalila » aux Chorégies d’Orange, les promesses des répétions sont tenues, la mise en scène de Jean-Louis Grinda poétique, lyrique et inspirée rend compte, pour notre temps, de l’univers biblique. Dans cet écrin, le troisième Samson de Roberto Alagna est le plus bouleversant et le plus tragique qu’il ait donné.

LE DUO

Loin d’être un intermède amoureux distrayant dans une austère histoire biblique, le duo de l’acte II est la matérialisation de la guerre des dieux qui opposa et oppose encore le Dieu d’Israël aux idoles. Dalila était probablement la grande prêtresse d’un culte où le déchaînement sexuel collectif était considéré comme une approche initiatique et sacrée de la divinité, dont Babylone fut l’archétype vilipendé par la Bible comme la « grande prostituée » où régnait Ishtar ou Astarté, déesse de l’amour et de la guerre qui présidait à ces cultes orgiaques.

Dans ce contexte, il est impossible de limiter le duo à une la ruse suprême de Dalila pour perdre Samson, le chef dont les victoires militaires inversent la situation et font d’Israël un peuple debout non plus des esclaves des Philistins. À travers deux puissants, tous les deux placés au plus haut de la hiérarchie sociale de leurs peuples, s’affrontent les divinités féminines de l’amour charnel et les exigences du Dieu d’Israël, Dieu des combats et Dieu jaloux, qui veut être adoré sans partage.

Le duo de l’amour menteur, est celui de la haine irrépressible de Dalila pour le vainqueur qu’elle a hypocritement célébré, car si le Dieu d’Israël l’emporte, elle, qui régnait comme grande prêtresse de Dagon, n’est plus rien. Les causes politiques et sociales de sa haine s’accroissent d’arguments religieux. Elle sert un dieu honni par celui d’Israël et, plus Samson tente de l’émouvoir en évoquant son peuple, ses responsabilités, ses serments, sa fidélité à son Dieu, plus la haine de Dalila grandit jusqu’à lui inspirer le chant sublime de la sirène « mon cœur s’ouvre à ta voix » auquel aucun Samson au monde ne pourrait résister.

Vaincu d’avance, et il le sait, il est venu pour succomber et se livrer à elle dans un combat à mort où le vaincu sera l’ultime vainqueur.

© Jacqueline Dauxois

Roberto Alagna dans « Samson et Dalila »aux Chorégies d’Orange

2021 l’année Alagna aux Chorégies d’Orange

Pendant que son troisième Samson se prépare, on sait déjà qu’une fois encore cette année sera une année Roberto Alagna. Une de plus, mais cette année est tellement exceptionnelle alors que nous émergeons à peine, secoués par une apnée de quinze mois de privation de culture vivante, sans savoir vraiment ce que sera l’avenir menacé par des variants du Covid-19.


Le 10 juillet, un mois jour pour jour après le concert de la renaissance au Festival de Saint-Denis, il sera Samson (Marie-Nicole Lemieux, Dalila) et il reviendra le 24 pour un concert Verdi avec Ludovic Tézier et Ildar Abdrazakov.

C’est là, devant ce mur où, depuis sa première jeunesse sa carrière s’est imbriquée avec sa vie personnelle, qu’après sa prise de rôle à Vienne et la reprise du Metropolitan, son troisième Samson, annulé par la pandémie l’année dernière, enfin, se prépare aux Chorégies d’Orange. Ce soir, après la pré-générale, on en saura davantage, mais déjà les répétitions annoncent un spectacle lyrique où l’imagination n’est pas en guerre avec le sujet, un écrin idéal pour exalter le troisième Samson de Roberto Alagna.

© Jacqueline Dauxois

Roberto Alagna, après « Il Trovatore », le 10 juillet 2021, le grand retour à Orange avec « Samson et Dalila»

C’était l’été de son deuxième Trovatore d’Orange.

La presse annonçait qu’il faisait ses adieux au théâtre antique et n’y chanterait plus d’opéra. Cet été-là, 2015, c’est vrai qu’il a dit qu’il ne reviendrait pas. Mais sa phrase ne s’arrêtait pas là, et comment croire qu’il disait adieu pour toujours à ce mur auquel il est tant attaché ?

La phrase continuait, et la suite c’était : « sauf si on me propose quelque chose d’exceptionnel ».
L’exceptionnel, on venait de l’en priver en remplaçant Samson et Dalila, qui aurait été une prise de rôle magistrale succédant à son triomphal Otello, par un Trouvère qu’il avait déjà chanté y compris à Orange.

En 2021, après le covid qui l’a retardé d’un an, il revient dans ce théâtre qu’il aime avec son troisième Samson en version opéra. Il revient, c’était impensable de ne plus l’entendre, là, sous la statue d’Auguste, dans un opéra tout entier.

La prise de rôle de Samson et Dalila a eu lieu à Vienne, il l’a chanté ensuite au Met pour l’opening night, avec Elīna Garanča.

À Orange, le 10 juillet 2021, Dalila sera celle qui a été Azucena avec lui dans le Trouvère de 2015 et Dalila dans la version concert de l’opéra donnée au TCE : Marie-Nicole Lemieux.

Ce n’est pas que depuis ce deuxième Trouvère, Roberto Alagna ne soit pas retourné à Orange pour des concerts, y compris devant un hémicycle vide en plein covid l’été dernier, mais le 10 juillet 2021 sera son grand retour à Orange pour ce Samson où il a déjà été ovationné dans deux mises en scènes radicalement différents. Jean-Louis Grinda réconciliera les extrêmes et Roberto Alagna révèlera tout ce qu’il a à dire sur un personnage flamboyant, fascinant et complexe venu jusqu’à lui, jusqu’à nous, à travers une histoire millénaire.

© Jacqueline Dauxois

Les photos ont été prises pendant les répétitions du deuxième Trouvère d’Alagna à Orange en 2015.

Pour en savoir plus sur le Samson de Vienne et celui du Met :

http://www.jacquelinedauxois.fr/2018/05/22/roberto-alagna-e…e-le-12-mai-2018/

https://www.jacquelinedauxois.fr/2018/09/25/roberto-alagna-elina-garanca-dans-samson-et-dalila-au-metropolitan-2018/(ouvre un nouvel onglet)

Festival de Saint-Denis ALAGNA le concert du 10 juin 2021

L’absolu

L’émotion, quand il chante, est toujours là. Mais telle qu’elle s’empara de nous, le soir du 10 juin 2021, dans la basilique cathédrale de Saint-Denis, et telle qu’elle nous avait empoignés deux jours plus tôt pendant les répétitions, si profonde, passionnée, absolue, même avec lui nous ne l’avions jamais connue.

La voix, qui resplendit dans toute sa puissance, sa force émotionnelle et son incomparable beauté stylistique à l’instant où il ouvre la bouche, porte les chants sacrés du « Pietà Signore » au Notre-Père dans une ferveur qui sans arrêt culmine. Les spectateurs sont transportés  jusqu’à la révélation de cette nuit sacrée, ce « Lohengrin » que Roberto Alagna chante devant un public pour la première fois, dont il inscrit la beauté dans chaque nervure des piliers, chaque acanthe des chapiteaux, chaque éclat de lumière des vitraux Le chevalier au Cygne est là, dans toute sa splendeur entre légende, christianisme et révélation sacrée.

Le concert

Il ressemble toujours à ce qu’il veut donner. Ce soir, il monte sur la scène habillé de noir, un liseré pourpre émergeant de la poche, au combe de l’élégance pour un concert parfait. Depuis deux jours, on savait que ce retour était miraculeux. La répétition piano dans le couloir des loges, où il a chanté avec un masque, et celle dans la cathédrale où il l’enlevait le temps de chanter, bouleversaient jusqu’aux tréfonds de l’âme, personne n’osait bouger, parler, et moins encore lui parler. Les coulisses n’avaient plus de réalité, il chantait Monsalvat et nous étions à Monsalvat, un lieu hors de l’espace tangible, au caractère évidemment sacré, et sa voix transformait le décor ordinaire et ceux qui s’y tenaient.

Dans la cathédrale basilique, devant le ténor revenu, revenu seul, comme on le voulait, avec l’excellent David Guimènez à la tête de l’orchestre d’Île de France, le public très ému s’est immédiatement abandonné au bonheur de la délivrance dans cette nuit où Roberto Alagna rallumait en chacun une flamme étouffée. Dans dix ans, il sera évident que ce concert de chants sacrés où le ténor, porté par les ombres des souverains qui ont fait la France, nous a fait vivre avec lui le retour à la vie, marque une date aussi déterminante que sa Marseillaise sur les Champs-Élysées.

Lohengrin, la révélation

Le programme le laissait deviner, la révélation, cette nuit, c’est « Lohengrin » qu’il incarne avec une splendeur incomparable dans un décor fait pour lui.

La merveille de sa voix déploie ses couleurs de vitrail, la puissance de sa voix s’élève avec la force sereine des piliers séculaires qui soutiennent la voûte, l’élévation de sa voix monte jusqu’aux croisées d’ogive dans un élan qui change en suavité les rugosités germaniques avec la même facilité que le sauveur d’Elsa défait le diabolique enchantement qui emprisonnait sous l’apparence d‘un cygne l’enfant héritier du Brabant.

Alagna a enserré les trois airs de « Lohengrin » entre la prière de Rodrigue et le second « Ave Maria » auquel succède le « Notre Père » a cappella qui clôt le concert, c’est ainsi il replace dans le droit fil de la pensée chrétienne un opéra qui s’en écarte quelque peu.

Le premier «  Mein Lieber Schwann »

Wagner, dans Lohengrin, introduit la légende et les traditions archaïques d’avant le christianisme, il mélange les sorcières et les fées, les enchantements avec les miracles où le sang du Christ devient la source d’une inspiration pas toujours … catholique. Dans cet univers de symboles, certains sont si forts qu’on ne comprend pas l’histoire si on en reste à l’idée que le cygne n’est qu’un nautonier. Il est, comme Lohengrin, mais à un autre titre, un messager, c’est-à-dire un ange (il en existe de toutes sortes), un intermédiaire entre deux univers. Lohengrin l’appelle « mein lieber Schwan » que traduit platement « mon cher cygne » alors que mon cygne bien-aimé suffirait à peine, car il n’est qu’en apparence un palmipède enchanté, il est le messager du messager. Alagna le fait savoir dès ses premier mots par la tonalité qu’il donne à son phrasé, la musicalité ardente et retenue de son expression vocale qui est celle de l’amour transfiguré. Alors, tout l’opéra s’explique et surtout les adieux qui n’auraient pas de sens si le cygne n’était qu’un cygne. Lohengrin aime davantage le cygne qu’Elsa, car ce qu’il aime en lui, c’est l’ange céleste qui ne trahira jamais sa mission, alors que son amour pour Elsa, dès l’acte I, lui inspire de l’inquiétude. Il l’aime mais quelque chose en lui pressent qu’il se trompe en l’aimant. Lui, le héros venu du monde des merveilles, voudrait qu’elle le rassure tout en sachant qu’elle en est incapable. Il  lui a sauvé la vie et l’honneur en risquant les siens pour elle, la parjure traitresse. Selon les lois du temps, il l’a conquise. Il l’aime sans la croire capable d’aimer et, malgré tout, s’embourbe jusqu’au mariage. La merveilleuse Elsa de leurs premiers regard, se change aussitôt en mégère stupide, corrompue par son ennemie de toujours, qui cherche à arracher le secret dont elle a juré de ne pas s’approcher. Elsa n’était finalement qu’un vampire, elle s’est servie de Lohengrin, l’oblige à repartir et prive son pays de son défenseur.

In Fermen Land

Après le premier « mein lieber Schwan » (la suite de l’histoire, c’est la découverte des traitres qui ont voulu perdre Elsa et le duo d’amour et de trahison) on arrive à la fin avec les sept strophes de « In Fermen Land » immédiatement suivies du second «  Mein Lieber Schwann ». 

Le poème » In Fermen Land » évoque le monde d’où vient et où retourne Lohengrin, celui de l’amour véritable, l’amour divin. Le Graal, le vase qui a contenu le sang du Christ recueilli par les anges, réside  au château de Monsalvat sous la garde des chevaliers. Les différentes versions des Romans de la Table Ronde présentent de nombreuses variantes, mais ce qu’écrit Wagner du « vase béni, miraculeux/ Que l’on garde comme la chose la plus sacrée » correspond au fond commun. Lohengrin, à mesure qu’il parle de ce pays, se transfigure, toujours sur terre, il est déjà parti. En quelques mots, il donne la clef de son être : « de son chevalier (celui du Graal) vous ne devez douter, /Si vous l’identifiez, il devra vous quitter. » L’univers légendaire rejoint la plus profonde inspiration biblique, Moïse ne peut pas voir Dieu qu’on ne peut pas nommer, seul le grand prêtre, une fois par an, pénètre dans le sanctuaire et prononce le tétragramme sacré. On n’identifie pas Dieu : « Je suis celui qui est ». Ni ses chevaliers. Quant au thème du doute, il rejoint l’inspiration chrétienne la plus profonde. Thomas a réclamé la preuve de la Résurrection et le Christ lui a fait toucher les blessures de son côté, mais il est dit : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu »(Jn,20/24-29). Le doute a conduit Elsa à trahir son sauveur. Lohengrin est venu pour que « la nuit de la mort s’efface ». Comme le Christ, « les siens ne l’ont pas reconnu ».

Le second « Mein Lieber Schwann »

Dans ce contexte, les adieux de Lohengrin s’adressent à peine à Elsa. Il la nomme : « Adieu ! Adieu ! Adieu, ma douce femme », alors que tout le monde sait, lui le premier, qu’elle n’est pas douce, mais lâche et bête, qu’elle s’est servie de lui, a profité de ses pouvoirs célestes sans hésiter à le trahir. Ce sont des adieux de politesse adressés à une autre, qui serait « douce », car Elsa n’existe déjà plus pour lui. Muet en face d’une femme qui ne lui inspire plus rien, à qui il n’adresse aucun reproche, ses vrais adieux sont ceux avec le cygne bien aimé. Il va lui rendre son apparence et désigne les objets qu’il lègue à l’héritier, l’anneau : « Grâce à l’anneau, il pensera à moi ». Lohengrin ne veut pas que la terre l’oublie, mais ce n’est pas à Elsa qu’il demande de se souvenir de celui qui « jadis te libéra de la honte et de la peine », c’est à l’enfant cygne redevenu l’héritier.

Wagner dérive loin du monde chrétien mais utilise des légendes sacrées qui s’y enracinent, Alagna ramène Lohengrin dans la direction qu’il veut donner à son concert, enserrant les trois airs entre la prière de Rodrigue, totalement chrétienne et les deux chants chrétiens les plus sacrés, l’Ave Maria et Le Notre Père qu’il a composé et chante a capella.

La jauge réduite, en ce premier jour où les concert étaient autorisés, donnait la chance de n’être pas entassés, de voir sans se contorsionner ni maudire les rangs devant, elle a donc accru au lieu de diminuer l’enthousiasme explosif des spectateurs qui éclatait chaque fois que le ténor reprenait son souffle entre deux airs et qui s’est déchainé à la fin dans un cœur à cœur passionné où le public debout criait en plusieurs langues le bonheur de la renaissance et la reconnaissance pour celui qui venait de la leur apporter.

En deux heures de chant parfait, Roberto Alagna a fait dissoudre 15 mois de tourmente, il a effacé la souffrance de ceux qui ont souffert, et rendu la vie à l’espoir. Le bonheur explosait autour de lui, pour lui. Mais Celui qui lui a rendu cette force splendide à lui, est Celui qu’il est venu prier ici avec son chant.

© Jacqueline Dauxois

Festival de Saint-Denis: Alagna, répétition du 8/6/2021

Tout le monde en conviendra dans dix ans : nous allons vivre tout à l’heure un moment aussi fort pour l’histoire de Roberto Alagna que sa Marseillaise sur les Champs-Elysées.

Mais retournons deux jours en arrière, le 8 juin 2021, dans les coulisses et la basilique cathédrale de Saint-Denis.

Deux répétitions : « 19-20 h répétition piano avec le chef (Basilique) ; 20h30-23 h répétition avec orchestre (Basilique) ». La répétition piano a lieu dans le couloir près de sa loge (tout démontable). Le chef, c’est David Guimenez à la tête de l’orchestre national d’Ile-de-France
Tout le monde a fait un test antigénique il y a moins de 48h et porte un masque FFP2.

Lui aussi.
Mais lui, il chante avec. Quand il le soulève pour boire, il dit que c’est difficile de chanter avec un masque, mais il sourit. Il a raison, masque ou pas, on comprend chaque mot, mais alors qu’ils rendent la respiration difficile à qui n’a pas besoin de parler, on imagine la puissance qu’il déploie là-dessous pour arriver au même résultat que s’il n’en portait pas. Démosthène le Bègue se mettait des cailloux dans la bouche pour améliorer sa diction, Alagna chante le nez et la bouche couverts d’un masque suffocant. Que de folies on commet en ton nom, articulation ! Sans compter que Démosthène crachait ses cailloux quand il en avait assez et qu’Alagna ne peut pas.

Dès qu’il a terminé au piano et entre dans sa loge avec une journaliste, même dans la cathédrale, il donne des entretiens, masqué toujours, le regard éclatant dans l’ombre. Non, il ne peut pas se reposer, mais il n’en a pas besoin, ce qu’il lui faut, c’est revivre. Et sa vie, c’est ça, exactement ça, l’évidence en éclate à chaque minute, dans ses regards au-dessus du masque, dans tout son visage, quand il l’enlève sur le plateau, scintillant de cette jeunesse qui n’appartient qu’à lui où affleure la profondeur d’une joie qui irradie de lui.

Ce soir de répétitions, dans cette basilique, c’est le jour qui se lève puisque Roberto Alagna est un phénix renaissant après 15 mois de sommeil artificiel, il sera « lessivé » tout à l’heure, mais là, maintenant, rien ne peut entamer ses forces. Ce n’est pas que la presse lui a manqué pendant 15 mois ; les journalistes les plus connus étaient à ses basques, mais là, maintenant, alors qu’il prépare son premier concert public depuis 15 mois, il ne peut pas connaître la fatigue, se reposer l’épuiserait. Il retrouve dans ce qui est normal pour lui, qui le ressuscite et démolirait un autre que lui.

Il chante comme au premier jour de sa vie et la répétition est une naissance qui a la perfection d’un achèvement.

Que son retour à la vie avec nous, son public, ait lieu dans la cathédrale basilique de Saint-Denis, haut lieu de l’Histoire de la France chrétienne ne peut pas être un hasard.

© jacqueline dauxois

Festival de Saint-Denis, 10 juin 2021: Roberto Alagna, le retour

Lorsque la Covid nous a engloutis, Roberto Alagna était le Calaf triomphant de « Turandot » (février/mars 2020). La Staatsoper de Vienne frémissait de son vincerò qui rejoignait les autres vincerò de ses triomphes, mais déjà le monde tout entier se recroquevillait dans la peur, pire qu’un rat répandant la peste des grandes épidémies passées, comme dans le « Roméo et Juliette » (celui de Shakespeare pas de Gounod, Barbier et Carré), la Covid-19 provoquait la fermeture des Opéras, des villes, des pays et comme si ce n’était pas assez de comprendre que notre culture allait survivre désormais le couteau sous la gorge, alors même qu’il chantait une lointaine Chine cruelle, la réalité terroriste contemporaine ensanglantait, pour la punir, la ville qui, de Mozart, a fait un chocolat et de Napoléon II, l’Aiglon. Il a appris le carnage à l’entracte par un message sur son portable, il a tout de même terminé le spectacle (février/mars 2020).

Et maintenant, quinze mois après, c’est le retour.

Roberto est vivant et Alagna revient pour proclamer la vie.

Le 10 juin, il faudra toujours une dérogation pour être le nez au vent après 23 h le soir, mais qu’importe ! il chante dans la Basilique de Saint-Denis, le programme de notre renaissance.   

De « l’Enfance du Christ », à « l’Ave Maria », il prie – même dans « l’Enfance », où il se fait le narrateur, il prie et sa prière rejoint celles que nous avons fait monter vers le Ciel pendant ces semaines qui se sont changées en mois et les mois en une année bien dépassée, tout comptes faits, il chante, il prie, il communie (il a dit que chanter, c’est prier, que chanter c’est communier, je ne sais plus quand, mais il l’a dit, c’est certain) et il nous fait communier au pain des anges, « Panis angelicus », l’un des trois motets de l’Office du Saint-Sacrement, et il supplie « Pietà Signore » avec Stradella, comme le faisait Caruso, de nous faire échapper aux tourments de l’enfer.

Lorsqu’il introduit l’Opéra sous les voûtes gothiques (il le fallait, on l’attendait, cela aussi) sous lesquelles Saint-Louis voulut faire ensevelir tous les rois et les reines de France, c’est en conservant le caractère sacré qu’il a voulu pour ce programme, avec le retour de Lohengrin à Monsalvat et Rodrigue car chaque fois qu’il a chanté la prière de Rodrigue, « Ah ! Tout est bien fini ! Ô Souverain, ô Juge… » on a cru assister à un miracle. À Marseille et à Garnier, la lumière tombait sur lui qui paraissait céleste. Pendant les répétitions, alors que la lumière n’était pas réglée, il avait aussice visage de lumière. La lumière du Cid en prière, c’est celle du Cid victorieux et ce n’est pas un hasard si, de tous les cris de victoire qu’il a poussé pour ses héros, c’est le triomphe sacré du Cid Campeador que Roberto Alagna vient évoquer au milieu des prières éternelles sous les voûtes de Saint-Denis.

L »Ave Maria »de Schubert, au centre du concert, et celui de Bach/Gounod qui le termine, placent cette nuit dans une ardente ferveur mariale.

C’est le programme qu’il a choisi pour son retour.

Jeudi soir, nous n’aurons jamais assez de mots pour le remercier ni de mains pour l’ovationner.

© Jacqueline Dauxois

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Roberto Alagna, le retour : concert du 10 juin 2021 à la Basilique Saint-Denis

Lorsque la Covid nous a engloutis, Roberto Alagna était le Calaf triomphant de « Turandot » (février/mars 2020). La Staatsoper de Vienne frémissait de son vincerò qui rejoignait les autres vincerò de ses triomphes, mais déjà le monde tout entier se recroquevillait dans la peur, pire qu’un rat répandant la peste des grandes épidémies passées, comme dans le « Roméo et Juliette » (celui de Shakespeare pas de Gounod, Barbier et Carré), la Covid-19 provoquait la fermeture des Opéras, des villes, des pays et comme si ce n’était pas assez de comprendre que notre culture allait survivre désormais le couteau sous la gorge, alors même qu’il chantait une lointaine Chine cruelle, la réalité terroriste contemporaine ensanglantait, pour la punir, la ville qui, de Mozart, a fait un chocolat et de Napoléon II, l’Aiglon. Il a appris le carnage à l’entracte par un message sur son portable, il a tout de même terminé le spectacle (février/mars 2020).

Et maintenant, quinze mois après, c’est le retour.

Roberto est vivant et Alagna revient pour proclamer la vie.

Le 10 juin, il faudra toujours une dérogation pour être le nez au vent après 23 h le soir, mais qu’importe ! il chante dans la Basilique de Saint-Denis, le programme de notre renaissance.   

De « l’Enfance du Christ », à « l’Ave Maria », il prie – même dans « l’Enfance », où il se fait le narrateur, il prie et sa prière rejoint celles que nous avons fait monter vers le Ciel pendant ces semaines qui se sont changées en mois et les mois en une année bien dépassée, tout comptes faits, il chante, il prie, il communie (il a dit que chanter, c’est prier, que chanter c’est communier, je ne sais plus quand, mais il l’a dit, c’est certain) et il nous fait communier au pain des anges, « Panis angelicus », l’un des trois motets de l’Office du Saint-Sacrement, et il supplie « Pietà Signore » avec Stradella, comme le faisait Caruso, de nous faire échapper aux tourments de l’enfer.

Lorsqu’il introduit l’Opéra sous les voûtes gothiques (il le fallait, on l’attendait, cela aussi) sous lesquelles Saint-Louis voulut faire ensevelir tous les rois et les reines de France, c’est en conservant le caractère sacré qu’il a voulu pour ce programme, avec le retour de Lohengrin à Monsalvat et le Cid car chaque fois qu’il a chanté la prière de Rodrigue, « Ah ! Tout est bien fini ! Ô Souverain, ô Juge… » on a cru assister à un miracle. À Marseille et à Garnier, la lumière tombait sur lui qui paraissait céleste. Pendant les répétitions, alors que la lumière n’était pas réglée, il avait aussice visage de lumière. La lumière du Cid en prière, c’est celle du Cid victorieux et ce n’est pas un hasard si, de tous les cris de victoire qu’il a poussé pour ses héros, c’est le triomphe sacré du Cid Campeador que Roberto Alagna vient évoquer au milieu des prières éternelles sous les voûtes de Saint-Denis.

L »Ave Maria »de Schubert, au centre du concert, et celui de Bach/Gounod qui le termine, placent cette nuit dans une ardente ferveur mariale.

C’est le programme qu’il a choisi pour son retour.

Jeudi soir, nous n’aurons jamais assez de mots pour le remercier ni de mains pour l’ovationner.

© Jacqueline Dauxois

Avec Roberto Alagna : Amour sacré amour profane dans « Lohengrin », le 13 décembre 2020

« DIEU EST AMOUR »

Le Lohengrin de Roberto Alagna, c’est celui de Wagner, celui qu’on attend. Il dit de son personnage :
« Dieu est amour. Lohengrin c’est l’amour pur : il vient apporter le bonheur, la paix, la foi. Même trahi, il ne se fâche jamais. Il part, il laisse ce message : ‘Gardez la foi, même dans les moments difficiles, les moments de doute’, – comme ceux que nous vivons actuellement. »
Dans une production qui peut se contester, il incarne son héros venu de Monsalvat avec son cygne pour sauver Elsa et son peuple et qui, trahi, n’ayant fait que le bien sur terre, repart pour un monde où la trahison n’existe pas.

Alors que deux mises en images semblent vouloir se juxtaposer il y a deux moments où les deux conceptions de l’œuvre coïncident, alors la beauté des images renforce le grand thème la trahison, en illustrant l’amour sacré et l’amour profane.

DEUX IMAGES : LE VOILE ET LA CHEMISE

Pendant le duo d’amour Lohengrin soulève vers le Ciel le voile d’Elsa semblant déjà (avant la trahison) vouloir repartir dans le monde du Graal d’où il vient ; l’autre après la trahison, où il retire sa chemise.

L’instant où il enlève sa chemise, les bras écartés encore entravés par les manches, la tête en arrière, est si étonnant qu’il n’a été montrée par personne, il me semble, par moi non plus jusqu’à maintenant. On a tous choisi ce qui se passe juste après, lorsqu’il ramène le tissu sur sa poitrine. Pourquoi ? Ce n’est pas de la pudeur, à une époque où tout a été montré. Alors, qu’est-ce que c’est ? Que se passe-t-il à cette seconde-là ?
C’est l’instant où se mélangent une approche charnelle (que la beauté sculpturale de ce torse d’homme rend sensuelle) alors que l’expression du visage échappe dans un autre univers qui n’est plus celui de la chair. À la fois sensuelle et christique, bien que fugace, l’image est alors réellement troublante – un instant plus tard, Lohengrin embrasse sa chemise, comme un prêtre son étole durant la messe, l’impact charnel/divin est désamorcé, on entre dans le religieux, le sacré, on a quitté l’Incarnation du Dieu fait homme.

On pourrait imaginer que Lohengrin se désincarne lorsqu’il annonce son retour à Monsalvat, c’est justement le contraire. Il s’est désincarné avant, dans le duo où il semble s’envoler à la poursuite du voile, à la fin, lorsqu’il retire sa chemise devant Elsa et la Cour rassemblée, il s’incarne avec force, c’est la logique chrétienne : ce n’est pas un esprit dématérialisé, mais le Christ ressuscité dans sa chair qui est monté au Ciel. C’est à cause de l’Incarnation qu’avant de s’en aller, Lohengrin défait l’enchantement qui emprisonnait l’héritier du Brabant sous l’apparence d’un cygne et lui rend sa chair d’homme. Il part, mais laisse derrière lui la vérité et non plus les mirages, il part laissant l’espoir…

Images capturées, tirées de l’enregistrement du 13 décembre 2020 au Staatsoper Unter den Linden de Berlin qui a donné le spectacle devant une salle vide (deuxième confinement Covid-19).
Roberto Alagna chantait « Lohengrin » pour la première fois, ayant subi 14 tests en 20 jours.

Voir aussi sur Lohengrin :

https://www.jacquelinedauxois.fr/2020/12/14/le-premier-pour-le-moment-lunique-lohengrin-dalagna/(ouvre un nouvel onglet)

© jacqueline dauxois